Mauriac l’increvable !

S’il est un auteur pour vieilles dames qui n’en finit pas de ressusciter, c’est bien François Mauriac dont les apparitions médiatiques ont récemment fait un retour discret mais de qualité. Les deux dernières en date sont la sortie de l’adaptation cinématographique de Thérèse Desqueyroux par le défunt Claude Miller, et la publication dans la collection « Bouquins » de sa Correspondance intime. En remontant un peu le fil du temps on pourra lire avec intérêt l’imposante biographie en deux volumes que lui consacra Jean-Luc Barré en 2009-2010 et dont la critique littéraire érotomane avachie de la grande presse ne retint que les tendances homosexuelles inassouvies du maître de Malagar.

Une actualité de Mauriac bien réelle donc, appuyée sur une constante réédition de ses chefs d’œuvres en livres de poche. La présence géographique, qui ne profite pas à son œuvre, mais à sa mémoire, est également imposante, chaque grande ville de France ayant sa rue ou son avenue François Mauriac, rappelant discrètement aux plumitifs poussifs que le héros de ce soir eut l’honneur de funérailles nationales à Notre-Dame de Paris, en 1970.

Le succès persistant de François Mauriac ne laisse pas de surprendre cependant. Né en 1885, déjà lauréat du Grand Prix du roman de l’Académie française en 1926, élu sous la coupole en 1933, Mauriac avait déjà atteint, avant guerre, le sommet d’une carrière littéraire que viendra tardivement consacrer le prix Nobel de littérature en 1952. Un homme bardé d’honneurs en somme, mais un homme qui déjà avait fait son temps. Le monde romanesque de l’auteur girondin est en grande partie figé et se renouvelle peu. De titre en titre, c’est la même fresque déclinée sous tous les tons ; une famille de planteurs girondins, accrochée à ses pinèdes, à son bois et sa résine, tiraillée entre ciel et terre, entre l’enchaînement à la propriété, qui étouffe les esprits de liberté, et une foi qui vient secouer la dalle du tombeau où s’étaient nouées par avance la vie et la mort de chaque membre de la famille, condamnés à survivre pour que vivent des pins, quelques titres en bourse, des rentes, les produits de métairies. Ces familles étriquées de la notabilité bordelaise, Mauriac y fait voisiner cléricaux et anticléricaux, esprits libres et contraints. Tous sont unis par une même chaîne, la terre et la Gironde. Il est très peu de romans de Mauriac qui sortent de ce cadre. S’y rajoutent le drame du mariage raté, fruit des combinaisons patrimoniales de deux familles, les vies brisées, et parfois en creux une certaine obsession sexuelle délivrée sous la teinte pudique des frustrations sentimentales d’un personnage récurrent, celui du jeune fils de famille qui se juge trop laid pour plaire, et envie avec scrupule tel ou tel pour ses attraits. On ne tardera pas à y reconnaître Mauriac lui-même, avec sa paupière tombante et sa silhouette décharnée.

En somme, il n’y a pas grand chose d’engageant dans cette littérature. Cependant, elle ne cesse de plaire à un public fidèle. Que peut-elle donc bien avoir ?

Mauriac nous dit quelque chose de nous-mêmes. En dénonçant les hypocrisies et les contraintes de la bourgeoisie terrienne d’un monde figé, celui de sa propre jeunesse, un monde qui avait déjà largement disparu au lendemain de la seconde guerre mondiale, il ne fait pas que nous renvoyer à un passé répugnant. Les caractères humains développés, avec leurs complexes, leurs craintes, leurs espérances aussi, sont un peu de nous. Le personnage amolli sous la peau molletonneuse duquel couve un feu qu’il n’ose faire jaillir par peur des convenances, c’est un être que l’on côtoie quotidiennement, c’est peut-être nous.  Le personnage âpre au gain, à tel point qu’il fait plier à ses projets de réussite matérielle sa femme et ses enfants, qu’il projette sur eux ses désirs ratés, qu’il habille ses concupiscences matérielles des oripeaux de la vertu familiale, c’est une figure bien plus fréquente qu’on ne le croit, parce qu’elle est propre au caractère humain. Le personnage complexé, se jugeant trop laid pour plaire, et qui plaisant, écrase et comprime son épouse, c’est une réalité. L’épouse qui, par lâcheté, n’a pas osé dire non à celui qu’elle n’aimait déjà plus avant de lui avoir dit oui, et qui à force d’avoir contraint ses passions, en vient aux dernières extrémités, même en nos temps de divorces universels, cela se trouve.

