Saint Colomban, l’Europe venue d’Irlande

Cet article a été initialement publié pour l’excellent site de Liberté politique, à lire et soutenir.

Le 21 novembre 615, au fond d’une grotte obscure près du monastère de Bobbio, dans le nord de l’Italie, s’éteignait en ermite le plus grand fondateur de monastères du VIIe siècle, saint Colomban. La règle qu’il avait imposée à ses maisons religieuses et qui se répandait alors dans toute la chrétienté latine allait permettre d’unifier l’univers monastique européen. De ces monastères rejaillissaient la civilisation, sous la plume des moines et par la force de leurs bras.

L’OCCIDENT des IVe-Ve et VIe siècles avait failli voir disparaître la jeune et fragile chrétienté. L’effondrement de l’Empire l’avait déjà placée dans une situation délicate, les évêques étant bien souvent les derniers représentants locaux d’une autorité morale et politique, face aux nouveaux maîtres, souverains païens en Grande-Bretagne et sur les bords du Rhin, ariens en Italie, en Espagne et dans les trois quarts sud de la Gaule.

Partout, la catholicité avait reculé, et il fallut le miracle de la conversion de Clovis pour lui rendre ce tonus qui lui permit de remporter la partie contre l’arianisme notamment. Mais la domination mérovingienne, tout comme celle des autres royautés barbares, quoi que devenues catholiques, avait ceci d’inquiétant qu’en héritant du pouvoir impérial romain délabré, elle prenait également la main sur la vie de l’Église, par la nomination de nombre d’évêques et d’abbés. Si le chapitre cathédral ou les frères élisaient normalement leurs supérieurs, en vérité, le roi imposait facilement ses courtisans, et la lecture de Grégoire de Tours montre aisément combien les prélats indignes se mêlaient aux saints.

Par ses richesses fraîchement acquises et par son autorité spirituelle, l’Église était un fort enjeu de pouvoir. Pour contrer cette mainmise, d’autant plus pernicieuse qu’elle était l’œuvre, non pas de Machiavels mais d’hommes de foi sincères, il fallait une forte personnalité, parfaitement libre, et fidèle au Christ.

Un moine venu de l’indomptable Irlande

L’Irlande avait échappé aux invasions barbares et n’avait pas connu l’empire. Ce fut le cas unique d’un pays s’évangélisant lui-même, en l’espace d’une génération, grâce à la figure de l’évêque saint Patrick. L’armature religieuse de l’île était constituée principalement par le réseau dense de ses monastères, promouvant une spiritualité ascétique, où la récitation perpétuelle des psaumes, les jeûnes à répétition, les pénitences brutales comme les bains glacés afin de se prémunir contre les tentations charnelles, étaient la norme. Mais ces maisons de Dieu étaient aussi des centres d’études.

Les moines, entre leurs exercices pieux et leurs pénitences se livraient à la lecture et la copie d’ouvrages spirituels ou profanes venus du continent. La sagesse latine et la théologie des pères de l’Église étaient conservées et magnifiées derrière les hauts murs des monastères. Ce climat porteur ne pouvait que donner de beaux fruits à destination de la chrétienté continentale.

Rédigée par un auteur franc, la vie de Colomban donne assez peu d’informations sur les années irlandaises du saint. On en sait assez, cependant, pour imaginer un homme d’excellente famille, rentré par goût et vocation réelle en vie religieuse. Né vers 540, il fut autant instruit dans les Écritures saintes que dans la littérature latine profane, ce que l’on appelait jadis les arts libéraux (grammaire, rhétorique, géométrie, œuvres poétiques, etc.). Ce premier point était assez rare. Mais loin d’être un pur esprit, nous lisons qu’il était doté d’une stupéfiante beauté lui causant d’ailleurs bien du tracas dans le domaine de la chair. L’auteur n’en dit pas plus…

C’est pour conserver sa pureté qu’il décida, tout jeune homme, d’entrer à l’abbaye de Bangor, dans le nord de l’Irlande, contre l’avis de sa mère. Là, il se forma à la dure spiritualité des moines irlandais.

