8 octobre 415 : Sainte-Sophie, témoin de l’histoire mouvementée de l’Orient chrétien


(Justinien présente la basilique à Notre-Dame, Constantin présente la ville)

Cet article a été publié, initialement, sur l’excellent site de Liberté politique, à lire et à soutenir.

La consécration de la seconde basilique Sainte-Sophie, le 8 octobre 415 à Constantinople, n’est pas en elle-même un événement. Il ne s’agit que de la deuxième basilique sur trois, et celle qui est offerte aux regards actuels fut consacrée en 537 par l’empereur Justinien dont nous connaissons la maxime ambiguë et orgueilleuse : « Gloire à Dieu qui m’a jugé digne d’achever un si grand ouvrage ! Ô Salomon ! Je t’ai vaincu ! » Pourtant, se souvenir de la consécration de ce second édifice n’est pas tout à fait inutile. Elle est un jalon, un témoin de l’histoire mouvementée de l’Orient chrétien, héritier direct de l’Empire.

Lorsqu’au début du IVe siècle, l’empereur Constantin décida d’établir à Byzance sa capitale, en bâtissant une seconde Rome, reproduction des institutions et de la majesté de l’Urbs, jusque dans les sept collines de l’antique cité, il prit soin d’y élever une basilique dédiée à la sainte sagesse de Dieu faite chair dans le Christ. Sainte-Sophie était l’une des plus grandes églises du monde chrétien, et la plus vaste de la nouvelle capitale. Elle faisait l’admiration des voyageurs par sa magnificence, logée au cœur d’une ville devenue joyau de l’empire, entre l’Orient et l’Occident, un œil tourné vers les Perses, l’autre vers les Barbares du septentrion.

La conversion de l’empire

Parti à la conquête des cœurs des hommes du pouvoir, le christianisme allait opérer une révolution, mais également muter au contact des institutions romaines dans lesquelles son statut de culte de l’empereur, puis ensuite de culte de l’État allaient le fondre.

La révolution du christianisme fut de distinguer la religion de l’État pour la première fois de l’histoire antique. Jusqu’à présent, chaque cité avait eu son dieu tutélaire, dont le foyer était consciencieusement entretenu par un corps sacerdotal ou consacré, comme les vestales à Rome. Non seulement chaque État avait son dieu qui le distinguait absolument des autres, mais il avait tout son panthéon propre, qui fit, par exemple, que la Junon de Rome, dans les premiers siècles de la république romaine, n’était pas la même que la Junon de Véii.

En conséquence, l’État était religieux autant que profane, les deux sphères étant mélangées, les magistrats exerçant une charge politique et religieuse à la fois. La participation au culte était un devoir civique, indépendamment des questions de foi. À Rome, sous la république, la non-participation à la cérémonie annuelle de la lustration vous retranchait de la communauté. Les siècles de l’empire atténuèrent peu à peu la conscience de ce caractère religieux de l’État. La domination d’une seule cité sur tout le bassin méditerranéen affaiblit les cultes particuliers au profit de panthéons communs.

Il ne faut pas se méprendre, cependant. Il n’y eut nul syncrétisme et chacun conserva jalousement ses dieux particuliers. Mais des ponts s’établirent. Ceux-ci favorisèrent un amollissement des cultes antiques qui résistèrent mal à la poussée du christianisme dès le début du IIe siècle. Or le christianisme n’était pas le culte d’une cité, il était celui des hommes et de tous, sans distinction de peuples. Le culte, obligatoirement, était alors distingué de l’État. Ce fut une révolution civilisationnelle sans précédent dans l’histoire du monde européen.

Cependant, le christianisme, lui-même, allait muter au contact de sa conquête. L’empereur converti, ses conseillers chrétiens, l’empire largement christianisé, le changement de statut de l’Église, passant de minorité persécutée à majorité au pouvoir, allait l’enchaîner à celui-ci. L’empereur, revêtu de la puissance consulaire et tribunitienne depuis la fin de la république, avait également endossé l’aspect sacerdotal de ces fonctions. Devenu chrétien, il n’était certes plus le pontifex maximus, cette fonction allait au pape. Mais il continuerait de se mêler étroitement des affaires religieuses, influençant les décisions des conciles, nommant les évêques ou prenant parti dans les querelles opposant les différents courants de l’Église, ou tout simplement les catholiques orthodoxes et les hérétiques. Constantin, lui-même, ne fut-il pas baptisé par des ariens ?

