Fallait-il réhabiliter les morts de la Commune de Paris ?

(Cerisier en fleurs. Comprenne qui pourra…)

Ce mardi 29 novembre, l’Assemblée nationale a approuvé une résolution visant à « rendre justice aux victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871 ». Cette résolution fut déposée par des membres du groupe socialiste.

Tout cela a l’air d’une plaisanterie. Les députés, en pleine tourmente politique, économique et sociale, se sont livrés à une querelle d’historiens vieille de près de 150 ans. Pour un peu, nous nous croirions dans Constantinople assiégé par les Turcs, où les docteurs de l’Eglise dissertaient sur le sexe des anges tandis que les coups de béliers faisaient trembler les portes.

Pourtant, l’affaire est plus grave qu’il n’y paraît. L’examen des débats parlementaires montre une querelle superficielle entre députés sur la gravité de l’événement communard et sur l’opportunité d’y consacrer une résolution, plutôt qu’à d’autres massacres odieux de notre histoire, comme ceux des guerres de Vendée.

Mais le véritable mal est ailleurs.

En l’occurrence il n’est même pas dans l’accaparement d’un sujet historique par les députés. C’est bien leur droit, tant qu’ils ne font pas de loi, mais une résolution sans portée normative. Nous en restons au pur verbiage.

Le mal est dans la remise en cause de l’État, de sa justice et de sa représentation nationale, par ceux-là même qui devraient en être les garants.
En effet, qu’ont fait les députés ?

En réhabilitant les Communards en bloc, sans se pencher sur tel ou tel cas particulier, en en faisant collectivement des héros et des martyrs d’une révolution socialiste et patriote, ils ont déconsidéré gravement le gouvernement de la France.
– Au printemps 1871, en effet, l’Assemblée nationale a été élue démocratiquement, librement, par les Français, au suffrage universel direct.
– Le gouvernement de la France était issu de cette assemblée démocratique.
– L’armée dite versaillaise, qui réprima la Commune, était l’armée régulière du pays, obéissant aux ordres du dit gouvernement légal et démocratique.
– Durant les quatre ans qui suivirent la Commune, furent rendus des arrêts pour condamner à des peines diverses ou innocenter les anciens insurgés que l’on avait pu arrêter. Ces décisions de justice furent le fait de cours exerçant en toute légalité et légitimité, dans le cadre d’un État reposant sur des principes constitutionnels approuvés librement par une Assemblée démocratiquement élue.
– Les lois d’amnistie, partielles puis totales, de 1879 et 1880, furent prises dans les mêmes conditions de légalité et de légitimité, reconnaissant la justesse des décisions de justice prises auparavant, mais considérant qu’il était temps de libérer tous les détenus, de rappeler les bannis, afin de réunir les Français dans une fraternité authentique. La France de 1879 en avait bien besoin…

Ce sont tous ces actes mûrement pensés que les députés de 2016 remettent en cause avec une légèreté insensée. Eux qui n’ont connu ni l’humiliation de la défaite, ni la terreur de l’émeute, ni la violence de la répression ; eux qui n’ont pas pris la peine d’ouvrir les dossiers judiciaires des condamnés, ils font passer leurs illustres prédécesseurs pour des incapables sanguinaires et malfaisants. C’est ici le scandale, c’est un coup de hache supplémentaire dans la légitimité et la dignité de l’État de droit en France.

Il y aurait beaucoup à dire sur la Commune, sur ses causes, et sur la répression qui suivit le soulèvement. Les zones d’ombre sont nombreuses, encore aujourd’hui, n’en déplaise aux députés.
Une seule chose est certaine, les acteurs de ces journées terribles avaient connu, pour la plupart d’entre eux, les émeutes de février et juin 1848, le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, les vingt ans de l’empire, la guerre et la défaite en 1870, les duretés du siège de Paris, la honte du renoncement du traité de Francfort de février 1871 livrant les provinces perdues à l’Allemagne.
Il est aisé, pour les députés de 2016, de faire d’un univers composite et complexe, marqué par les malheurs de ces décennies de fer, un bloc unanime avec ses bons et ses mauvais. Mais ce n’est ni œuvre d’historien, ni œuvre d’homme d’État.