Sa forte personnalité lui fit de suite des compagnons et des disciples. Mais à l’étroit dans les murs de l’abbaye, mû par le zèle apostolique, il se mit en route, également contre l’avis de son père abbé qui souhaitait le retenir auprès de lui.

C’est la Gaule qui retint l’attention du moine.

Colomban en Gaule mérovingienne

Il y avait alors grande pitié au royaume de France. Clovis était mort en 511. L’unité fragile du pays avait été rompue par le partage entre ses fils. Reconstitué par Clotaire Ier, dernier survivant des enfants royaux, le Regnum francorum avait de nouveau volé en éclats, à sa mort en 561, partagé entre Chilpéric, Sigebert, Gontran et Caribert.

Caribert mort en 567, Sigebert mort en 575, restaient en lice Gontran d’une part, Chilpéric et Childebert II fils de Sigebert d’autre part. La guerre civile faisait rage, d’autant plus que tandis que Gontran cherchait désormais la paix et la sanctification, derrière Chilpéric s’agitait la reine Frédégonde, animée d’une haine personnelle et implacable contre la veuve de Sigebert, Brunehaut. Il faut dire que Chilpéric avait été marié à la sœur de Brunehaut, Galswinthe, que Frédégonde avait faite étrangler, afin de la remplacer légitimement dans le lit royal… La querelle politique était donc doublée d’un conflit familial inexpiable. Cette férocité prêterait à rire si elle ne rejaillissait pas sur la vie spirituelle du royaume, dont les sièges épiscopaux étaient autant de gages politiques pour contrôler les populations et obtenir un surcroît de prestige contre l’adversaire.

Colomban débarqua en Gaule dans ce contexte d’extrême tension vers 585, alors que Chilpéric venait d’être assassiné, sans doute à l’instigation de Frédégonde, surprise dans ses adultères. Le tout jeune Clotaire II ne pouvait gouverner, et sa mère devenait régente. Childebert, quant à lui, marié parce qu’il fallait bien avoir des héritiers, était sous la coupe de sa mère implacable et dominatrice, Brunehaut. C’était le règne des reines cruelles.

Colomban, dans ce contexte de guerre, ne pouvait pas se fixer. Il entama une vie errante, avec ses compagnons irlandais, annonçant l’Évangile de villes en villages. Mais son éloquence lui gagnait les cœurs, et l’un des plus doux, revenu de ses turpitudes de jeunesse, le roi Gontran, tint à le conserver auprès de lui. Colomban souhaitait mener une vie retirée, le souverain lui donna, au coeur de la Bourgogne, l’ancien castrum romain d’Annegray, sur l’actuelle commune de Faucogney, en Haute-Saône. Annegray était une véritable solitude, entourée de bois, voisine de rares villages.

Mais l’exigence de la vie monastique que Colomban imposa à ses frères, et les prodiges qui entourèrent rapidement sa personne attirèrent les disciples.

Au centre de l’Europe

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Il fallait trouver plus grand et plus adapté à une communauté importante. Les moines irlandais accueillaient des fils de la noblesse franque en nombre, et ils avaient désormais d’importants soutiens à la cour. Gontran leur donna l’ancien castrum de Luxeuil en 590, lieu également de thermalisme, dans l’actuelle Franche-Comté. Nous étions aux frontières entre la Bourgogne ou Burgondie, de Gontran, et l’Austrasie de Childebert II.

Mais si Annegray avait été une solitude, Luxeuil serait un véritable désert. Pourtant, en quelques années, les moines en firent, à la force de leurs mains, une terre labourée de part en part.

