Le bourgeois mal aimé


(La ronde de nuit, Rembrandt, patrouille de la garde bourgeoise d’Amsterdam)

 

Il est de bon ton chez certains catholiques, depuis quelques temps, d’utiliser le terme « bourgeois » comme une sorte d’injure. On critique le bourgeois, ses mœurs, ses idées politiques, on se gausse de lui, le tout dans une espèce de posture contre-révolutionnaire, anti-libérale, peinte en rouge bolcho’, façon khmer-vert compatible.

Tâchons d’y voir plus clair ; d’une part, que reprochent-ils aux bourgeois ? Ces publicistes chrétiens voient dans le bourgeois un être individualiste, profondément matérialiste et âpre au gain, mû par le seul souci de son auto-conservation, naviguant dans le sens du vent pour être au goût du jour, n’imaginant pas demain, ne se souciant pas d’hier, mais simplement du présent. Pour eux, le bourgeois est étouffé sous les biens matériels, prêt à toutes les compromissions morales, du moment que son confort n’est point attaqué. Pour tout dire, le bourgeois est un être flasque, relativiste, consumériste et limité à son être matériel, agité de pulsions concupiscentes principalement charnelles.

Voilà ce qu’est pour eux le bourgeois, qu’ils imaginent en « golden boy » politiquement frileux, accroché à son téléphone portable et à ses primes de performance trimestrielle.

Est-ce là uniquement défauts bourgeois ?

En vérité, tous ces vices, qui sont une posture d’esprit, on les retrouve chez nombre de tous petits employés, d’ouvriers spécialisés, de chômeurs de longue durée, d’agriculteurs, mais aussi d’aristocrates et même d’ecclésiastiques. L’âpreté au gain, le matérialisme, le relativisme moral, la lâcheté politique, l’obsession de l’immédiateté sont communément partagés, et ce qui était qualifié de bourgeois semble, plus simplement, terriblement humain.

D’autres se défendront en disant : Oui ! Mais le bourgeois est un homme de pouvoir. Un petit chef de surcroît !

Fort bien ! Mais ne voit-on pas des agriculteurs accumuler les terrains, mener la vie dure aux exploitants locataires et à leurs employés ? N’y a-t-il pas des ouvriers qualifiés pour prendre de haut les OS ? N’existe-t-il aucun artisan pour exercer sa tyrannie sur ses apprentis ? Un chômeur ne méprise-t-il jamais le SDF ? Le SDF, chef de meute, ne regarde-t-il pas de haut celui de ses congénères qui se laisse glisser dans la boisson ?

A l’inverse, n’existe-t-il pas également des médecins et des avocats offrant des consultations gratuites pour des clients sans le sou ? Ne trouvera-t-on aucun gestionnaire de patrimoine soucieux de préparer le terrain aux futures générations de sa clientèle ? N’existe-t-il aucun notaire à l’écoute des maux familiaux de ceux qui viennent s’ouvrir à lui ? Ne connaît-on pas de chefs d’entreprise capables de tout sacrifier pour leurs employés ? Ne saurait-il se trouver de chefs de groupes industriels ayant assez d’entrailles pour consacrer leur fortune à la défense d’une idée qu’ils croient justes ?

On se rend vite compte, à étudier ces vices supposés du bourgeois et à poser ces questions, que ce dont la bourgeoisie est accusée par ces gens, c’est simplement d’être le riche ou le vieil homme de l’évangile. Mais ce comportement est en fait inscrit dans le coeur de notre humanité.

Hélas ! Les aigris, les déclassés et les vaincus ont toujours besoin d’un coupable pour resserrer leurs rangs et marcher au combat. Il y eut les Lombards, mais ils n’existent plus. Il y eut les juifs, mais c’est interdit par la loi. Il y eut les communistes, mais maintenant il est vu aimablement d’en être. Il y eut les francs-maçons, mais le complotisme est considéré comme une forme de dérangement mental abruti. Il y eut les Noirs, les Arabes et les Asiatiques, mais là encore, la loi l’interdit. Alors au grand supermarché de la haine stupide, il reste le bourgeois, qui est au combat politique ce que la blonde et le Belge sont devenus à l’humour, le défouloir idéal de ceux qui s’abstiennent de penser un instant…

