Eglise et Révolution

Elle fut d’abord le prisme à l’aune duquel il convenait de relire toute l’histoire de France, jusqu’à l’historien Augustin Thierry, dans les années 1820, comprenant l’autonomie des communes médiévales du XIIe siècle selon les principes libéraux de 1789… Puis elle fut politique d’abord, avant de devenir exclusivement socio-économique sous le pontificat du stalinien Albert Soboul, mandarin suprême de la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne. Le Bouddha vivant Soboul ayant été jeté aux enfers à la suite d’une lutte âpre contre les tenants de la nouvelle histoire, elle fut culturelle et intellectuelle tout entière. Il ne fut plus possible de comprendre la révolution sans la lecture que François Furet en donna à partir de la fin des années 1960 et jusqu’à sa mort en 1997. Depuis, sa consœur en historiographie, Mona Ozouf, joue les gardiennes du temple, allant jusqu’à juger de « peu d’intérêt » l’imposant Livre noir de la révolution française, publié en 2008 aux éditions du Cerf, sous la direction de Stéphane Courtois, et regroupant des plumes historiques et littéraires parmi les meilleures. Pour être honnête, ce livre porte mal son titre et il est plutôt un des inventaires les plus aboutis de l’histoire française de la Contre-Révolution, qu’un authentique livre noir. De là à juger sans intérêt cette remarquable somme de connaissances, Madame Ozouf pousse l’excommunication un peu loin.

Il y a bel et bien une ecclésiologie dans la lecture de la Révolution française, et gare à qui s’en éloigne jusqu’à ce que l’ancienne foi soit balayée par une nouvelle ! Quoi qu’il en soit, l’événement révolutionnaire demeure le point nodal de notre histoire contemporaine, celui autour duquel tournent tous les enjeux. La lecture que l’on donnera de la Révolution sera toujours éminemment politique, et orientée, même chez les chercheurs les plus sérieux. Faut-il pour autant retirer tout crédit à ces chercheurs ? Certainement pas ! Chacun a apporté une pierre fort utile à la compréhension de ce bel édifice, d’Augustin Cochin à François Furet, en passant par Tocqueville, Mathiez, Soboul, et tant d’autres. Le péché réside dans l’absolutisation de la thèse défendue au détriment des autres. L’histoire, avec la révolution, se prend pour ce qu’elle n’est pas, pour une foi. Elle n’est qu’un outil de compréhension et dès lors doit savoir accéder aux autres points de vues, non pas dans la contradiction qu’ils portent ; deux thèses portant sur le même point et se contredisant ne peuvent être acceptées pour vraies l’une et l’autre, à moins de tomber dans le relativisme le plus débilitant ; mais dans la capacité de la thèse nouvelle à éclairer un point sombre, à l’enrichir. Cette approche des apports nouveaux, chaque école le vit pleinement, mais en son sein, séparée des autres.

Une seule fait exception, celle qui aborde, depuis la fin des années 1990, autour de deux figures historiennes, les origines religieuses de la révolution française. Peut être parce que le sujet est si peu abordé en tant que tel que ces rares figures se sentent investies d’une légitimité trop faible pour balayer les autres thèses et ainsi s’en accommodent, ayant uniquement la prétention d’ouvrir une autre voie d’approche.

De fait, lorsque l’on parle de la révolution, on parle forcément de religion et d’Eglise, mais en l’intégrant aux thèses dominantes, ou en l’insérant dans le déroulé des faits, avec les listes de prêtres réfractaires ou jureurs, la constitution civile du clergé, les martyrs de septembre, les mariés de la Loire, puis le Concordat, éventuellement pour les plus hardis les élucubration de l’abbé Barruel. Par contre, la religion en tant que sujet autonome n’est quasiment jamais abordée dans la lecture des sources de la révolution française. C’est une erreur de méthode colossale qui vient à négliger, chez les plus grands historiens, cet aspect de la vie des hommes de l’époque, cette vie de foi qui était pour beaucoup comme une seconde respiration et donc inspirait forcément leurs actes, leurs pensées politiques, leurs craintes.

On oublie un peu vite, par exemple, que Sieyès et Talleyrand étaient prêtres, qu’un prêtre lit chaque jour son bréviaire et dit sa messe, qu’il reçoit en confession ou en direction spirituelle. Sans doute nos deux larrons avaient-ils une pratique un peu lâche et étaient-ils autant sous l’alcôve qu’à l’autel. Mais cette vie sacerdotale ils devaient la pratiquer au moins de façon superficielle, et il fut tout une période de leur existence où elle était la vie même. La simple prise de conscience que deux des plus grands acteurs de la Révolution aient connu par cœur leurs oraisons, leur bréviaire, des dizaines de psaumes, sans doute leur messe, aient eu une connaissance fine de nombre d’écrits théologiques permet d’envisager différemment leurs prises de position.

