Réforme du collège ; La grande jérémiade


(Les pleureuses…)

Ça y est ! L’enseignement catholique se rend compte qu’il va également se faire manger par la réforme du collège et les langues se délient. Le secrétariat général et l’union nationale des associations de parents d’élèves, sans doute par candeur, s’étaient voulus rassurants. Mais dans les collèges, parents, chefs d’établissement et enseignants s’alarment, prenant, un peu tard, le relais de leurs collègues du public, vent debout contre la réforme depuis l’origine.

Hélas ! Il est justement un peu trop tard. La réforme est bouclée, elle rentrera en application dès septembre, et les rectorats ont soufflé un vent de menace contre les établissements privés qui ne respecteraient pas la réforme.

Alors ? Alors c’est le cantique de Jérémie, la longue plainte inutile monte des classes. Les collègues de l’enseignement public ont beau jeu de les morigéner sur le ton du « on vous l’avait pourtant bien dit » !

Il n’est plus temps de pleurer chers collègues de l’enseignement libre ! Place à l’action !

Que pouvons-nous faire ? La fronde ! Rien moins que cela.

Les rectorats menacent de multiplier les inspections dans les collèges pour s’assurer de l’application de la réforme. Fort bien. Mais cette menace est-elle plausible ? Les inspecteurs académiques ne se tournent pas les pouces. Leurs charges sont déjà considérables. Ils ne s’en ajouteront pas de nouvelles. Sans doute feront-ils quelques exemples, mais leurs effectifs ne croissant pas, ils ne pourront pas considérablement augmenter les visites.

Autre menace ; supprimer le contrat d’association avec l’État d’un établissement n’appliquant pas la réforme. Il est évident que cette directive serait inapplicable. D’une part, si tel ou tel aspect de la réforme restait lettre morte, notamment dans le domaine de l’enseignement des langues, l’application des nouveaux programmes dans leur ensemble, ou de la pédagogie officielle, ou des fameux EPI, rendrait minime, voire dérisoire, la liberté prise en langues vivantes ou anciennes.

En outre, qui croit sincèrement que, sauf dérive grave, l’État a les moyens de supprimer un contrat d’association ? Soit il s’agirait d’un gros établissement de centre ville, prestigieux, scolarisant probablement des enfants… d’inspecteurs académiques et de dignitaires locaux, soit il s’agirait d’un petit établissement de ville moyenne ou de campagne, dont la préservation est capitale pour la vie locale. Les recteurs occupent des postes très politiques. Ont-ils envie de se mettre à dos le maire, le député, le sénateur, le président du conseil général, mille ou deux mille parents d’élèves, des syndicats, et sans doute encore le préfet ou le sous-préfet ? Bien sûr que non !

Des bras de fer il y en aura sans doute, mais avec un peu d’audace et de solidarité entre établissements, on sait d’avance que les collèges rebelles en sortiraient vainqueurs.

Quant à l’inspection des enseignants, elle fait sourire. Dans la plupart des matières, les enseignants ne sont souvent inspectés que quatre ou cinq fois en quarante ans de carrière, à moins qu’ils en aient fait la demande. En outre, si l’inspection est désastreuse, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, à moins que l’enseignant ait accompli une grave faute professionnelle, il est certain de rester titulaire de son poste, ou de conserver son contrat définitif dans le cas de l’enseignement privé. En vérité, la liberté de l’enseignant est quasi-totale, et la tyrannie du pédagogisme ne s’est imposée que grâce au subtil mélange entre la loyauté des enseignants envers leurs chefs, la pression des collègues bons caporaux, et la crainte d’une inspection qui, si elle est peu probable, peut toujours arriver à l’improviste, comme les Tartares du désert de Buzzati.

