Mise au point : Le discours anti-élite, un outil récurrent des nouveaux polémistes

Depuis que la polémique a été ouverte entre Erwan Le Mordehec et ses contradicteurs, une accusation récurrente portée contre lui et ceux qui adhèrent à ses thèses est celle de l’appartenance à une élite sociale conservatrice, engoncée dans ses privilèges, coupée de la misère populaire et incapable de la comprendre.

Ce mépris pour une classe sociale dite bourgeoise, de la part de gens qui, pour la quasi-totalité d’entre eux, sont également de bons bourgeois, cela prête à sourire.

Cet amour du peuple, voire du populaire, et cette haine du bourgeois était jusqu’à présent l’apanage d’une certaine gauche républicaine. Le déclassement social et l’avachissement mental a déporté cette lubie à droite.

Le mécanisme n’est pas d’hier cependant, jusqu’à l’utilisation de ce concept fumeux de « peuple », utilisé au singulier, là où nos rois parlaient, avec plus de justesse des « peuples » au pluriel, refusant de réduire la complexité de leur société à un unitarisme abstrait.

L’historien Fustel de Coulanges, déjà, en son temps, fustigeait cette adoration du populaire, en ces termes, peu après la Commune, dont il avait été témoin :

« On n’a jamais dit au peuple ses vérités. Tous nos livres sont sévères pour les rois, pour les nobles, pour les prêtres. Ils ne sont indulgents que pour le peuple. On parle avec franchise à un roi ou à un empereur, et on lui dit ses fautes. On ne fait entendre au peuple que la langue de la flatterie et de l’obséquiosité. Le gouvernement le flatte, l’opposition le flatte, la presse le flatte, le théâtre le flatte. Nos auteurs comiques et nos romanciers ont jeté le ridicule sur les souverains, sur la noblesse, sur la bourgeoisie ; ils ont toujours respecté le peuple ; ils l’ont exalté, trompé, enivré.

Il existe en France et surtout à Paris une classe d’hommes qui s’intitule « le peuple ». Ils ne sont pas le peuple français ; ils sont simplement et par excellence « le peuple ». Les bourgeois en sont exclus, tous les ouvriers n’en sont pas ; les plus intelligents et les plus aisés restent en-dehors. Les conditions pour faire partie du « peuple » sont d’être pauvre, remuant, bruyant. A l’atelier, dans la boutique, on n’est pas peuple ; on n’est peuple que dans la rue ou dans les clubs. Cinquante désœuvrés en blouse forment le peuple. Ce peuple a de grandes prétentions ; il se croit le droit d’installer un gouvernement sans consulter le peuple français pour lequel il a un souverain mépris. Ce peuple n’est pas toujours républicain, il crie souvent vive le roi et acclame souvent un empereur. Mais il se croit toujours au-dessus des empereurs, des rois, et même de la république. République, rois et empereurs sont également tenus de le flatter et de lui dire qu’il est héroïque. Il rapporte tout à lui et il importe de lui faire croire que tout ce qu’on fait est dans l’intérêt du « peuple. » Il est au-dessus des lois. Il ne permet pas qu’on emprisonne un des siens ; mais lui, il fait, de son seul droit, des arrestations, emprisonnements, fusillades ; et très sincèrement il croit que tout cela lui est permis. Une condamnation permise par des magistrats après un long examen et une défense contradictoire, lui paraît un crime ; fusiller un magistrat au coin d’une rue ou dans une prison, pourvu que les fusilleurs soient en blouse, « c’est la justice du peuple ». On croirait que ce peuple est une démocratie ; non ; le « peuple » est fier et hautain. Il se croit fort supérieur aux bourgeois ; il est d’une autre caste, d’un autre sang ; les bourgeois et les riches sont des êtres vils qu’il méprise. Non seulement il ne cède pas le haut du pavé, mais il prétend qu’on le lui cède. Non seulement il ne souffre pas qu’on lui parle avec dédain ; c’est lui qui est dédaigneux, c’est lui qui cherche à vous écraser et à vous humilier. On est tenté de lui dire : « n’oubliez donc pas que je suis votre égal ». Il a une démarche, un regard, un ton qu’il croit nobles. C’est une noblesse étrange, dont l’orgueil est mêlé d’envie. Le « peuple » de Paris est grossièrement aristocrate. »

Toute la citation de Fustel de Coulanges ne correspond pas à notre problématique, mais il nous a semblé utile de la conserver en son entier tant elle sonne vrai.

Le mécanisme qui consiste aujourd’hui, chez certains catholiques, à se réclamer du peuple ou à se dire défenseurs du peuple, contre une élite méprisable, est le même qu’en 1870.

