Gallipoli, décembre 1915, à l’assaut des Turcs

Cet article a été initialement publié pour l’excellent site de Liberté politique.

Comment, il y a seulement un siècle, une coalition occidentale tenta en vain de venir au secours des Russes en attaquant l’ennemi turc sur ses terres, et son allié allemand. Une page héroïque de l’histoire militaire, mais un échec sanglant. 

TOUT AMATEUR de film de guerre a en mémoire les images poignantes de Mel Gibson, jeune coureur des ANZAC (Australian and New Zealand Army Corps) portant les messages d’une unité à l’autre sur les plages des Dardanelles balayées par les tirs des mitrailleuses turques. Gallipoli est sans doute un des films les plus émouvants sur le premier conflit mondial, relatant une histoire d’amitié, assez proche de la réalité.

Durant ces mois terribles de la lamentable opération des Dardanelles, c’est la cohésion des hommes et des officiers pris dans le même enfer qui permit d’éviter la débandade, de tenir bon et de mener à bien le réembarquement des troupes durant le mois de décembre 1915. En ce temps du centenaire de la défaite des Dardanelles, si l’on peut à la fois déplorer les erreurs de l’état-major allié, ou saluer la ténacité inattendue des Ottomans, on peut surtout méditer cette belle leçon d’unité humaine dans l’épreuve et la douleur.

Secourir les Russes

À l’origine de l’opération, dès le début de l’année 1915, la nécessité de secourir les Russes. Ceux-ci, après des succès contre les Austro-Hongrois dans les Carpates, sont confrontés à l’avancée allemande en Pologne après la victoire de Hindenburg à Tanenberg, et à une offensive ottomane dans le Caucase.

Les armées du tsar manquent de matériel militaire. Les gouvernements français et anglais, pour les ravitailler, ne peuvent ni ordonner un passage par la voie de terre, bouclée par les forces de la Triplice, ni par les routes maritimes du nord, dont les eaux sont gelées en cette saison, ni par celles de l’Atlantique et du Pacifique jusqu’à Vladivostok, longues, coûteuses et incertaines, sans parler de l’éloignement de ce port russe par rapport aux zones de combat.

Il ne reste qu’une solution ; passer par la Mer noire. Celle-ci est une zone neutre depuis la guerre de Crimée, et les détroits du Bosphore et des Dardanelles, fortifiés, ne peuvent être franchis aisément par une flotte de guerre.

Malgré tout, cette route étant la seule praticable, il faudra bien l’ouvrir.

Terminer la guerre au plus vite

En outre, plusieurs voix se font entendre pour percer le front ennemi dans sa partie orientale, afin de hâter la fin de la guerre. En France, le général Franchet d’Esperey et son chef d’état-major le colonel de Lardemelle imaginent un plan d’attaque par les Balkans, au départ de la Grèce, en faisant entrer dans la guerre à leurs côtés les Grecs et les Roumains. Il s’agirait de concentrer une force franco-britannique de 200 000 hommes, augmentée des alliés acquis sur place et des Serbes, pour envahir directement l’Autriche-Hongrie par le sud, dans les plaines de Hongrie, où les manœuvres seront aisées. Ainsi, on dégagerait les Russes et on pourrait affaiblir le dispositif allemand, rendant de nouveau possible la guerre de mouvement en France.

Ce plan, qui sera adopté après 1916 avec des variantes, fut rejeté initialement. On ne disposait pas des effectifs suffisants, et ni les Roumains, ni les Grecs n’étaient encore disposés à entre en guerre.

Côté britannique, le Premier Lord de l’Amirauté, Winston Churchill, imaginait une autre opération, humainement plus réduite, mais techniquement plus audacieuse. Il s’agissait, avec une force navale importante, de forcer le détroit des Dardanelles en bombardant les forts turcs, d’entrer dans la Mer de Marmara et de bombarder également les forts du détroit du Bosphore, l’opération devant se terminer par la prise de Constantinople avec un corps expéditionnaire débarqué sous le couvert des tirs de la flotte, la Mer noire étant ouverte de nouveau aux Alliés.

Prendre Constantinople au nom de Sa Gracieuse Majesté ! C’était accomplir le vieux rêve des Européens contre l’empire Ottoman, frustré depuis 1453…

L’opération se fondait sur une grande rapidité d’action, mais pêchait en un point ; la sous-estimation totale de l’adversaire, dont on considérait qu’il était inapte au combat contre une armée européenne moderne, et que le conflit, sur place, serait équivalent à une campagne coloniale classique.