La crainte de la mauvaise note après l’inspection est celle du ralentissement dans la progression du salaire. Mais là encore, on peut émettre quelques doutes quand on se rend compte que la progression à l’ancienneté, au petit ou au grand choix, se fait indépendamment des inspections au long de la carrière…

Les épouvantails du ministère n’ont qu’un faible pouvoir pour qui veut dresser la tête et secouer le joug. Même les subventions aux établissements lui échappent en grande partie, offertes par les municipalités, départements et régions qui sont largement passés dans l’opposition au gouvernement depuis 2014…

Alors comment fronder ?

Évidemment, il y a ici un équilibre à trouver entre le devoir de loyauté envers l’institution qui n’est pas toute mauvaise, et le devoir de prise de liberté face à ses errements, afin de privilégier avant tout la bonne instruction des élèves. Le guide de cet équilibre doit s’inscrire dans notre bon sens : « Qu’est-ce qui me semble bon pour mes élèves afin qu’ils apprennent de façon efficace et durable des savoirs et des compétences que je considère comme essentiels à leur développement moral, intellectuel et physique ? Quel est le trésor que j’ai reçu et que je souhaite transmettre à mon tour ? Comment faire pour que les élèves comprennent la logique d’ensemble des événements ou des phénomènes que je leur relate ? Etc. »

Par exemple, en histoire-géographie, le respect du programme doit s’accompagner de sérieux ajouts en matière de contexte chronologique et spatial, de biographies, d’événements, de phénomènes afin de permettre aux élèves de comprendre le sens du récit qui se déploie sous leurs yeux, ou l’intérêt de l’espace dont ils apprennent la situation et le fonctionnement. Ces ajouts dans le programme impliquent forcément de prendre des libertés dans l’application pédagogique, par l’adjonction de larges parts de cours magistral ou dicté. Cela ne signifie pas que toute mise en activité doive être rejetée. Elle a sa nécessité pour faire réfléchir les élèves par eux-mêmes sur tel ou tel cas. Mais elle n’a d’intérêt qu’insérée dans une démonstration magistrale complète, où l’élève reçoit un savoir qu’il met en œuvre par un travail personnel.

Il est évident, qu’ici, il faut donc prendre des libertés, par exemple en classe de 5e dans les chapitres d’histoire sur la féodalité, en rappelant, cartes et chronologies à l’appui, la trame des événements politiques et sociaux des siècles étudiés. Il est évident que cet enseignement doit se filer de la 6e à la 5e avec une étude même superficielle de ce que fut la Gaule romaine et de ce que furent les Mérovingiens et les Carolingiens, puis les Capétiens, car c’est par là que l’on comprend la mise en place progressive du système féodal dont est sorti l’État européen moderne.

De même, en géographie, les chapitres relatifs au développement durable, en 5e, ne peuvent se passer d’une sérieuse étude de cartes physiques et d’une bonne connaissance des frontières étatiques ou régionales, à plusieurs échelles.

Pour assurer une bonne mémorisation par les élèves, il est clair que la répétition est une clef de la réussite. Comment faire ? Par des évaluations écrites courtes, de pures connaissances, à faible coefficient, au début de la plupart des cours, réactivant des connaissances vues durant tout le chapitre ou les chapitres précédents. Comment disposer du temps nécessaire pour ces évaluations ? Par la mise à l’écart d’une bonne part de la mise en activité chronophage, dont les limites doivent être réduites à un plus juste niveau. Mais aussi par l’application d’une stricte discipline en cours. Il est clair quand dans de nombreux établissements, la stricte discipline en classe n’est plus possible. C’est ici qu’une autre liberté doit être prise, celle de l’application du volet disciplinaire de la vie scolaire. L’usage de l’heure de retenue, de la punition, de l’exclusion de cours doivent être réhabilités, non pour stigmatiser, mais pour gouverner la classe plus harmonieusement. Ici, il y a une solidarité nécessaire à promouvoir entre l’enseignant et son chef d’établissement, au nom de l’intérêt des élèves.

