Un héros français : Julius Sacrovir

(Evariste-Vital Luminais, Combat de Gaulois et de Romains)

Dans la longue galerie des héros de l’histoire de France, Julius Sacrovir est sans doute l’un des plus défigurés par l’erreur. L’historiographie romantique du XIXe siècle le redécouvrit et en fit un héros de l’indépendance nationale contre l’occupant romain.

Rien de plus faux ! La grandeur de Sacrovir, ce qui en fait un digne héros de notre histoire, est ailleurs.

Qui était-il ? Né sans doute à la fin du Ier siècle avant Jésus-Christ, sous le règne d’Auguste, il mena une révolte contre le pouvoir romain et le pouvoir de sa cité, celle des Éduens, en l’an 21 après la naissance de Jésus Christ. Son patronyme était celtique (Sacrovir) et romain (Julius). Cette romanisation du prénom n’était pas un goût, elle signalait sa citoyenneté romaine.

D’après Tacite, le seul auteur latin à avoir parlé de Sacrovir, la famille de ce personnage fut reçue dans le peuple romain de longue date, pour sa vertu.

On peut raisonnablement penser que la famille de Sacrovir reçut la citoyenneté durant la guerre des Gaules, où les Éduens, leur peuple, était allié de César. D’ailleurs, ce nom de Julius souligne une adoption par César lui-même, ou par un membre de sa famille. C’est donc le conquérant qui fit entrer les Sacrovir dans le monde des citoyens romains.

Le Julius Sacrovir qui nous intéresse, et dont nous ignorons le prénom, était « d’illustre naissance », nous raconte Tacite, et possédait de grands biens. C’était donc un des personnages majeurs du peuple éduen. Le fait même qu’il soit mentionné par Tacite, qui n’est pas contemporain des événements qu’il relate, mais a eu accès à des archives ou des témoins directs, milite en faveur de cette illustre origine.

Quel était alors le contexte dans lequel vivait Sacrovir ? La Gaule, soumise à Rome, vivait dans la paix. Les seules troupes romaines présentes étaient les huit légions stationnées sur le Rhin, soit environ 40 000 hommes sans compter les auxiliaires, donc peut-être le double d’effectifs militaires, le long de la frontière germanique, et une cohorte de 500 hommes à Lyon, pour tout effectif romain à l’intérieur du territoire.

L’empereur régnant était Tibère, soucieux de ne pas accroître les impôts dans l’empire. A ce sujet, d’après l’historien Dion Cassius, Tibère aurait déclaré au Sénat de Rome : « Je veux tondre mes moutons, non les écorcher ».

Dans la Gaule, on construisait partout, des voies, des aqueducs, des temples, des théâtres et des cirques, des villas à la romaine. Les grandes familles gauloises payaient cela de leurs deniers.

Sacrovir avait ce spectacle devant les yeux puisque dans les 14 hectares de l’enceinte d’Augustodunum (Autun), dont la construction avait été décidée par Auguste peu avant, on s’activait à la construction de monuments parmi les plus beaux de la Gaule celtique.

Pour autant, la situation gauloise présentait quelques motifs d’énervement populaire contre le pouvoir romain.

D’une part, malgré la paix, on vivait, depuis des années, dans l’alarme et la crainte d’une invasion germanique. Les légions de Varus avaient été vaincues et exterminées en l’an 9 après la naissance de Jésus-Christ par le chef germain Arminius, citoyen romain d’origine germanique révolté contre Rome, à la bataille du Teutobourg. Depuis, les généraux romains avaient multiplié les expéditions de l’autre côté du fleuve. Cette guerre a très probablement augmenté la pression du recrutement d’auxiliaires gaulois pour aller se battre aux frontières, ainsi que les contributions exceptionnelles. Plusieurs éléments de la révolte semblent le démontrer.

D’autre part, l’empereur Tibère venait de faire interdire le druidisme. Certes, il ne s’agissait là que d’une seule part de la religion gauloise. L’interdiction du druidisme ne remettait pas en cause le culte des dieux, ni les lieux sacrés. Mais le druidisme était l’ordre sacerdotal spécifique au monde celte. Etait-il entré en décadence ou encore vaillant ? On ne le sait pas. Ce qui est certain, c’est qu’avec le druidisme interdit, toute la hiérarchie religieuse gauloise était perturbée, car les bardes et les devins, membres de cette hiérarchie, s’ils n’étaient pas interdits, perdaient ainsi leur colonne vertébrale et leurs maîtres. La divination officielle, le culte et la justice sacrée devenaient proscrits. Faute de cet ordre visible, la divination clandestine et les pratiques magiques, interdites également par le pouvoir romain, allaient sans doute fleurir. Pour des esprits raffinés comme Sacrovir, ce devait être une cause de scandale.

C’est dans ce contexte que Julius Sacrovir, en l’an 21, s’entendit avec un autre gaulois, Julius Florus, issu du peuple des Trévires, pour organiser un soulèvement. Florus devait faire entrer le nord de la Gaule en rébellion. Sacrovir la partie centrale et est. Combien étaient-ils de conjurés ? Tacite ne le dit pas. Il est en revanche plus explicite sur leurs motivations. Point d’indépendance nationale, mais le désir de revenir aux anciennes libertés de leurs peuples et de voir abolir les contributions extraordinaires. On en conclut que la menace germanique avait fait peser des impôts spécifiques sur ces peuples proches de la frontière, et que sans doute le gouvernement impérial avait resserré son emprise locale pour des questions de sûreté que les conjurés jugeaient désormais inutiles. Il n’est en revanche nulle part question de l’indépendance. Pourquoi d’ailleurs l’auraient-ils voulue puisqu’ils étaient citoyens romains ?

