Indochine. L’occasion manquée

( Carte de l’Indochine coloniale, tirée du blog : blog.voyagesmillebornes.com )

Aujourd’hui, le général Giap est mort. Le dernier des grands capitaines qui firent la guerre d’Indochine a quitté cette terre. Ils étaient une compagnie de preux, De Lattre, Leclerc, Salan, Bigeard, Saint-Marc, Guillaume. Face à eux, l’histoire a retenu deux Vietnamiens, Ho Chi Minh et Giap. Mais elle en a oublié d’autres. Elle a oublié les héros du Bawouan (Bataillon de parachutistes vietnamiens), les volontaires Hmongs,  les supplétifs de l’Annam et du Tonkin, et les PIM, prisonniers internés militaires. Bon gré mal gré, ces Vietnamiens se sont battus avec la France. Ils furent la preuve que nous ne menions pas, en Extrême Orient, une guerre coloniale comme les autres.

Le Maréchal De Lattre disait que la France n’avait pas mené une entreprise militaire aussi désintéressée depuis les croisades. Il y aurait à y redire. Mais dans la bouche de ce grand connétable, c’était la stricte vérité. Ardent défenseur de l’autonomie de l’empire du Vietnam, pour lequel il avait obtenu le droit de constituer des forces armées autonomes, il avait compris que pour maintenir la France en Extrême-Orient et pour refouler le communisme, il fallait respecter la noblesse des peuples vietnamiens. Cela, les gouvernants de Paris voulaient l’ignorer.

Le protectorat en Indochine entretenait un semblant de souveraineté dans les différentes composantes vietnamiennes qui rendait possible une évolution comparable à celle d’un Commonwealth extrême-oriental à la française. C’était ce que souhaitaient un nombre important de Vietnamiens non-communistes.

Mais comme souvent, l’opportunisme politique, principe de réalité à courte vue, jeta par terre ce que les principes de droiture du bon gouvernement rendaient possible sur le long terme. L’empereur Bao Dai, empereur au seul Tonkin, utilisé par la France comme paravent contre les groupes nationalistes, s’illustra, dès le début des années 1930, par sa volonté réformatrice et modernisatrice d’un Vietnam autonome mais associé à la France. L’erreur de Paris fut de traiter sur un pied d’égalité dans le mépris, les simples colonies et ces Etats de haute civilisation qui constituaient l’Indochine.

Le diplomate et historien Jacques de Folin écrivait ainsi dans son histoire de la guerre d’Indochine que Georges Bidault, en 1946, avait refusé de s’appuyer sur l’empereur Bao Dai, alors aux mains du Viet Minh, car il s’agissait d’un souverain régnant… Pourtant, celui-ci proposait d’unir loyalistes francophiles et nationalistes dans une association à l’Union française, contre les communistes.

Bao Dai fut l’un des rares qui eut à cœur d’unifier les composantes territoriales de l’Indochine dans le respect des différents peuples, afin d’en faire un vaste empire du Vietnam. Il fut l’un des rares à avoir compris que si les traditions ancestrales devaient être conservées, il fallait les assouplir, par exemple en ne laissant au mandarinat qu’un poids symbolique. Il fut l’un des rares à vouloir s’appuyer sur les apports de la France, comme la codification des lois ou les institutions bancaires et administratives modernes, tout en les utilisant dans un cadre vietnamien. Sans doute voyait-il trop loin pour ses maîtres français et trop bien pour ses ennemis communistes. « C’est avoir tord, que d’avoir raison avant les autres » faisait dire Marguerite Yourcenar à l’empereur Hadrien.

Mais lorsqu’en 1947 il ne fut plus possible de reculer devant l’évidence. Lorsqu’il fallut mener contre les communistes une guerre sans merci, la France fut bien aise de s’appuyer sur l’empereur. A partir de 1951, hélas un peu tard, elle fut bien heureuse de pouvoir s’appuyer sur l’armée vietnamienne. Elle profitait ainsi du sentiment anticommuniste de bon nombre de Vietnamiens. Elle profitait également de la francophilie d’une large part de l’élite, formée dans ses lycées. En somme, elle récoltait les fruits de son action coloniale.

Mais les planteurs croyaient n’avoir rien à changer dans leurs pratiques de mépris. Le commandement concevait les Vietnamiens engagés comme de simples supplétifs. Le gouvernement ne voyait en l’empereur qu’un pion sur l’échiquier politique. A n’avoir pas voulu respecter ses partisans et amis, la France a perdu l’Indochine.

En perdant l’Indochine contre un ennemi qui  n’avait que mépris pour la vie de ses propres hommes et de ses adversaires, elle porte une large part de responsabilité dans le martyr des Hmongs, dans la longue nuit que traversent les chrétiens du Vietnam, dans l’exil de tant et tant de Vietnamiens fidèles à la France, dont certains étaient encore en camp d’internement il y a à peine deux ou trois ans. Elle porte enfin le poids de l’éclatement d’une structure politique intégrant le Cambodge, le Laos, l’Annam, le Tonkin, la Cochinchine, et qui aurait pu perdurer entre Cambodge, Laos et empire du Vietnam sous le nom de l’Indochine. Les héros de Dien Bien Phu se sont-ils vraiment sacrifiés pour la liberté ; ou sont-ils morts pour rien ?

Il ne faut pas regretter le passé défunt. Mais on peut se souvenir, à l’occasion de la mort d’un grand chef de guerre, de la mémoire de ses adversaires, qui furent les amis de la France, et des Français courageux.

Aujourd’hui, si le Vietnam est toujours une dictature communiste, il a pansé une large part de ses blessures, et la francophilie n’y est pas tout à fait éteinte. En souvenir de l’histoire commune, n’y aurait-il pas encore une carte à jouer pour la France en Extrême-Orient ? Si notre pays est devenu une puissance occidentale de second ordre, n’est-ce pas plutôt faute d’ambitions que faute de moyens ?

Avec le Vietnam, civilisation raffinée, il y a encore un avenir à tisser. Giap fit envoyer un émissaire de l’ambassade du Vietnam à Paris auprès de la dépouille mortelle du général Salan au Val de Grâce, en 1984, en hommage pour l’ennemi respecté. En 1997, le gouvernement du Vietnam fit déposer une couronne de fleurs sur la tombe de l’empereur Bao Dai, au cimetière de Passy.

Et si nous aussi, ce soir, alors que vient de mourir son grand chef, nous offrions à la belle Indochine notre respectueux hommage ?

(Le port de Saigon. Bien loin de Marie-Dominique…)

 

File:HCM-City Kathedrale.JPG

(La cathédrale de Saigon. Vestige de la France)

File:HCM-City Oper.jpg

(L’opéra, souvenir de la France, présent du Vietnam)

 

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Une réflexion sur “Indochine. L’occasion manquée

  1. Vous êtes sûr que vous êtes à la bonne époque ?
    Mon père était commando en Indochine. Une réussite ! Un abruti fini.

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