11 novembre 1215 : Latran IV… et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle

(Fresque représentant le pape Innocent III)

Cet article a été initialement publié pour l’excellent site de Liberté politique, à lire et soutenir.

La chrétienté du XIIe siècle finissant se vautrait dans les hérésies, la débauche du clergé, les divisions politiques. En période de trouble, le successeur de Pierre est toujours un recours. Le concile de Latran IV, sous la poigne de fer du jeune pape Innocent III, allait recadrer le fonctionnement de l’Église selon des règles toujours en vigueur.

JAMAIS la Ville éternelle n’avait bruissé d’un tel remuement de hauts personnages, d’un tel entrecroisement de parlers différents, d’un tel va-et-vient de messagers, avant ce 11 novembre 1215. Il ne s’était pas vu depuis les Césars un tel dégagement d’autorité dans les murs de l’Urbs.

Rome, en ce début de XIIIe siècle, était vraiment redevenue le centre du monde latin. L’énergie des papes avait payé, et c’est sous leur férule, du moins le pensaient-ils, que marchaient les trônes, les puissances et les dominations de l’Europe.

Le pape Innocent III venait de convoquer le quatrième concile du Latran. Le plus grand de toute l’histoire de la chrétienté médiévale. Quatre cent douze archevêques et évêques, cardinaux et patriarches, huit cent abbés supérieurs de monastères, des clercs maîtres des universités, des ambassadeurs des États venus autant de la toute proche Italie que de la lointaine Pologne se pressent auprès du souverain pontife. Les États ennemis, France, Empire et Angleterre, ont envoyé leurs prélats. L’Espagne menacée par les maures a fait déplacer ses évêques.

Il ne manque personne sauf… les patriarches des chrétientés orientales. Le patriarche latin de Constantinople est là, mais sa représentation des Grecs est une fiction que le retour des maronites à l’unité avec Rome ne masque pas. Il manque un des deux poumons de la chrétienté, et cette absence, fruit des haines accumulées ravivées par le tout récent sac de Constantinople lors de la quatrième croisade, explique pourquoi il y avait grande nécessité de réunir un concile.

La grande détresse de la chrétienté

Comme le soulignait Joseph de Maistre dans son essai sur le Pape, au début du XIXe siècle, il n’est point nécessaire, originellement, d’écrire et préciser les lois des institutions. Ce sont les erreurs, les fautes et les crimes qui rendent ce travail obligatoire, coup après coup. Ainsi, ce sont les hérésies des premiers siècles qui obligèrent les évêques à rédiger le credo lors du concile de Nicée.

De la même manière, si le pape Innocent III a décidé en 1214 de convoquer un concile, c’est bien en réaction devant les crimes et les fautes qui entachent la vie de la chrétienté.

Deux hérésies meurtrissaient l’Église en son sein ; d’une part la dissidence albigeoise, manichéisme dangereux et mortifère, qui ensanglantait le Languedoc et contre laquelle une croisade française était en cours ; d’autre part l’hérésie vaudoise dans les régions alpines et lyonnaises. Les uns considèrent la Création terrestre comme une œuvre démoniaque et dénoncent l’Église visible comme ennemie de Dieu par ses richesses et sa hiérarchie. Ils ont assassiné le légat du pape, molesté les prêtres, chassé les moines. Contre eux se déchaîne la plus impitoyable croisade qui fut sur le sol européen. Simon de Montfort, soutenu par le roi Philippe Auguste, n’est-il pas l’auteur de la maxime controversée : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » ?

Les autres pensent se passer des clercs pour annoncer et interpréter l’Écriture Sainte. Nous sommes en plein libre-examen. Valdès, fondateur du mouvement, riche marchand de Lyon, volontairement dépouillé de ses biens, est pourtant de la plus parfaite orthodoxie. Il combat les albigeois, appelle au détachement des biens de ce monde, obéit en toutes choses à l’Église. Mais en laissant les fidèles libres de comprendre l’Écriture à leur manière, sans le contrôle direct du clergé, il prend le risque de voir se multiplier les interprétations et les écoles de vie qui peuvent en découler.

Valdès mort en 1206, certains de ses disciples restent fidèles à Rome et prêchent la soumission aux albigeois. D’autres fondent une quasi contre-Église, proche, dans sa structure et son anticléricalisme, de l’hérésie albigeoise. Le risque que les papes avaient senti s’est réalisé en catastrophe et maintenant, il faut sévir.

Ces dissidences internes au monde chrétien ne sont pas nées ex nihilo cependant. Il y avait, dans l’Église, un certain nombre d’abus et de contre-témoignages, causes de scandales dans le peuple chrétien.

Malheur à celui par qui le scandale arrive

Lorsque naquit l’hérésie albigeoise, les cisterciens, qui avaient confondu tant d’hérésiarques au siècle précédent, furent appelés en renfort du clergé diocésain et du légat pontifical. Mais à cause de leurs grandes richesses, fruit de la générosité des fidèles, ils étaient accusés de prêcher par la parole et non par l’exemple. Il est vrai que Cîteaux régnait sur d’immenses domaines accumulés et que la pauvreté ascétique de saint Bernard semblait quelque peu oubliée. Plus grave, les cisterciens omettaient souvent de payer la dîme sur les terres qu’ils possédaient, engendrant un manque à gagner pour les paroisses et les évêchés.

