La guerre juste

(Lépante par Véronèse)

Le 7 octobre 1571, les flottes espagnoles, génoises, vénitiennes, de l’Ordre de Malte et pontificales réunies sous la bannière d’une sainte ligue, affrontaient la flotte de l’empire ottoman au large de la Grèce, à Lépante. La victoire chrétienne fut éclatante. 

La flotte turque était au fond de l’eau avec trente mille marins. L’expansion ottomane venait de se briser par deux fois sur des rocs imprenables. Une première fois devant Malte en 1565 et une seconde fois à Lépante. L’Occident chrétien poussait un soupir de soulagement, alors que rien n’avait semblé arrêter les Ottomans dans les Balkans ces dernières années. En Méditerranée, Chypre même était tombée l’année précédente.

Face à la menace turque, le pape Pie V fit prêcher dans toute la chrétienté une importante campagne de prière du chapelet afin de demander l’intercession de Marie, reine du Ciel, auprès de Dieu, afin de sauver les sauver. La dimension religieuse du combat donnait à la victoire un aspect d’autant plus formidable dans la sauvegarde d’une chrétienté elle-même déchirée par les guerres entre catholiques et protestants. Cette victoire de la prière donnait un souffle d’unité dans une Europe divisée.

Lépante est restée dans le cœur de la catholicité. En effet, la papauté estimant que la victoire militaire fut largement le résultat d’une victoire par la prière du rosaire, elle institua la fête de Notre-Dame du Rosaire le 7 octobre, date anniversaire de la bataille. Si aujourd’hui l’Eglise consacre ce jour et le mois d’octobre à la prière du chapelet, il ne faut pas en oublier la cause.

Ce  lien entre guerre et foi nous pousse vers une réflexion sur la notion de guerre juste. En effet, l’Eglise qui proscrit la violence, qui interdit aux clercs de porter les armes, a prié pour une victoire militaire et érigé une solennité religieuse au jour de la victoire. C’est donc qu’elle a considéré cette guerre, cet usage de la violence, comme juste.

Cela peut nous interroger sur l’idée de guerre juste en général, y compris pour notre monde.

Quels sont les critères de la guerre juste ?

Pour saint Thomas d’Aquin, docteur commun de l’Eglise, il y a trois critères à retenir :

– Le conflit ne peut être initié que par l’autorité publique. S’il s’agit d’une guerre privée elle n’est pas légitime.

– La cause doit être juste (saint Thomas entend notamment par là le principe des guerres défensives)

– L’intention qui conduit à la guerre ne doit pas masquer des motifs cachés différents de la recherche du bien commun.

D’autres théologiens ont approfondi cette doctrine, en estimant que la guerre pouvait se justifier pour éviter un mal plus grand encore, ou bien pour venir en aide à une victime qui, sans intervention militaire, est condamnée.

Ces critères sont toujours ceux de l’Eglise. Mais on le voit, comme il s’agit de notions générales, elles nécessitent un grand effort de discernement.
En effet, la pertinence des critères, pour un conflit donné, peut évoluer.

Prenons l’exemple des croisades. 

Il apparaît que la première croisade répond tout à fait aux critères de la guerre juste.
La Terre sainte, peuplée d’une importante minorité chrétienne, majoritaire dans de nombreuses localités, centre de pèlerinages pour les chrétiens latins et orientaux, fut soudainement rendue inaccessible aux pèlerins étrangers, en dépit des facilités antérieures. Par ailleurs, la situation de dhimmitude dans laquelle les chrétiens étaient plongés depuis plus de quatre cent ans, semblait une injuste oppression aux chrétiens latins.
C’est dans un but de défense du droit international (au risque de faire un léger anachronisme), de défense de minorités opprimées, de défense de la liberté d’expression de la foi chrétienne, que des croisés, représentant les autorités publiques (papauté, seigneurs, rois), se sont mis en route.
Une fois les buts de guerre atteints, c’est à dire Jérusalem délivrée, Godefroy de Bouillon n’a pas mené d’autres conflits ou cherché une autorité injustifiée. L’usage de la force a donc été limité à sa dimension défensive et de défense du droit.

