Verdun, un orage d’acier

Douaumont

Cet article a été d’abord publié pour l’excellent site des Cahiers libres.

Pour le commun, la première guerre mondiale se résume en quelques grandes batailles, comme la Marne ou la Somme, mais l’événement illustrant le mieux la guerre dite des tranchées, avec son horreur, son déluge de feu, c’est Verdun !

L’ampleur des destructions, avec un paysage toujours bouleversé par les tirs d’artillerie et les combats un siècle après l’événement, le nombre de morts, avec plus de 700 000 soldats tués, blessés ou portés disparus, la durée de la bataille, sur neuf mois, et tout cela dans quelques kilomètres carrés de terre, résonnent aux oreilles françaises comme le condensé de la « der des der. »

Créer un choc psychologique majeur

Dans l’esprit du général allemand von Falkenhayn, l’offensive allemande sur le front de l’Ouest, en ce début d’année 1916, doit changer de nature. Il ne s’agit plus de s’ouvrir la route de Paris en perçant le front, il s’agit de contraindre les Français à se retirer du conflit, en créant un choc psychologique tel, par l’ampleur des morts et des destructions, que la continuation de la guerre leur semblerait insoutenable.

Les armées françaises ont été privilégiées comme victimes par élimination. En effet, l’état major allemand était persuadé que le secteur britannique du front était trop solidement défendu pour qu’une telle attaque puisse aboutir. A l’est, les Russes étaient considérés comme incapables de reprendre l’initiative, mais les armées allemandes ne pouvaient pas non plus s’enfoncer dans l’immensité des plaines conduisant à Moscou. Mieux valait attendre que les troubles intérieurs dans l’empire conduisissent le tsar à se retirer du conflit. Par ailleurs, la solide reprise en main des opérations dans les Balkans et dans les Alpes par les austro-hongrois éliminait, pour l’heure, toute urgence de ce côté. Enfin, l’échec franco-anglais dans les Dardanelles diminuait, pour un temps, les pressions pesant sur les épaules ottomanes. Restait la France…

Verdun ne représentait pas de valeur stratégique majeure pour les armées en présence, et le secteur était réputé « calme » depuis 1914. C’est pourquoi le nombre de troupes françaises protégeant la ville et les forts avait été réduit sans cesse depuis le début du conflit. Verdun était pourtant le lieu idéal pour le général allemand. La ville était comme un coin enfoncé dans le front allemand, ce qui justement permettait une attaque pas trois côtés à la fois, alors qu’une seule route majeure reliait les positions françaises à l’arrière. Fortes de cette supériorité tactique, les armées du Kaïser devaient déclencher un bombardement massif sur le secteur de Verdun puis prendre les positions détruites avec des unités d’infanterie et avancer autant que possible en anéantissant un maximum d’unités ennemies. Les Français n’auraient alors que deux solutions, soit abandonner la position, soit s’accrocher autant que possible et amener sans cesse de nouveaux renforts que l’armée allemande se ferait fort de malmener, jusqu’à ce que l’ampleur des pertes provoque le choc espéré.

Eric von Falnkenhayn s’en explique dans une lettre au Kaïser Guillaume II écrite le jour de Noël 1915 :

« La pression exercée sur la France atteint la dernière limite, même si elle est sans aucun doute supportée avec la plus remarquable des dévotions. Si nous parvenons à ouvrir les yeux à son peuple sur le fait que, dans le domaine militaire, tout espoir est désormais vain, cette limite sera atteinte, et le meilleur atout de l’Angleterre lui sera enlevé des mains ».

Des forces allemandes en totale disproportion par rapport aux forces françaises

Pour réaliser son plan, Falkenhayn a rassemblé deux armées allemandes, 542 canons lourds, des centaines de canons de campagne, plus de 2,5 millions d’obus. Sur un front de 12 kilomètres, on compte 2 divisions et 300 canons tous les trois kilomètres…

La tactique préconisée est simple : Un déluge de feu doit écraser les positions françaises, détruire les routes, les casemates, le moindre repli de terrain et rendre impossible tout ravitaillement de l’ennemi enterré dans ses positions. Immédiatement après le tir, l’infanterie doit partir à l’assaut et prendre les tranchées ou les forts ennemis.

Côté français, sur le même front, il reste trois divisions sur le front, une division en réserve et deux bataillons de chasseurs à pieds, ces derniers étant commandés par le lieutenant-colonel Driant, personnage haut en couleurs, député et auteur d’ouvrages militaires , dont la ténacité aura son importance dans les premiers combats.

L’état major allemand a nommé l’opération ; Jugement !

L’attaque était prévue initialement pour le 10 février, mais les pluies rendent le terrain impraticable. Le 19 février le mauvais temps cesse et, le 21 au matin, le sol est assez praticable pour que commencent les combats.

Le déchaînement des enfers

C’est un orage d’acier qui déferle sur les positions françaises. Sur la seule position du lieutenant-colonel Driant, le bois des Caures, 1km de long sur 500 m de profondeur, on estime que 80 000 obus tombèrent dans la journée du 21. Driant, ayant pu constater les concentrations de troupes ennemies durant les semaines précédentes, s’attendait à une attaque et a renforcé ses positions. Il perd néanmoins la moitié de ses hommes.

Les premières attaques d’infanterie allemande sont timides, mais le 22 février, les régiments montent massivement à l’assaut. Les troupes de Driant se replient sur les deux positions fortes qui défendent le nord-est de la place de Verdun, les vieux forts de Vaux et de Douaumont.