Colomban avait pourtant appliqué les règles de sa vieille Irlande ; la prière perpétuelle à l’image du chant angélique dans le ciel, les offices interminables ponctués par la quasi-totalité du psautier, les jeûnes à répétition et surtout une discipline de fer, où chaque manquement à la règle était sanctionné par des coups de discipline ou de verge. Mais la croissance spirituelle des moines à l’école de leur maître attirait. Les nobles gallo-romains et francs multipliaient les dons, envoyaient leurs fils apprendre les humanités auprès des moines, ou bien venaient eux-mêmes revêtir l’habit.

Colomban faisait assécher les marécages, mettre les terres en culture, élever des troupeaux, rationaliser l’exploitation des bois, agrandir les bâtiments de son monastère. Il écrivait, dans sa règle, qu’un moine ne devait se mettre au lit que dans un tel état de fatigue qu’il s’endormit déjà en marchant, et devait se réveiller avant d’être tout à fait reposé.

Pourtant, les vocations affluaient.

Ce succès donna à l’abbé un ascendant politique.

Au coeur des luttes de pouvoir

Gontran, mort sans enfant en 592, avait légué son royaume à Childebert II, lui-même mort en 595. Il laissait, quant à lui, deux fils, Théodebert et Thierry. Ce dernier reçut la Bourgogne, l’Austrasie restant à Théodebert. Mais toujours Brunehaut, leur grand-mère, régnait en fait.

Thierry, cependant, goûtait la compagnie édifiante de Colomban et ce dernier l’incitait à mener une vie droite. Qu’est-ce à dire ? Prendre une épouse légitime et cesser tout commerce avec les concubines dont Brunehaut était pourvoyeuse afin d’éviter qu’une nouvelle reine ne lui fit de l’ombre.

Brunehaut était directement attaquée dans son pouvoir, tant le gouvernement de l’État se mélangeait avec celui des alcôves. Elle fit appeler Colomban, qui, devant elle, renouvela ses admonestations pour que Thierry mène une vie pure.

Commença un conflit politique et religieux. Brunehaut établit le blocus du monastère vers 610, interdisant aux moines de sortir et aux hommes de l’extérieur de venir les visiter.

Il n’est pas nécessaire, ici, de dresser la liste des échanges entre Brunehaut la retorse et Colomban l’inflexible, pour la direction morale de Thierry le concupiscent.

L’implacabilité du moine finit par provoquer l’irréparable : Thierry se rendit lui-même à Luxeuil dont il fit forcer les portes, pour faire fléchir Colomban en obtenant de lui la bénédiction des enfants qu’il avait eus de ses concubines, d’une part, et d’autre part que hommes et femmes puissent franchir la clôture pour des visites, puisque jusqu’alors, même Brunehaut s’était vue refuser l’entrée du monastère.

L’échange tourna immédiatement à l’aigre. Le roi pensait tenir la dragée haute à l’ascète en le menaçant de faire cesser tous les dons royaux, en cas de rupture.

La réponse fut nette : « Si vous voulez violer la rigueur de nos Règles, nous n’avons que faire de vos dons ; et si vous venez ici pour détruire notre monastère, sachez que votre royaume sera détruit avec toute votre race. »

Mais les Mérovingiens avaient le sang chaud, et Thierry le faible sentit bouillonner ses entrailles : « Tu espères peut-être que je te procurerai la couronne du martyre ; mais je ne suis pas assez fou pour cela : seulement, puisqu’il te plaît de vivre en dehors de toute relation avec les séculiers, tu n’as qu’à t’en aller par où tu es venu, et jusque dans ton pays. »

Infatigable apôtre du seigneur

Exilé à Besançon, Colomban y vécut quelques temps en maître spirituel adulé des foules, avant de revenir secrètement à Luxeuil. C’est donc une troupe armée qui lui dit prendre de nouveau le chemin de l’exil, cette fois vers l’Irlande. Tous les moines étrangers, Irlandais et Britanniques, étaient chassés avec lui. Seuls les Francs pouvaient rester à Luxeuil.

Les proscrits étaient embarqués sur la Loire, et d’étape en étape, il était interdit de leur apporter des vivres, ni le moindre secours. Mais à Orléans, il se trouve des âmes charitables pour braver l’interdiction. À Tours, Colomban vénère les reliques de saint Martin et dîne avec l’évêque, malgré l’interdiction.