Si votre serviteur se permet d’écrire ces lignes, alors que de plus doctes personnes l’ont mieux fait de leur côté, c’est aussi parce que les événements faisant l’objet de cette résolution le touchent de près.
Votre serviteur, de vieille famille parisienne de la rive droite de la Seine en lignée maternelle, descend d’un des communards réhabilités ce 29 novembre 2016. C’est en pensant à lui, aussi, qu’il écrit ces lignes.

Voici, rapidement, ce que l’on sait de ce personnage :

Gabriel Pullin allait sur ses seize ans lorsque débuta l’insurrection du printemps 1871. Issu d’une famille d’artisans du faubourg Saint-Antoine, il avait vécu les rigueurs du siège. Comme beaucoup de Parisiens de toutes conditions, il refusait la défaite, il n’avait plus de travail, il n’avait plus de pain. Esprit religieux profondément marqué par le christianisme janséniste de ses ancêtres, on peut dire que pour lui tous les éléments de la révolte étaient réunis. Il n’avait rien à perdre et au moins le Ciel à gagner.
Quelles étaient ses idées politiques au moment de la Commune ? Était-il socialiste ? Ou plus simplement un pauvre adolescent apolitique livré aux griffes des beaux parleurs de l’Hôtel de Ville, comme beaucoup d’autres insurgés ? Il n’est pas possible de le dire.
Ce qui est certain, c’est qu’il participa aux combats directement, sur les barricades.
Alors que la troupe reprenait les derniers bastions de l’insurrection, tandis que roulait le feu des fusillades au Père-Lachaise, le jeune homme affamé se réfugiait à l’hôpital des Quinze-Vingts où son vieux père, aveugle, vivait ses derniers temps.
Caché plusieurs jours dans les murs en se faisant passer pour malade grâce à la complicité paternelle, Gabriel Pullin n’eut pas d’autre choix que de quitter Paris clandestinement. Que faire ? Seul, loin des siens, sans un sou, risquant pour sa vie, l’adolescent n’était pas promis à un brillant avenir.
Mais il ne manquait pas d’audace. Son engagement venait de le prouver.
Quittant la métropole, rejoignant l’Algérie, il s’engagea dans les chasseurs d’Afrique. Comment fit-il ? Mentit-il sur son âge grâce à une maturité physique prononcée ? C’est probable. Protégé par la vie militaire, il passa, en Afrique du Nord, dix ans, avant de pouvoir rentrer à Paris, bénéficiant de la loi d’amnistie.
Fut-ce le burnous blanc immaculé de ce cavalier au teint hâlé qui la séduisit ? Un soir de bal du quatorze juillet, Gabriel rencontra celle qui allait devenir son épouse, Marie, parisienne comme lui, certainement d’origine bretonne, et surtout royaliste convaincue.
L’union explosive du rouge et de la blanche tint bon jusqu’à leur mort. Après sa période militaire, Gabriel installa sa famille dans le faubourg Saint-Antoine de ses racines.
Par les choix de sa vie, il incarne bien la complexité de cette époque, les déchirures et l’unité retrouvée des deux France.
Fallait-il le réhabiliter ? Certes non, car il est bien coupable d’avoir porté les armes contre l’Etat, d’avoir participé à un mouvement qui mit Paris à feu et à sang. Fallait-il le condamner définitivement et sans appel ? Non, car il avait des circonstances atténuantes permettant de comprendre son geste ; au premier chef la faim, la pauvreté et le patriotisme humilié.
C’est pourquoi l’amnistie de 1880 était-elle certainement la plus judicieuse des voies pour la réconciliation nationale.

Mais en 2016, les députés ont-ils encore le sens de grand chose ?

 

 

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