Cette considération s’appuyait sur le lamentable effondrement des armées ottomanes durant les guerres balkaniques des vingt années précédentes, alors qu’elles affrontaient des armées faibles en effectifs et en matériel.

La déconvenue du débarquement

Le projet de Churchill arrêté, un groupement naval franco-britannique et un corps expéditionnaire furent montés. Décidée le 13 janvier 1915, l’opération débute par d’intenses bombardements le 19 février.

Mais depuis 1912 et sa dernière guerre balkanique, l’empire ottoman s’est considérablement renforcé, grâce à l’appui logistique allemand. Dans le secteur des Dardanelles, le général Liman von Sanders a organisé les troupes, fortifié les plages, renforcé les forts, acheminé un matériel considérable. Il sait que c’est là que l’ennemi risque d’attaquer. Ses troupes sont exclusivement composées de soldats anatoliens. Leur cohésion et leur endurance est forte. Il n’y a aucun apport extérieur, arménien, kurde ou arabe.

Du 19 février au 18 mars, la flotte tente de franchir les détroits. Pour Churchill, les navires doivent forcer le passage seul. Les troupes suivront ensuite.

Les bombardements des forts sont relativement inefficaces. Les constructions de surface sont anéanties, mais à chaque apparition des navires, les artilleurs turcs se réfugient dans les souterrains, et réapparaissent après le bombardement, réinstallant leurs batteries…

Le 18 mars voit la dernière tentative de passage en force. Mais le général von Sanders a lancé des mines dans les détroits, installé des tubes lance-torpilles sur les plages, et approvisionné son artillerie. Il fait merveille et coule plusieurs navires français, placés en avant-garde, endommageant également de nombreux navires britanniques.

Il faudra donc coupler le bombardement des côtes et le débarquement des troupes.

Ce n’était pas prévu. Le corps expéditionnaire devait occuper un territoire vide de soldats, pas le conquérir âprement. Les troupes furent donc d’abord débarquées à Alexandrie pour être réorganisées.

Sur place, les journalistes de toutes les nations s’activent. Ce sera à qui obtiendra le meilleur « scoop » par l’indiscrétion d’un officier ou d’un soldat. Les effectifs détaillés, les noms des officiers généraux, le nombre de navires, les calendriers supposés des opérations paraissent dans la presse à intervalles réguliers. Plus efficaces que les espions, les journalistes, malgré eux, devinrent le grand informateur de l’ennemi et endossèrent, par leur sottise, une large part de responsabilité dans les milliers de morts de l’opération. Nihil novi sub sole.

Le général anglais Hamilton coordonne les forces anglaises et françaises, ainsi que les ANZAC. La flotte apparaît au large de la presque-île de Gallipoli le 25 avril 1915.

Le débarquement de jour est un échec. Le bombardement n’a pas entamé les défenses, et les Turcs ont patiemment attendu que les chaloupes britanniques atteignent le rivage pour déclencher un tir meurtrier, couchant au sol la moitié des effectifs de la première vague d’assaut. Les Français, seuls, parviennent à prendre leur position, avec furie, à la baïonnette, s’enfonçant dans les terres et prenant un village, au prix de lourdes pertes.

Hamilton repousse la suite du débarquement à la nuit, où il se poursuivra sans trop coups férir. Les ANZAC, eux, ont manqué leur plage dans l’obscurité. Bien leur en a pris. Les Ottomans les y attendaient. Ils peuvent, en revanche, s’emparer d’une falaise escarpée où le général von Sanders avait négligé d’installer même des sentinelles.

Le 26 avril, les alliés ne tiennent que deux maigres têtes de pont, profondes de quelques centaines de mètres à quelques kilomètres, et non reliées entre elles.

