Coeur et raison face à l’étranger


(L’adoubement de Lancelot)

Une actualité chassant l’autre, depuis quelques semaines la crise des migrants a quitté le devant de nos écrans de télévision ou les premières pages de nos journaux. Pourtant, non seulement le flot est toujours bien présent, du Levant et de l’Afrique vers l’Europe, mais il s’ajoute à des flux continus depuis maintenant plus de soixante ans et qui ont peu à peu modifiés le peuplement de certaines agglomérations, voire de certaines régions de la partie ouest du continent européen.

Les problèmes soulevés par ce mouvement migratoire sans précédent dans l’histoire de l’humanité de par son volume et sa continuité sont toujours présents.

Face à la question migratoire, deux attitudes sont souvent opposées.

D’un côté, la personnalisation spectaculaire des immigrants sous les traits d’une femme ou d’un enfant suscitant l’émotion et créant un archétype de l’immigrant, forcément malheureux et à secourir, développe une sensiblerie désarmante chez les Occidentaux amollis et prêts à tout accepter. C’est la photo bouleversante de ce petit enfant syrien mort noyé et dont le corps fut retrouvé sur une plage de Turquie, devenu l’argument en faveur de l’accueil des immigrants clandestins venus du Levant, et l’outil d’accusation de ceux qui se refuseraient à cet accueil.

De l’autre côté, au contraire, les immigrants n’ont pas de visage, sinon celui de l’ennemi. Ils sont une réalité avant tout statistique, déshumanisée. Tant de pourcents d’immigrants sont arrivés sur le continent européen depuis tant de décennies. Ils représentent désormais telle part des courbes démographiques et tant de pourcents de la population des États. La statistique est filée sans limite, présentant la population carcérale, les allocataires de prestations sociales, les combattants islamistes, etc. Avec cette vision purement chiffrée, tout affect est évacué, on peut alors régler le problème migratoire sans risque de se laisser désarmer par sa propre sensibilité.

Évidemment, entre ces deux attitudes extrêmes, les nuances sont multiples et recouvrent à peu près tous les cas de figure.

Ces deux attitudes ont été bien présentées en 1973 dans le magistral roman de Jean Raspail Le Camp des saints. La première, notamment, celle de la sensiblerie désarmée, a fait l’objet de toute l’attention assassine de l’auteur. Il y a vu, en partie avec raison, le mal d’un Occident dévirilisé et suicidaire.
Cependant, l’autre versant ne vaut guère mieux.
En effet, que penser de l’homme qui, pour avoir le courage de se battre, est obligé de retirer toute humanité incarnée, toute personnalité particulière, à son adversaire réel ou supposé ?

Ces deux attitudes, surtout, portent en germe des conséquences qui pourraient être désastreuses pour l’avenir de l’Europe.
La première, faite d’une excessive sensiblerie et d’une mollesse de mœurs qui n’est pas à prouver, a pour conséquences, cela a été souvent dit pour la décrier, l’ouverture tous azimuts des frontières de l’Europe à une immigration que les sociétés européennes n’ont pas les moyens humains et moraux de digérer tout entière. Le risque est simplement l’éclatement des cadres sociaux de la civilisation occidentale. Nous commençons d’ailleurs à le voir.
Mais la seconde, qui se développe en réaction à la première, porte en elle le risque de guerres civiles inexpiables, sans merci, où l’ennemi sera l’autre, et pour lui il n’y aura pas de quartier, brûlant sans discernement le bon grain et l’ivraie. Qu’il s’agisse de guerres civiles sous formes de batailles, ou de reconduites massives aux frontières avec les affrontements et les déchirements que telle action ne manquerait pas de provoquer, nous ouvririons alors une ère de conflits où la paix véritable, et non pas simplement formelle et temporaire, serait exclue.
Cette seconde attitude, en quelque sorte, nous ramène aux guerres de l’antiquité où l’ennemi était absolument et inconciliablement autre que nous. Dès lors tout était permis contre lui. Le vainqueur pouvait abattre les remparts de la ville vaincue, maudire son sol pour toujours et le stériliser en le salant, mutiler les guerriers vaincus et vendre les femmes et les enfants en esclavage.
L’État islamique au Levant nous a donné un triste exemple de la résurgence des ces guerres païennes. Mais que nous les menions en guerriers et vociférants ou en hauts fonctionnaires au costume impeccable gouvernant par décret et à mots feutrés, le résultat est le même, seule change la méthode.