La construction de Sainte-Sophie à l’emplacement d’un temple consacré à Apollon était le signe le plus éclatant de cette continuité impériale qui prenait la main sur l’Église après avoir gouverné les cultes anciens de la cité.

L’Église vit au rythme des dissensions politiques romaines

Cette mainmise donna aux prélats un pouvoir qu’ils n’avaient jamais eu et dont ils s’accommodèrent fort bien… Mais elle allait également faire vivre l’Église au rythme des tribulations politiques impériales. Ainsi, lorsqu’en 398 mourut l’archevêque de Constantinople Nectarius, les candidats à sa succession usèrent des finances publiques et de tout l’apparat de l’Église pour convaincre le peuple de les choisir. C’est le pouvoir qui trancha en choisissant un prêtre d’Antioche connu pour l’ascèse de sa vie et la qualité de son éloquence, saint Jean Chrysostome. Comme l’empereur Arcadius et l’impératrice Eudoxie avaient choisi Jean, c’est le gouverneur de la Syrie qui se chargea de l’enlever à ses ouailles en le faisant transporter secrètement et nuitamment vers Constantinople, afin de ne pas soulever l’opposition populaire, attachée à son saint prêtre.

Mal en pris à Eudoxie, l’âme véritable de ce choix. Jean Chrysostome ne modifia rien, sur son siège archiépiscopal, de ses habitudes d’austérité. Son ire, en chaire, se dirigeait contre tous les vices de la cour, des conseillers impériaux, d’Eudoxie elle-même, dont on ne sut pas si son fils Théodose fut d’Arcadius ou du comte Jean, proche conseiller et amant de l’impératrice. Il n’épargnait pas non plus les mondanités du clergé et usa de son pouvoir politique pour faire étendre le territoire de juridiction de la ville de Constantinople, et ainsi de son archidiocèse par le même effet. Multipliant les visites pastorales il déposa treize évêques d’Asie mineure, prélats mondains et indignes de leur charge.

Les voûtes de Sainte-Sophie tremblaient au son de ses prédications. Mais il avait voulu réformer trop vite et trop hardiment une institution ecclésiale liée directement à l’État, tout en dénonçant les excès des hommes d’États eux-mêmes et en prétendant s’appuyer sur cet État qui l’avait nommé.

Homme exemplaire, Jean Chrysostome ne vit pas monter contre lui la conspiration menée par Eudoxie et l’archevêque d’Alexandrie, Théophile. Théophile fut convoqué à Constantinople devant un synode organisé par Jean pour répondre des violences commises par lui dans son diocèse. Mais le patriarche d’Alexandrie n’était pas homme à se laisser intimider par celui de Constantinople, fut-il surnommé Chrysostome. Il vint au synode avec une troupe en arme, plusieurs évêques de sa province ecclésiastique et de nombreux moines, distribuant les largesses pour se constituer une clientèle fidèle parmi les pères synodaux. Eudoxie, blessée par l’intransigeance de Jean, était son alliée objective. Le synode de 403 se retourna contre Jean, qui y fut mis en accusation pour des griefs tous plus insensés et improbables les uns que les autres. Mais de religieux, les griefs devinrent politiques et c’est de lèse-majesté contre Eudoxie que Jean fut reconnu coupable.

De la même manière, c’est un officier du palais qui fit appliquer la sentence synodale et arrêter Jean.

Destruction et reconstruction de la basilique Sainte-Sophie

S’il était haï de la cour, l’archevêque de Constantinople avait le peuple avec lui. La nouvelle de son arrestation fut suivie d’une émeute populaire. La foule envahissait les rues, menaçait le palais, et le prisonnier fut rappelé par Arcadius et Eudoxie.

À peine rétabli, Jean poussa ses feux contre le pouvoir lui-même, condamnant les honneurs excessifs dont jouissait l’impératrice et dénonçant la frivolité des femmes, derrière lesquelles il fallait simplement voir Eudoxie et sa suite.

Cette fois, c’est un concile provincial que la cour impériale fit réunir, à l’instigation, toujours, de Théophile, animé d’une haine personnelle contre Jean, et soutenu par l’impératrice bafouée. Pour plus de sûreté, on massa une troupe mercenaire et non chrétienne dans Constantinople pour surveiller le peuple après l’application de la sentence d’exil. On était à la veille de Pâques 404. La foule menacée par la troupe se souleva de nouveau, molestant les évêques ennemis de Jean, massacrant des moines proches de Théophile et surtout, incendiant Sainte-Sophie, symbole du pouvoir autant que siège archiépiscopal.