Ces camouflets au pouvoir royal montrent combien avait grandie la puissance spirituelle, restaurée par l’influence colombanienne.

En effet, s’il avait peu bougé de son monastère, Colomban avait marqué tous les esprits, et les maisons religieuses commençaient à unifier leurs règles à l’imitation de la sienne.

Cette influence ne pouvait qu’inciter Colomban à achever sa mission sur le continent, où sa présence était plus nécessaire qu’en Irlande. A Nantes, le gros temps empêchait le navire de prendre la mer. Les moines furent débarqués, et malgré l’opposition du comte de Nantes et de l’évêque, fidèles de Brunehaut, ils prirent la route de Soissons, où régnait Clotaire II, alors seul souverain, sa mère Frédégonde étant morte en 597.

Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, paraît-il… Clotaire fit le meilleur accueil à Colomban. Ce dernier, pourtant, ne pensait pas rester dans ces royaumes ennemis, où l’inconduite des cours princières lui était une cause d’écœurement. Il se fit prêter une escorte par le roi Clotaire et se rendit auprès de Théodebert, alors en guerre contre son frère Thierry et donc contre sa grand-mère Brunehaut. Son objectif, cependant, n’était pas de faire souche-là, non plus. Armé de l’autorisation royale, rejoint par quelques frères de Luxeuil, et toujours accompagné de ses Irlandais, il partit sur le Rhin, infatigable sexagénaire, évangéliser les peuples restés païens dans ces régions des confins de l’Austrasie.

Il fit bâtir son nouveau monastère à Bregentz, près du lac de Constance, maintenant des relations étroites avec Théodebert, pour lequel l’évangélisation des confins de son royaume constituait à la fois une obligation sacrée de sa charge royale et une opportunité politique, afin d’unifier les peuples sous sa domination.

Mais en 612, la défaite définitive de son protecteur obligea Colomban à quitter Bregentz. Les Irlandais restèrent en Allemagne d’où ils essaimèrent dans les vallées helvétiques.

Le triomphe de Colomban

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Cette fois, Colomban avait pris la route de l’Italie où survivaient pêle-mêle arianisme et paganisme au milieu des provinces catholiques. Parvenu au nord de l’Italie, dans le royaume des Lombards, il reçut la protection du roi Agilulfe. Accaparé par la prédication contre les Ariens, Colomban consumait ses dernières forces. Sur la terre de Bobbio, donnée par le souverain, il élevait en parallèle un nouveau monastère. Comblé de jours, le dos ployant sous la fatigue, Colomban avait encore la force de participer lui-même aux travaux de construction et de jeter les bases de la bibliothèque des frères, futur centre d’études majeur de l’Italie du nord.

En Gaule, la victoire Clotaire II et la mort de Brunehaut en 613 consacraient le triomphe du modèle colombanien. En effet, la disparition des ennemis du saint et la réunification du royaume sous le sceptre de l’un de ses protecteurs facilitait la diffusion de sa règle et normalisait les relations transalpines entre l’exilé et ses frères restés en Gaule.

Le 21 novembre 615 s’éteignait cet infatigable lutteur de Dieu. Il laissait sa règle et des œuvres poétiques aujourd’hui largement perdues. Mais surtout il laissait un semis de monastères, une cohorte de disciples, qui allaient organiser la chrétienté occidentale jusqu’à ce que les Carolingiens, à la fin du siècle suivant, imposent partout la règle de saint Benoît.

Si les rigueurs de sa spiritualité sont aujourd’hui largement oubliées, la chrétienté lui doit d’avoir contribué grandement à transmettre et restaurer l’amour de Dieu dans des siècles de fer. En outre, son goût de l’étude nous légua, par les scriptoriums de ses monastères, des manuscrits de la sagesse latine et grecque que nous aurions perdus à jamais sans ces austères compagnons de Jésus-Christ.

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