Au contraire, avec les croisades suivantes, on observe des déviations qui font sortir certaines d’entre elles de la guerre juste. Lorsque Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion rivalisent durant la croisade, transportant en Terre Sainte leurs oppositions européennes, le conflit qu’ils mènent est-il toujours juste ? Autrement dit, a-t-il toujours pour but principal de guerre la défense des lieux saints ? On peut s’interroger.
La question n’est même plus permise lorsque les croisés, en 1204, mettent à sac la ville de Constantinople, capitale de la chrétienté orientale. Il y a là, clairement, un abandon du but initial de la campagne et la guerre, juste initialement, ne peut plus être considérée comme telle.

L’étude de conflits plus contemporains montrera que la notion de guerre juste est toujours opérante, mais doit s’utiliser avec un discernement constant.
Prenons la Première guerre mondiale. En demandant réparation à la Serbie, l’Autriche-Hongrie est dans une démarche de justice. Pour autant, en allant jusqu’au conflit armée, on peut se demander s’il n’y a pas disproportion. Par ailleurs, les ambitions de l’Allemagne impériale qui pousse l’Autriche à la guerre sont clairement des motifs cachés. A ce titre, si la Russie semble bien dans l’optique de la guerre juste en venant en aide à son allié serbe agressé par un ennemi plus puissant et menaçant la liberté des slaves du sud, on peut discuter la position française qui, loin de vouloir mener une guerre du droit, est dans une optique offensive visant à faire rendre gorge à l’ennemi abhorré qui lui enleva l’Alsace et la Moselle. La volonté de recouvrer les provinces perdues est juste, mais les buts de guerre cachés qui sont de vouloir mettre à genoux l’Allemagne impériale et l’Autriche-Hongrie dernière royauté catholique d’Europe avec l’Espagne, le sont beaucoup moins. La guerre menée par la France apparaît comme imparfaitement juste. Le Royaume-Uni, seul, semble bien s’en tirer, qui n’a franchi le pas de la guerre qu’après la violation de la neutralité belge par les troupes du Kaiser, et qui, en 1919, prêcha autant que faire se peut, la modération des vainqueurs, avec plus de réalisme que le Président Wilson.
Bien sûr, l’enchevêtrement des causes et des intérêts rend très difficile une conclusion claire pour savoir si telle ou telle puissance a mené en 1914 une guerre juste. Mais cet enchevêtrement lui-même rend plus aiguë la nécessité du discernement dans le conflit.

L’anniversaire de la bataille de Lépante, l’anniversaire d’une guerre qui fut juste, au milieu d’odieux carnages dans tout l’Occident et en Orient, peut être une belle occasion de nous pencher sur notre actualité et de nous demander non pas si tout conflit est mauvais en soi, mais si tel et tel conflit que nous menons est juste, et si tel ou tel que nous refusons de mener ne nous place pas dans une situation d’iniquité criante.
Devions-nous intervenir en Syrie ? Sans doute pas. Pouvons-nous nous permettre de désarmer en Afrique quand nous savons que ces Etats ne sont pas en mesure d’assurer leur propre sécurité et que nous nous sommes engagés auprès d’eux en ce sens ? Certainement pas ! La France, pour son petit bien être d’un jour, commet une iniquité envers d’autres peuples.  C’est peut-être ici que la veillée d’armes en prévision de guerres justes ou pour éviter des guerres injustes serait d’une grande utilité.

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2 commentaires sur “La guerre juste

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  1. Un petit détail sur Lépante : Les flottes chrétiennes réunies devaient à l’origine secourir Chypre en 1570, mais n’ont pas réussi à être armées à temps (c’est essentiellement le cas des escadres espagnoles). D’après le livre d’Alessandro Barbero, La bataille des trois empires, Lépante, 1571.

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