Le caractère anti-fiscal de la révolte est renforcé par la composition des troupes de Sacrovir. Celui-ci, en effet, s’était entouré de tous ceux que les impôts écrasaient ou de ceux qui avaient été ruinés par eux. Or, Rome ne faisait pas payer les mendiants ou les esclaves, ni ceux que la vie avait rendus trop pauvres pour payer. Elle s’acharnait au contraire sur les propriétaires terriens, les commerçants et les artisans aptes à payer grâce à leurs terres ou leurs recettes en numéraires. Sacrovir a donc groupé autour de lui des gens de bien, qui ne pouvaient plus fournir les taxes exigées pour la défense du territoire. Sa révolte fut un soulèvement d’hommes libres, socialement enracinés.

Etait-il seul à dénoncer ce poids de l’impôt ? Non. Les tribus des Andécaves et des Turoniens se révoltèrent d’abord. La révolte devait être faible, cependant, puisque le légat Acilius Aviola, avec une seule cohorte, basée sur le Rhin, réduisit les Andécaves, tandis que les Turoniens furent vaincus par le légat Varron soutenu par des auxiliaires gaulois menés entre autres par… Sacrovir. Celui-ci agissait-il par dissimulation, comme le prétend Tacite ? Ou bien considérait-il que seule valait la lutte en faveur des libertés éduennes ? On peut se mettre d’accord avec Tacite, car s’il avait voulu simplement privilégier les Éduens, pourquoi se serait-il mis d’accord avec Florus afin de coordonner leur révolte ? L’heure n’était simplement pas venue.

Cependant, les deux compères n’unirent pas leur force le moment venu. Florus attaqua le premier, en l’an 21, tentant de corrompre un corps de cavalerie gauloise basée à Trêves, dans les provinces germaniques. Mais peu le suivirent. C’est donc avec la foule de tous ceux qui étaient attachés aux intérêts de sa maison, de tous ses clients, qu’il entama le combat. Il prit le maquis avec eux dans la forêt des Ardennes.

Le soulèvement avait sans doute plus d’importance, car cette fois, Varron, adjoint de Silius, déplaça plusieurs légions du Rhin vers les Ardennes, avec un corps de troupe trévires, du même peuple que Florus donc, mais mené par Julius Indus, ennemi personnel de Florus. Comme on le voit, le peuple trévires était divisé sur la question de la révolte et c’est un de ses chefs qui courut sus au révolté.

Florus, vaincu, se donna la mort.

Sacrovir agit de son côté, avec plus de succès. Ayant réussi à soulever une partie des troupes éduennes, il put s’emparer d’Augustodunum, retenant en otage la population. La ville était alors un centre culturel majeur, réunissant la jeunesse aristocratique de toute la Gaule pour y étudier.

D’après Tacite, qui exagère sans doute ses chiffres, Sacrovir disposait de 40 000 hommes, dont un cinquième était équipé comme les légions. Ce détail doit nous alerter sur la nature du soulèvement. L’équipement du légionnaire coûtait fort cher, et ces hommes équipés comme tels avaient sans doute dû payer leur armement. C’était le soulèvement des gens nés, la première révolte bourgeoise et aristocratique dont nous ayons trace dans nos annales nationales.

Devant l’ampleur du soulèvement éduen, les légions vainqueurs de Florus étaient désemparées et Varron, circonspect, laissa le commandement au légat Silius. A Rome on parlait d’un soulèvement général de la Gaule, ce qui était évidemment exagéré.

Silius réunit deux légions, soit 10 000 hommes, sans doute plus avec les auxiliaires, et marcha sur Augustodunum, dévastant au passage le pays séquane (dans l’actuel Jura), tribu traditionnellement soumise aux Éduens et dont on devine, par ce détail, qu’elle avait été également entraînée dans la révolte.

En homme visiblement habitué à se battre, Sacrovir fit route au devant de Silius et plaça ses troupes à 12 milles d’Augustodunum (soit un peu moins de 16 km), les effectifs les mieux armées et les plus structurés sur les ailes et en première ligne au centre du corps de bataille, la foule des révoltés mal armés en deuxième ligne.

Tacite mentionne Sacrovir caracolant sur un cheval blanc, entouré de tout un état-major. La révolte, définitivement, prenait de l’importance.

Pourtant, tout prit fin au premier choc. Silius, en un assaut, défit les troupes éduennes, qui se débandèrent. Sacrovir, réfugié dans Augustodunum, se donna la mort pour ne pas être livré aux Romains, plusieurs bâtiments de la ville étant enflammés à l’approche des légions.

L’affaire, au total, n’avait sans doute duré que quelques semaines, car Tibère put donner en un discours au Sénat et le détail du soulèvement et la nouvelle de son écrasement.

Voici rétabli dans sa vérité toute en nuance le récit de la révolte de Julius Sacrovir, héros français parce qu’homme libre, figure de notre galerie de grands ancêtres, combattant des libertés locales contre l’étatisme et le fiscalisme (si tant est que ces deux termes contemporains puissent avoir un équivalent dans la Gaule du Ier siècle.) .

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