Jean mourut en exil et ce n’est qu’en 438 que Théodose, fils d’Arcadius et d’Eudoxie, fit rapporter ses reliques à Constantinople sous la pression du peuple et du clergé. Encore une fois, le pouvoir et la religion étaient indissociables.

L’église détruite par l’émeute fut rebâtie immédiatement par le pouvoir impérial. La consécration, le 8 octobre 415, était un signe éclatant de rétablissement de l’autorité politique dans la ville, autant que de vitalité de la foi.

De la même manière, n’est-ce pas la sédition politique contre l’empereur Justinien et sa femme Théodora qui engendra la destruction de Sainte-Sophie en 532, en même temps que le Sénat et le palais impérial, tous situés dans le même quartier ? (Cette proximité géographique des trois lieux de pouvoir exécutif, législatif et religieux n’était pas anodine.) Et enfin, la célérité avec laquelle l’empereur fit rebâtir l’édifice doit être rapprochée de la vigueur avec laquelle il rétablit son pouvoir et rêva, ensuite, de restaurer la grandeur impériale défunte sur tout l’espace romain de jadis.

La fracture entre Orient et Occident marquée dans la pierre

Sainte-Sophie, parce qu’elle fut le siège du patriarcat de Constantinople, étroitement lié au pouvoir impérial, et parce qu’elle fut, dans ses murs mêmes, un marqueur de la puissance du basileus, a représenté un symbole de la fracture entre les deux poumons de la chrétienté.

Le pape était dans l’ancienne Rome, mais l’Italie était loin, et les royaumes barbares dominaient l’Occident. L’empereur n’eut de cesse, aux Ve et VIe siècle de vouloir reconquérir les terres perdues en Europe. Mais l’émergence de l’islam au VIIe siècle détourna l’attention de Constantinople vers des impératifs plus pressants de survie. Les lois du code théodosien, puis du code justinien continuèrent d’avoir quelque valeur dans les royaumes francs et wisigothiques, ainsi que dans les principautés italiennes. Mais ce droit romain perdit en valeur effective au fur et à mesure que la tutelle de la nouvelle Rome fut plus lointaine et que les nouvelles dynasties de l’Occident prirent de l’assurance. On remarque, à ce titre, que Grégoire de Tours, dans son Histoire des Francs, écrite au VIe siècle, note les années selon le règne des empereurs d’Orient. Ses continuateurs abandonnèrent cette datation et Bède le Vénérable, au VIIe siècle, fut le premier à dater ses écrits depuis la naissance du Christ, évaluée un siècle auparavant par le moine romain Denis le Petit.

La tutelle de Constantinople s’éloignait, et l’Occident s’éloignait d’elle. Ce qui signifiait également le creusement d’un fossé de plus en plus large entre le souverain pontificat à Rome et le patriarcat de Constantinople qui, placé auprès de l’empereur, espérait retirer de cet avantage politique une primauté spirituelle.

Les relations entre les deux Rome virèrent à la querelle. Le politique resta toujours étroitement lié au religieux. C’est pourquoi, parvenu au pouvoir impérial en 800, Charlemagne, proche du pape Léon, eut à coeur de maintenir de bonnes relations avec la cour de Constantinople et son patriarcat. C’est également pourquoi le saccage de la ville par les croisés en 1204, puis son occupation et sa transformation en patriarcat latin furent vécus par les chrétiens orthodoxes comme une cause de rupture irrémédiable. Sainte-Sophie cathédrale latine, c’était presque un sacrilège. Lorsque l’empereur oriental reprit sa ville, Sainte-Sophie retrouva son culte oriental. La suite est connue de tous, et continue de lier étroitement l’édifice à la vie religieuse de l’empire. En 1453, les Ottomans en firent une mosquée et Mustapha Kemal en fit un musée, comme pour mieux annuler le caractère religieux de l’État turc. Sainte-Sophie, toujours au coeur des blessures de l’histoire, est le souvenir, pour le vénérable patriarcat de Constantinople, de sa grandeur perdue, tandis que les nouveaux islamistes turcs n’hésitent plus à réclamer sa réouverture au culte musulman.

C’est pourquoi, se souvenir du 8 octobre 415, qui n’est pourtant, en lui-même, qu’un point dans l’immense chronologie de Sainte-Sophie, invite à méditer l’union étroite de l’Église et de l’État dans l’empire d’Orient, qui attacha les fidèles au sort de cette structure politique, pour le meilleur et… pour le pire.

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