Alors que faire ? Il n’y aurait nulle voie médiane entre l’excès de sensiblerie mortifère et le cérébralisme déshumanisant et destructeur ?

La chrétienté médiévale nous donne quelques beaux exemples à méditer. C’est sans doute dans ce temps de la civilisation européenne où fut accomplie le plus parfaitement l’union entre la loi de Rome et la foi de Jérusalem que nous pouvons puiser nos plus solides exemples d’accord entre le coeur et la raison.

Faire la guerre, certes, prendre des décisions hardies, bien-sûr, mais sans jamais oublier que nous avons face à nous une créature du même Dieu, un frère en humanité. Justice doit être faite, mais pas n’importe comment.

Prenons simplement deux exemples, ils seront plus éloquents que les longs théorèmes.

Propulsons-nous dans le Vexin des XIIe et XIIe siècle, entre le domaine royal et le duché de Normandie. Sur cette frontière, chevaliers du roi de France et du roi d’Angleterre se firent allègrement la guerre du début du règne de Louis VI le Gros jusqu’à la fin de celui de Philippe II Auguste. Pendant trois générations, chaque été, on se battit sur la frontière.
Quel était l’enjeu du conflit ? Il s’agissait pour l’un de la souveraineté du roi en France et donc de l’équilibre du royaume, en somme de la survie du pays à longue échéance. Pour l’autre, c’était, justement, l’indépendance ou la large autonomie du duché de Normandie qui était en jeu et donc, à terme, l’érection d’un empire atlantique Plantagenêt, en somme la fin de la France dans ses frontières héritées du traité de Verdun de 843 et l’avènement d’une nouvelle histoire pour l’Angleterre et ses rois angevins.
L’enjeu était de taille et valait bien, toutes proportions gardées, ceux des conflits actuels en Occident. La guerre, pourtant était-elle sans merci ? Non ! Les règles de l’honneur militaire et le respect des trêves religieuses s’y appliquait. En outre, la recherche de la paix, même fragile, même éphémère, était le souci permanent des souverains des deux côtés de la Manche, sans pour autant oublier le but ultime de chacun, mais aussi sans oublier d’autres enjeux concernant toute la chrétienté d’alors. Au premier chef était la croisade.
On le voit, la rigueur de l’esprit de raison, la rigueur toute romaine du sens de la loi et de la préservation des intérêts dynastiques s’appliquait. Mais elle s’appliquait avec mesure. Il est vrai que les membres de cette aristocratie normande et française qui se faisaient la guerre se connaissaient tous. La plupart d’entre eux étaient parents, grandissaient ensemble, fréquentaient les mêmes cercles. Mais les uns étaient au roi de France, les autres au duc de Normandie et roi d’Angleterre. Alors, il fallait obéir aux règles de l’honneur et aux lois du bon gouvernement, et se faire la guerre allègrement.
Point de sensiblerie chez ces gens qui pourtant se connaissaient intimement. Point non plus d’excès dans la haine et la guerre. En somme, nous avons face à nous une civilisation raffinée et équilibrée de laquelle nous aurions beaucoup à apprendre.