Qu’ils ouvrent les yeux, ces gens-là, et ils verront que ce qu’ils appellent l’esprit bourgeois est contenu dans les quatre concupiscences (appétit de pouvoir, de nourriture, d’argent et de sexe), regroupées sur la tête du vieil homme de l’évangile, et donné en partage à tous les individus, malheureusement…

Qu’ils fassent l’effort de l’honnêteté historique, et ils s’apercevront que dans les révolutions dites bourgeoises, s’il y a bien eu une prise de pouvoir par les bourgeois des villes ou les notables des campagnes, ils n’étaient pas moins âpres au gain ou cyniques que leurs prédécesseurs, ni moins animés d’idéaux grandioses, fussent-ils erronés. Que l’on dresse également la listes des aristocrates et des prêtres qui se mêlèrent à cette bourgeoisie en 1789 et en 1830 pour faire la révolution, et on sera édifié.

Que l’on regarde combien de paysans et d’artisans se sont enrichis dans ce sillage, et on en rabattra de ces accusations unilatérales.

Enfin, surtout, que l’on se demande ce que signifie le terme bourgeois.

Celui-ci a désigné, pendant des siècles, les habitants des villes, y disposant des droits civiques propres, attachés à ce titre de bourgeoisie avec fierté et prêts à le défendre les armes à la main, comme ils le prouvèrent du mouvement communal du XIIe siècle jusqu’à la Fronde sous Louis XIV. La spécificité de cette notion s’est quelque peu perdue avec les siècles, mais il en est resté des traces, et la bourgeoisie d’Ancien régime, jusqu’en 1789, malgré tous ses ridicules si bien résumés dans la figure de Monsieur Jourdain, n’a cessé d’être la plus ardente défenderesse de l’esprit de liberté.

Cette bourgeoisie a pu se fourvoyer dans la Révolution, elle n’en est pas moins demeurée attachée à ces libertés concrètes, et si aujourd’hui celles-ci disparaissent, c’est sans doute faute d’avoir une bourgeoisie.

En effet, notre monde contemporain avec ses bataillons de salariés, ses familles éclatées, ses populations déracinées, ses hiérarchies aplaties est avant tout le paradis du prolétariat dominé par une oligarchie réduite issue de ses rangs.

Ne vous étonnez pas ! Pour Marx, le prolétaire est celui qui ne possède pas son outil de travail. Un cadre supérieur de groupe financier est, selon ces critères, un prolétaire. Il y a du vrai là-dedans, et il en a même toute la soumission à la structure entrepreneuriale qui l’écrase.

Nous sommes à des siècles de l’ancienne bourgeoisie, progressivement amenuisée depuis 1789, sans doute par sa faute d’ailleurs.

Qu’on se rappelle ce qu’était l’esprit bourgeois, ce qu’il continua d’être, bon an mal an, jusqu’aux Trente glorieuses avant que la crise pétrolière ne détruise ses derniers artifices sociaux, spectres de l’ordre de jadis, conservés aujourd’hui seulement dans quelques trop rares familles ! Que l’on songe à ce goût de l’aventure économique tempéré par la sagesse de la gestion patrimoniale. Que l’on pense à ce souci de l’enracinement et en même temps cet attachement ombrageux aux libertés. Que l’on médite cet esprit de famille et ce goût des humanités classiques. Que l’on daigne enfin se pencher sur ce grand respect de l’étude et de l’esprit, qui ne méprise pourtant pas le travail des mains. Alors, on aura un peu touché de cet esprit bourgeois, qui avait sa face noire, ses crispations, ses hypocrisies, ses conservatismes stupides et ses rancœurs, mais qui a forgé les entreprises françaises, balisé le paysage de nos campagnes et bâti nos villes, donné à nos armées les sous-officiers et officiers d’infanterie de toutes les guerres de la France depuis Bouvines.
Le bourgeois, avec ses mille contours, du grand banquier au petit commerçant, en passant par l’artisan ou le magistrat a ainsi forgé la France côte à côte avec le paysan, l’ouvrier, l’aristocrate et le religieux.

Il y a de quoi penser, espérons-le, pour tous ceux qui critiquent actuellement le bourgeois et qui, en regardant leur patronyme, leur profession et celle de leurs parents, feraient bien de retirer la poutre qu’ils ont dans leur œil, avant de chercher la paille dans celui de leur voisin…

Gabriel Privat

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