Le 23 février, plusieurs bataillons français ont perdu jusqu’aux trois quarts de leurs effectifs, soldats, sous-officiers et officiers compris. Le 24, les Allemands ont pris les premières lignes et progressé jusqu’aux forts. De loin en loin, de premières troupes françaises se débandent.

Il s’agit maintenant de prendre les forts, afin de dominer la ville de Verdun et de bombarder la route d’accès, notamment les ponts sur la Meuse, la rivière séparant les lignes françaises de leurs arrières. Le 25, un seul sergent allemand, faisant croire qu’il est à la tête d’une force importante, obtient par le bluff la reddition des débris de la garnison de Douaumont. Mais Vaux tient toujours !

Tenir à tout prix

Dans ces premiers jours de l’offensive tout se passe comme l’avait espéré l’état-major impérial allemand. Les Français, déstabilisés, submergés, se ressaisissent lancent dans la bataille autant d’hommes qu’il leur est possible de le faire. Le généralissime Joffre a envoyé sur le secteur le général de Castelnau pour prendre le commandement le 25 février. La situation est simple, il faut tenir ! Castelnau est un preux. La tradition militaire de sa famille anime tout son être. Il est inconcevable, pour lui, de céder devant l’ennemi. Castelnau dirige un vaste secteur de front, mais pour commander à Verdun même, il choisit un général peu loquace et tenace, partisan de la défensive et excellent organisateur, Pétain.

Pour le général Pétain, la victoire est au prix de deux conditions essentielles ; disposer d’une excellente artillerie et de lignes de ravitaillement alimentées en permanence pour fournir des munitions et du matériel en suffisance, mais aussi pour faire tourner les unités de sorte que les soldats ne soient pas conduits à l’épuisement. Ce dernier point est au contraire de ce qu’imaginait Falkenhayn. Ainsi, les Français vont pouvoir tenir et se reposer en même temps.

Concernant l’artillerie, Pétain en prend lui-même la tête. Il déclenche à son tour, sur les positions allemandes, un feu aussi nourri que possible.

Pour le ravitaillement, c’est la voie sacrée, la route reliant Verdun à Bar-le-Duc. Cette route unique est renforcée et réservée au matériel. Il faut 2000 tonnes de munitions par jour pour tenir. Ce sont des milliers de camions qui sont mobilisés dans toute la France (12 000 sur les neuf mois de la bataille.). Le va et vient ne devant jamais s’arrêter, lorsqu’un véhicule tombe en panne il est immédiatement jeté dans le bas côté et la colonne maintient son avance. Les hommes, quant à eux, progresseront par les champs bordant la route, afin de garder la priorité au matériel nécessaire pour se maintenir dans la place de Verdun.

Les forces françaises ont réussi à stopper l’avance ennemie le 27 février, alors que la voie sacrée n’est pas encore active et que les renforts sont insuffisants. Dès le début de mars, les Allemands ne progressent plus.

Falnkenhayn et le Kromprinz impérial commandant la deuxième armée allemande en présence décident d’élargir le front et attaquent à l’ouest de la poche de Verdun le 6 mars. L’offensive est rapidement un échec.

Les combats à l’est ne sont pas plus couronnés de succès. Les Français s’accrochent partout. Ainsi, en contre-bas du fort, le village de Vaux est pris et repris treize fois durant le mois de mars.

Une nouvelle fois, le 9 avril, Falkenhayn lance ses forces à l’assaut, sur tout le front, cette fois, élargi à 30 kilomètres. Mais le 12, de fortes pluies stoppent les combats.

Victoire stratégique française

Alors que les Allemands ont toujours eu l’initiative, leurs progressions se sont soldées par un échec global pour le moral de leurs forces. En effet, alors que la rotation des divisions françaises permet d’y limiter les pertes sur une même unité, le maintien des divisions allemandes un long temps dans le secteur y creuse de terribles sillons. Lors de l’offensive allemandes du 9 avril, quarante-deux divisions françaises ont tourné depuis le 21 février, contre une trentaine d’allemandes. Certaines unités allemandes ont ainsi perdu plus de 100 % de leurs effectifs initiaux durant la bataille, les trous étant comblés par des renforts. Surtout, les Français blessés sont rapidement évacués par la voie sacrée grâce à de très nombreuses ambulances. Enfin, Pétain a créé, en mars, une unité d’aviation pour harceler les lignes allemandes et tenir le ciel.

Les Français, pugnaces, attaquent dès qu’ils le peuvent, désespérant les Allemands, de plus en plus certains de l’inutilité de leurs efforts. Douaumont tombé en février est attaqué le 22 mai, le 23 les Français doivent se replier. Début juin, le fort de Vaux est attaqué à son tour par les unités du Kromprinz. Le 7 il capitule. Mais le commandement français ne lâche rien.

Pétain a été relevé le 19 avril et remplacé par le général Nivelle. Celui-ci exploite à fond les avantages accumulés par son prédécesseur. Une nouvelle attaque allemande, le 22 juin, au gaz cette fois, immobilise plusieurs heures l’artillerie française. L’offensive est un succès, mais de courte durée. Dès le 23 juin, elle ne progresse plus. Le 11 juillet, une dernière offensive allemande se solde par un échec. Le reste de l’été est utilisé pour renforcer les positions françaises. Enfin, à l’automne, Nivelle reprend l’initiative et s’empare de Douaumont le 24 octobre. Le 15 décembre, les armées françaises ont reconquis tout le terrain initialement perdu et emportés la victoire. Au même moment, Allemands, Anglais et Français ont déplacé le coeur de leurs activités militaires sur la Somme. Falkenhayn a échoué et causé par son orgueilleuse présomption la mort de centaines de milliers d’hommes.

Verdun « on ne passe pas ! »

Gabriel Privat

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