L’autre exemple qui vient en tête à votre serviteur est celui de Gilles de Rais. Cet ancien compagnon de Jeanne d’Arc fut sans doute le plus grand bourreau d’enfants de la fin du moyen âge. Jugé pour ses viols, ses assassinats, ses tortures, son raffinement de cruauté, mais également sa pratique de la sorcellerie, ses recherches en alchimie et ses pratiques sataniques, il fut condamné à être pendu puis brûlé, le 26 octobre 1440. Ici, le sort de l’État et de la civilisation n’est point en jeu. Si l’accusé était un homme d’importance, il ne s’agit cependant que d’une affaire de droit commun.
Cependant, l’issue du procès est du plus grand intérêt pour notre réflexion contemporaine. Gilles de Rais, présenté devant ses juges, la foule criait vengeance et réclamait la mort ignominieuse de la bête. Mais voici qu’au fil des audiences et confronté à ses crimes, le maréchal de France opère une conversion religieuse complète et donne la démonstration du regret très amer de ses crimes. Demandant pardon aux familles de ses victimes, s’humiliant devant elles, il émeut l’assistance. La sensibilité du populaire, mais aussi des juges, tous chrétiens et sachant ce que la conversion d’un pareil pêcheur voulait dire, était exacerbée par l’événement.
Cependant, Gilles de Rais ne réclama jamais la clémence (Nous connaissons des procès contemporains où l’utilisation de la sensiblerie de l’opinion par les avocats est devenue une tactique pour obtenir l’acquittement ou la diminution de la peine…). La foule, émue, ne fit pas non plus pression sur les juges. Chacun conserva son esprit de raison et c’est en pleine conscience que la peine de mort fut proclamée pour le criminel repenti. Sur le trajet menant de la prison à l’échafaud, Gilles de Rais pria. Le peuple de Nantes, agglutiné le long du passage, pria avec le condamné. Mais nul ne réclamait la grâce. La condamnation eut lieu, justice fut faite. Mais pas n’importe quelle justice. Ce fut une justice droite et sans haine, où la miséricorde et le repentir eurent toute leur place.
Coeur et raison se soutinrent parfaitement dans l’accomplissement de cette affaire. Là aussi, il y aurait des exemples à prendre.

En somme, on le voit, il est possible d’équilibrer le sens de l’État et du devoir, parfois rude, et l’esprit de charité, en regardant son interlocuteur face à face, en l’acceptant comme un enfant aimé de Dieu, mais en sachant que peut-être la décision sera dure. Pour dure qu’elle soit, cependant, comme elle s’inscrit dans ce bel équilibre de l’esprit, elle n’est pas synonyme de guerre à mort et de vendetta. Elle est un progrès de la civilisation. Mais pour cela, il nous manque cette défunte chrétienté dont la foi avait raffiné et embelli la rugueuse rectitude de l’intelligence romaine. C’est là, dans cette conversion des hommes et cette reconstruction de l’esprit de chrétienté qu’il faut porter nos efforts pour nous sortir par le haut de cette crise où coeur et rigueur doivent avancer de concert.

 

Post scriptum :

Une vieille chanson de guerre qui résume presque tout mieux que les longs théorèmes, pour qui sait lire.

 
I

Reveillez-vous Picards,
Picards et Bourguignons.
Apprenez la manière d’avoir de bons bâtons,
Car voici le printemps et aussi la saison
Pour aller à la guerre donner des horions.

II

Tel parle de la guerre
mais ne sait pas que c’est:
Je vous jure mon âme que c’est un piteux faict
Et que maint homme d’armes et gentil compagnon
Y ont perdu la vie, et robe et chaperon.

III

Où est ce duc d’Autriche?
Il est en Pays-Bas
Il est en Basse Flandre avec ses Picards
Qui nuit et jour le prient qu’il les veuille mener
En la Haute Bourgogne pour la lui contester.

IV

Quand serons en Bourgogne,
et en Franche Comté,
ce sera qui-qu’en-grogne le temps de festoyer
bout’ront le roy de France, dehors de ces costeaux
et mettrons dans nos panses le vin de leurs tonneaux

V

Adieu, adieu, Salins,
Salins et Besançon
Et la ville de Beaulne, là où les bons vins sont
Les Picards les ont bus, les flamants les paieront
Quatre pastars la pinte ou bien battus seront.

VI

Nous lansquenets et reîtres
et soudards si marchons
Sans finir de connaître où nous arriverons,
Aidons Dame Fortune et destin que suivons
A prêter longue vie aux soldats Bourguignons.

VII

Quand mourrons de malheure
la hacquebutte au poing
Que Duc nostre Seigneur digne tombeau nous doint
Et que dedans la terre où tous nous en irons
Fasse le repos guerre aux braves bourgignons

VII

Et quand viendra le temps
où trompes sonneront
Au dernier Alahau, quand nos tambours battront
nous lèveront bannières aux ducque bourgignon
Pour aller à la guerre donner des horions.

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