Mauriac plait, Mauriac parle, car par ses peintures de passions humaines, il continue d’évoquer un présent moral et psychologique que chacun peut côtoyer ou vivre soi-même.

Que ce soit dans Le Baiser au lépreux, dans Le désert de l’Amour, dans Le Nœud de Vipères, dans  Destins, dans Le chemin de la mer, dans l’Agneau, et tant d’autres encore, Mauriac nous parle.

Il était auteur catholique. Où est la foi ici ? C’est un véritable souci. Mauriac traite de la présence de Dieu dans chacune de ses œuvres. Toujours se glisse la figure du catholique, qu’il ait le beau ou le mauvais rôle. Souvent intervient le converti, y compris in articulo mortis. Parfois même, comme dans l’Agneau, la mort du catholique jeune et pur entraîne la conversion du pécheur.

C’est à François Mauriac que Gide adressa, après Génitrix ces lignes à la méchanceté délicieuse : « On dit qu’avec de bons sentiments on fait de la mauvaise littérature. Rassurez-vous, mon cher Mauriac, la vôtre est excellente » ! Piqué au vif, il répondit en un long pamphlet intitulé Dieu et Mammon, publié en 1927. Mais il n’y résolvait pas le problème. Il endossait l’accusation de Gide de pouvoir écrire des horreurs tout en restant catholique. Mauriac admettait son attirance pour Mammon, avec sincérité. Mauriac laissait entendre ce qui ne transparaîtra que plus tard dans Souffrances et bonheur du chrétien, la nuit de la foi qu’il traversait alors. Avec honnêteté il exposait sa faiblesse aux griffes acérées de ce grand ami dont Claudel déclara après guerre dans une émission radiophonique « si j’avais su qu’il avait ces mœurs insensées… ». Mais Mauriac pourtant laisse toujours Dieu vainqueur. Cette impuissance mise à nue nous parle également. Elle nous ramène à notre misère. Mauriac le dit sans cesse dans cet essai, et il le laisse entendre dans bien des romans, il a besoin de Dieu. Souvent il voulut descendre de la Croix, la fuir, s’en éloigner autant que possible, secouer les barreaux. Mais à chaque fois, irrésistiblement, il se retrouvait cloué sur elle, auprès du Christ son Seigneur. Mauriac aimait Dieu. Mauriac voulait Dieu.

Mais l’auteur ne cachait rien de ses faiblesses, de ses tentations. En ce sens, il peut encore aujourd’hui  secouer la cendre qui recouvre et masque nos réalités petites, nous incitant à les voir de plus près pour ensuite retrouver l’essentiel. C’est en se regardant en vérité que l’on conçoit l’humilité salvatrice.

Mais si Mauriac ouvre des voies, s’il dénonce, s’il rend visible ce qui était caché, il s’arrête au bord du chemin. Mauriac ouvre les yeux, il ne remet pas en selle le cavalier tombé à terre. En quelque sorte, c’est, dans une vie de lecteur, un auteur de passage, auquel il est bon de parfois revenir. C’est un maître pour franchir un gué, ou pour se désaltérer un instant.

Mais pour grimper la montagne, il faudra trouver d’autres auteurs, de ceux qui stimulent l’esprit et l’excitent au bon combat. Notre littérature ne manque pas d’auteurs chevaliers, dont la plume envolée nous pousse et nous presse.

Sous les apparences du désespoir, Bernanos en fut. Sous les illusions de la frivolité de salon, Barbey d’Aurevilly en était. Ne pourrait-on pas aller jusqu’à invoquer les mannes de Balzac ? Il parla peu de Dieu. Certes. Mais quel panache !

A lire :

Barré Jean-Luc, François Mauriac, biographie intime, Fayard, 2009 (deux volumes)

Une intéressante recension du Mystère Frontenac.

A voir :

L’enregistrement des funérailles nationales de François Mauriac

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