Dans un cas comme dans l’autre, c’est une manière d’oublier que nous formons une seule nation, composée de différents états et classes dont chacun est indispensable au bon fonctionnement de l’ensemble, dont aucun n’assure la prééminence absolue, ni ne doit être considéré comme méprisable, et dont aucun ne saurait être retranché. Si le bourgeois ne connaît pas véritablement les préoccupations du populaire et serait bien en peine d’assumer ses tâches, on pourrait retourner le compliment à l’autre groupe, et jeter à la face de son contradicteur son milieu est une d’une vulgarité toute imbécile.

En vérité c’est un acte profondément anti-français et non-chrétien, oubliant que chacun, à sa place, à sa part de l’ouvrage et que pour une société équilibrée il faut autant des banquiers d’affaires que des éleveurs de moutons.

Un gestionnaire de patrimoine ne pourrait sans doute pas réaliser les branchements d’une installation électrique d’immeuble, mais l’électricien pourrait-il réaliser les montages financiers générant le bénéfice remplissant les livrets A des Français ?

Ce sont deux réalités différentes, qui se méconnaissent l’une l’autre, mais qui sont également utiles à la vie française. Il n’y a pas d’un côté le vrai peuple et de l’autre le peuple déconnecté du réel. En outre, le milieu social n’est en aucun cas un argument pour interdire tel ou tel à s’exprimer. Enfin, on le sait, nombreux sont les hommes qui, par leur engagement social, transcendent les milieux et plongent les mains dans la pâte des événements, afin de venir en aide à leur prochain, qu’il fut riche ou pauvre.

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3 commentaires sur “Mise au point : Le discours anti-élite, un outil récurrent des nouveaux polémistes

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  1. Là encore, j’ai ‘impression que vous ramenez une réalité politique et sociale à un dilemme moral. Si les élites étaient fidèles à la tradition nationale, à la défense de la famille, à la religion, à l’autorité légitime, il ne serait pas judicieux de les stigmatiser. Elles militeraient au contraire dans le bon combat. Mais il n’en est pas ainsi. Aujourd’hui, une oligarchie mondialisée s’est complètement désolidarisée des nations dont elles sont issues, lisez les écrits de Mathieu Bock-Côté par exemple. Elles ne témoigne nullement d’une éthique respectable mais met en avant une morale hédoniste, elle soutient la LGBT, et le « mariage » homosexuel, elle méprise les classes moyennes, elle prend parti pour le cambrioleur contre sa victime, pour le clandestin contre le gendarme, elle réclame sans cesse l’indifférenciation, dans laquelle la seule distinction est l’argent, avec une inégalité de revenus jamais vue jusque là. Dans les médias qui sont devenus le véritable pouvoir, elle impose une vision du monde et des choix à sens unique. Elle n’assume en aucune façon les devoirs de solidarité hiérarchique avec les autres classes sociales, elle les tourne en dérision. Aujourd’hui les grands patrons sont presque tous libéraux-libertaires et immigrationnistes.
    Cette situation est tout-à fait nouvelle. Elle permet aux défenseurs de la tradition d’envisager le soulèvement et l’insurrection contre le désordre établi, ce que jamais les contre-révolutionnaires n’avaient pu réaliser. Quand je vous dis que cette situation est nouvelle, ce n’est pas entièrement vrai. En 1797, les troupes françaises attaquent Naples et chassent son roi qui se réfugient en Sicile. Or il se trouve que dans cette invasion, une grande partie de la noblesse, convertie aux Lumières, s’est rangée aux côtés de l’envahisseur. Alors un prince de l’Eglise, le cardinal Ruffo, va soulever le peuple contre les élites qui ont trahi. Il constitue une armée avec des journaliers, des crocheteurs, des chiffonniers ; elle est commandée par un muletier, Michele Pezza, fait duc et commandeur de l’Ordre Constantinien. Les nobles sont contraints de rejoindre l’insurrection sous peine de voir leurs châteaux et palais brûlés. En dix huit mois, les armées républicaines sont jetées hors du royaume. Cette armée s’appelait l’armée catholique et royale. Cela vous dit quelque chose? On l’avait aussi nommée l’armée de la sainte foi, d’où le nom de « sanfédiste ».
    Donc, mon cher Gabriel, il ne faut pas confondre la sanction des faillis avec l’expression de l’envie. Ce n’est pas parce que l’on veut renverser CETTE oligarchie que l’on met en doute la nécessité, non pas seulement d’une élite, mais d’une aristocratie, ou mieux encore, d’une noblesse, dont la raison d’être est de servir.

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