La cohésion des hommes au coeur de l’enfer

En quelques jours la vie s’organise. Le réseau des tranchées alliées fait face à celui des Ottomans. L’arrière n’existe pas, c’est la mer. Les permissions sont impossibles. L’ordinaire est limité à la popote régimentaire, à peine agrémentée par les colis envoyés par les familles. Les hôpitaux de campagne, les postes de commandement, l’intendance sont autant sous le feu que les tranchées. Il n’y a pas de planqués et de sacrifiés. Le régiment français qui débarqua le premier, le 25 avril, a perdu 24 officiers sur 56. Toujours côté français, le général Gouraud est grièvement blessé par un éclat d’obus et amputé du bras. Encore côté français, on évacue 250 malades par jour, et les poux, les cafards, comme les microbes, ignorent les grades…

De cette communion dans la souffrance naît une forte unité des troupes qui ne critiquent pas leurs chefs et respectent leurs décisions.

Malgré tout, il semble inconcevable aux différents états-majors d’abandonner la partie. Trop d’efforts ont déjà été consentis. C’est pourquoi le ministre de la Guerre britannique, Lord Kitchener, ainsi que le général Hamilton commandant l’opération des Dardanelles décident un nouveau débarquement pour élargir le front et réunir les deux poches.

Dans la nuit du 6 au 7 août 1915, tout un corps d’armée ANZAC est débarqué sur les plages de Sulva. Mais le général Stopford, commandant les Australiens et les Néo-Zélandais de Sulva retient ses troupes, par un excès de prudence qui, après un débarquement facile, laisse le temps aux Turcs de se réorganiser. L’offensive est stoppée peu après la côte.

Ce nouvel échec remet en cause l’opération elle-même. Winston Churchill, gravement fautif, commence à songer au rembarquement et Lord Kitchener décide de se déplacer pour se rendre compte, par lui-même, de la situation. L’état sanitaire des hommes, la difficulté à tenir le front, l’épuisement général, malgré un moral élevé, sont au-delà de ce qu’il imaginait, et le rembarquement est décidé. Les Français décident d’évacuer les premiers, le 24 novembre, d’autant que les températures descendent de plus en plus, faisant augmenter le nombre de malades dans les rangs des régiments présents, essentiellement coloniaux. Les Britanniques leur emboîtent le pas le 8 décembre.

Tout le mois de décembre 1915 sera consacré au départ des troupes. Leur cohésion permettra de nouveau la réussite de la manœuvre.

Le 19 décembre, tous les ANZAC ont évacué Suvla, par plusieurs transbordements de nuit, au nez et à la barbe des Turcs qui ne se sont aperçus de rien. Le rideau de troupes laissé pour faire diversion ayant eu soin de tirailler autant qu’à l’habitude, de faire exploser des mines et d’allumer des feux pour faire croire à une activité intense. Lorsque les Ottomans se rendirent compte qu’ils étaient joués, il ne restait plus un homme sur le terrain, et presque plus aucun matériel utilisable.

Les autres forces britanniques évacuent ensuite, avec les mêmes stratagèmes. L’ennemi est cette fois sur ses gardes, alors on simule la construction d’une voie de chemin de fer pour laisser croire à un renforcement et à de nouvelles offensives. Entre le 1er et le 9 janvier 1916, Français et Britanniques rembarquent. Quelques troupes repoussent sans peine les assauts turcs qui, entrant dans les retranchements alliés, n’y trouvent plus un soldat, pas même un blessé abandonné, mais des armes inutilisables et des vivres empoisonnés.

Si les Dardanelles furent sans doute une erreur stratégique et un échec tactique, causant au corps français 3700 morts, 6000 disparus et 17300 blessés, et au corps britannique, 127 300 tués, disparus ou blessés (220 000 morts, blessés et disparus chez les Turcs), la bonne tenue des troupes tout au long de l’opération et la qualité du rembarquement furent une grande victoire humaine pour les armées alliées, preuve de la qualité de leurs soldats et de leurs chefs, soudés dans l’épreuve par une authentique fraternité d’arme. Elle ne fut pas un vain mot.

* * *

Après son échec aux Dardanelles, Churchill renonça à son portefeuille de Premier Lord de l’Amirauté et rejoignit, comme commandant, un bataillon écossais sur le front. Soucieux de se faire accepter de ses hommes et de ne pas paraître comme un « planqué », soucieux aussi d’effacer la tache de Gallipoli dont il portait une lourde responsabilité, il fit installer son poste de commandement en première ligne et y fit transporter ses caisses de whisky, ses livres, sa machine à écrire et sa baignoire en cuivre, donnant l’exemple du détachement et du panache sous le feu de l’ennemi. Lui aussi, ce jour-là, fit la conquête de ses hommes.

Gabriel Privat

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