Sans doute le ministère grincera des dents. Et après ! L’enseignement privé est libre en la matière et s’est imposé lui-même des contraintes inutiles. Quant à l’enseignement public, la titulature du poste constitue la plus solide des impunités.

Continuons notre petit tour d’horizon. Donner à l’élève les bases d’une solide culture générale ne peut être réglé par un professeur seul en classe. L’interdisciplinarité, ici, n’est pas mauvaise en elle-même, car elle permet de se serrer les coudes. Dans leur principe, les EPI peuvent être porteurs d’un renouvellement positif dans la pratique enseignante, pour le bien des élèves. A condition, là encore, de se saisir de certaines libertés. Les EPI fixent des thèmes généraux très vagues, laissant leur application libre aux enseignants et au conseil pédagogique des établissements. C’est un point capital ; par le conseil pédagogique, le chef d’établissement est responsable donc de l’application des EPI chez lui. Des exemples d’EPI, ineptes, ont été donnés par le ministère. Mais ce ne sont que des exemples. La liberté de choix est serinée sur tous les tons par le ministère dans ce domaine, tant sur le site du ministère que sur celui du saint des saints de la ressource pédagogique, eduscol. Certes, des consignes non écrites cadrent un peu plus sévèrement l’application des EPI. Mais ce qui fait foi, c’est l’écrit officiel, pas la consigne orale que l’on peut très bien ne jamais avoir entendue.

Ici, les heures consacrées aux EPI peuvent devenir un formidable atout, par exemple, pour reprendre la féodalité en classe de 5e, il est possible d’établir un EPI entre l’histoire et le français, ou l’histoire et le latin, pour étudier des auteurs médiévaux, placer quelques éléments chronologiques hors programmes pourtant nécessaires, et faire faire un peu de version ou de thème à nos chers élèves. L’EPI doit déboucher sur un travail collectif des élèves. Fort bien, mais sa mise en œuvre n’est pas précisée, aussi rien n’empêche de consacrer les trois quarts du cours à un enseignement du professeur et un quart à un exposé d’élèves préparé à la maison.

En appliquant la réforme à la lettre, mais pas dans l’esprit, on peut laisser filtrer un peu de lumière dans la grisaille.

Certes, tout ne sera pas rose. Il y a des malheurs que l’on ne pourra rattraper, comme la diminution des dotations horaires consacrées aux enseignements par matière, ou comme la suppression des classes européennes dans la plupart des établissements.

Mais par la fronde, on peut encore redresser quelques situations, dans des domaines où le désastre règne depuis des décennies. On peut surtout ainsi rendre à l’enseignement un esprit de liberté et d’exigence qu’il a trop perdu.

Qui peut participer à cette fronde ? Tout le monde bien-sûr, mais certaines catégories d’enseignants sont spécialement désignées :

Cher collègue, tu as plus de cinquante-cinq ans et tu as atteint l’échelon maximal dans la rémunération ? Tu n’es pas à l’échelon maximal, mais tu as plus de cinquante-huit ans, pas grand chose à gagner et rien à perdre ? Tu as un conjoint dont le salaire te permet d’envisager l’avenir avec sérénité ? Tu es célibataire, sans enfant et tu te moques de gagner quinze euros de plus par mois dans quatre ans au lieu de les toucher dans un an ? Tu as été inspecté l’an passé et tu ne verras plus d’inspecteur avant huit ans ? Tu es professeur agrégé et tu n’as que faire des remontrances de l’inspecteur ? Tu connais l’inspecteur et tu sauras bien lui parler et le convaincre, d’ailleurs il ne demande que ça ?

Alors tu peux ouvrir la voie de la fronde. Que fera le ministère ? Sincèrement, pas grand-chose, car si vous n’êtes que dix pour cent à suivre cette voie, sur un million d’enseignants, cela fait déjà 100 000 réfractaires !

Chers collègues, chers parents, chers élèves ou anciens élèves, au lieu de pleurer, méditons ces lignes et tirons-en un peu d’énergie pour l’action.

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