Sans forcément s’attarder sur ces deux figures, c’est un point qu’abordent avec détail l’historien américain protestant Dale van Kley et la française Catherine Maire. Notamment, Van Kley, dans son Histoire des origines religieuses de la révolution française, publiée en France aux éditions du Seuil en 2001, montre bien comment le protestantisme dans son opération de sécularisation de la vie politique, faute de clergé, puis le jansénisme à partir du règne de Louis XIV et plus intensément sous Louis XV, ont préparé le terrain à la révolution. Attardons-nous sur ce jansénisme. Théologie de la grâce condamnée par l’Eglise pour son rigorisme et le peu de place qu’elle laisse au libre arbitre dans l’obtention de cette grâce via les œuvres, le jansénisme possède surtout, dans le sujet qui nous intéresse, un versant politique. Les élites jansénistes sont largement des élites parlementaires parisiennes. La persécution religieuse dont pâtira ce groupe spirituel se traduira en une résistance politique tenue fermement par le parlement de Paris. La foi persécutée servira de ciment aux parlementaires parisiens et les galvanisera avec les parlements de province contre les auteurs de la persécution, la papauté et le roi. Une haine authentique de la papauté naîtra dans certains cercles. Le cercle janséniste, ici, s’élargit en ce sens qu’il séduit également les ecclésiastiques gallicans trop heureux d’envisager pouvoir se passer un jour de la tutelle temporelle de Rome (loin d’eux l’idée de se couper de sa tutelle spirituelle, bien que l’un n’aille pas sans l’autre dans la vie de l’Eglise). Cette lutte anti-pontificale se traduira en 1764 par l’expulsion des meilleurs soutiens du pontife en France, les jésuites, expulsés du royaume de France pour une sombre affaire de dettes impayées, mais avec surtout l’alliance des groupes de parlementaires jansénistes, gallicans et philosophiques. La vengeance est un plat qui se mange froid, et les jansénistes faisaient payer à la compagnie de Jésus les injures du siècle de Louis XIV.

Voilà pour la politicaillerie.

Quant aux idées, elles sont encore plus porteuses de subversion. Dans le courant du XVIIIe siècle, renouant avec les vieilles lunes du grand schisme d’Occident de 1378, les penseurs jansénistes promeuvent un gouvernement de l’Eglise qui, dans le fond les arrange, où l’institution hiérarchique doit, pour se rapprocher de la réalité de l’Eglise comprise en tant qu’assemblée des fidèles, être gouvernée par un concile régulier. C’est le retour du conciliarisme. Les jansénistes, ici, s’inspirent du théologien Richer, qui préférait largement le gouvernement de l’Eglise par une assemblée de prélats et de représentants des fidèles que par le souverain pontife. Allons plus avant. C’est en fait le sillage de la souveraineté populaire qui se trace. L’Eglise ne serait plus gouvernée du haut, mais à partir de la base dans laquelle serait la véritable légitimité.

En sous-estimant la portée de la diffusion des arguments jansénistes dans la société intellectuelle française, les historiens sont souvent passés à côté de cette source d’inspiration du principe de souveraineté populaire et du gouvernement par une assemblée. Ce n’est certes pas la seule source d’inspiration, mais dans un pays qui respire la chrétienté, elle est loin d’être négligeable.

Rassemblons les éléments de cette préparation : gallicanisme exacerbé, repliement français, rejet du pontife, conciliarisme, agitons bien l’ensemble et nous avons des éléments détonants pour comprendre une voie d’accès à la révolution, pour comprendre la sape du pouvoir royal dans les élites dès le milieu du règne de Louis XV, pour comprendre enfin la Constitution civile du clergé, aboutissement naturel d’un siècle de réflexion. Sachant également qu’à ces considérations de doctrine, Talleyrand, auteur de la dite constitution, schismatique par ailleurs, ajoutait des considérations financières pour l’entretien du clergé. Un clergé d’autant plus nationalisé et donc dépendant du peuple, qu’il serait rétribué par l’Etat.

Les jansénistes avaient-ils conscience de la bombe qu’ils préparaient ? Certainement pas ! Se réjouirent-ils des événements ? Au début oui. L’abbé Grégoire, autre grande figure révolutionnaire, n’était-il pas jansénisant, voire janséniste ?

Mais la joie fut de courte durée. Il y avait un jansénisme populaire, il y avait un jansénisme parlementaire et bourgeois, il fut balayé dès 1789 par la suppression des parlements, la fin des jurandes qui ruinait les métiers de corporation, et enfin la décapitation, au propre comme au figuré, de la noblesse de robe dans les tourmentes de la Terreur. Les jansénistes parisiens avaient, comme les bourgeois de Trotski, tissés la corde qui allait servir à les pendre. Jamais ce courant spirituel ne s’est remis de la tourmente révolutionnaire. Au XIXe siècle, amoindri, privé de toute visibilité, portant des préoccupations à cent lieues de celles, même religieuses, des Français, ils disparurent, peu à peu, dans le domaine de l’anecdote, de l’histoire secrète, dans le mythe du tout petit reste, de la communauté des purs…

Tout ça pour en arriver là !

Mais c’est une autre histoire, et celle qui nous intéresse s’est arrêtée en 1789. Cette lecture de la montée vers la révolution ne manque pas d’intérêt et on ne peut que regretter que si peu d’historiens l’exploitent. Espérons que les thèses de Van Kley et Maire seront suivies d’autres et enrichies, jusqu’à ce que cette voie se taille enfin la part qu’elle mérite, aux côtés de l’analyse socio-économique, politique et intellectuelle.

A lire :

Maire Catherine, De la cause de Dieu à la cause de la nation, le jansénisme au XVIIIe, Gallimard, Paris, 1998.

Van Kley Dale K., Les origines religieuses de la révolution française, 1560-1790, Le Seuil, Paris, 2002

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