Chez les prêtres diocésains on pouvait souvent déplorer une ignorance crasse, mais aussi des curés bien dotés portant des costumes à la mode et des colifichets de prix. Il n’était pas rare de voir des hommes de Dieu ceints de l’épée, jouer à des jeux de hasard et d’argent, fréquenter la taverne. Encore ne s’agissait-il que de manquements circonstanciels. L’oubli du célibat était autrement plus grave, sans parler des évêques non-résidents, occupés de mondanités à la cour des princes et oubliant le gouvernement des âmes qui leur avaient été confiées. Enfin, cas rare mais absolument insensé, des prêtres, pour augmenter le volume de leurs honoraires, célébraient des messes expéditives, sans consécration, dites « messes sèches », afin d’en dire un plus grand nombre par jour. Nous étions en plein sacrilège.

Pour minoritaires qu’ils fussent, ces cas d’inconduite ne manquaient pas de scandaliser les fidèles, lorsqu’ils n’engendraient pas leurs vices, et leur nombre était assez important pour que le pape s’en inquiétât.

Le plus terrible des manquements était dû à la chevalerie.

La mauvaise route de la chevalerie

Le pape Innocent III, élu au souverain pontificat en 1198, âgé d’à peine trente-sept ans, prêche la croisade pour la délivrance de Jérusalem. Une armée se réunit, où manquent tous les grands princes de l’Europe, trop occupés de leurs affaires. Philippe Auguste, qui a déjà donné par le passé, est aux prises avec l’Angleterre et l’Empire. En Espagne, la croisade est pour ainsi dire permanente dans laReconquista. Les grands princes d’Italie sont muets.

Il se trouve cependant assez de chevaliers et de grands seigneurs pour organiser une formidable armée, transportée par mer par les Vénitiens en 1203. Ceux-ci proposent aux croisés de relâcher en Grèce pour se fournir en vivres. L’empereur byzantin déchu, Isaac II Ange, en profite pour promettre monts et merveilles, à condition que les croisés l’aident à reconquérir son trône. Soutenu par l’armée des chevaliers latins, Isaac et son fils Alexis Ange reprennent le pouvoir l’an suivant. Leur triomphe est de courte durée. Le peuple de Constantinople massacre Isaac II avec ses fidèles, et le 12 avril 1204, les croisés, encouragés par le doge de Venise Enrico Dandolo et le légat du pape, donnent l’assaut contre la ville, qui est emportée, pillée, la population massacrée. Le nouvel empereur sera un latin, Baudouin de Flandres, et le nouveau patriarche un vénitien, Morosini. L’empire est dépecé entre les vainqueurs, les Byzantins ne régnant plus que sur des reliquats en Grèce et en Orient.

Loin de considérer comme une victoire le ralliement forcé de la capitale de la chrétienté orientale à la chrétienté latine, Innocent III le considérait comme une catastrophe :

« Vous avez dévié et fait dévier l’armée chrétienne de la bonne route dans la mauvaise… Vous avez détourné cette armée si nombreuse qu’on avait eu tant de peine à rassemblée, qui avait coûté si cher à conduire, avec laquelle nous avions fondé l’espoir non seulement de recouvrer Jérusalem, mais encore de prendre la plus grande partie du royaume d’Égypte. »

Je serai avec vous jusqu’à la fin des temps

Cependant, tandis que ces événements se déroulaient, la chrétienté produisait ses propres anticorps. Le plus important fut l’élection du pape Innocent III, aristocrate romain, fin juriste et homme de gouvernement à poigne, profondément habité par les exigences de la mission de l’Église pour le salut du monde.

Loin d’être abattu par l’échec de la quatrième croisade, il était décidé à en convoquer une cinquième dont il prendrait lui-même la tête.

En Europe, il fallait multiplier les mandements contre l’inconduite des clercs et d’une partie du peuple des fidèles.

Contre les hérétiques il fallait trouver plus efficace que la simple réponse armée du roi de France, en allant traquer et extirper l’erreur par des prédicateurs menant une vie purement évangélique et des tribunaux défendant la saine doctrine.

Mais pour tout cela, il fallait une autorité que le pape seul n’avait pas. Il fallait un concile. C’est le sens du quatrième concile du Latran.

Communautés nouvelles

Au même moment, naissait du sein de l’Église le mouvement des ordres mendiants, groupes de frères allant deux par deux sur les routes, souvent pieds nus, vivant d’aumônes ou de travaux journaliers et annonçant l’Évangile. Si l’histoire n’a retenu que les dominicains et les franciscains, si seules restèrent les figures des saints Dominique et François, ce temps fut celui d’un foisonnement dans lequel le pape voulut d’ailleurs mettre bon ordre, tolérant la règle franciscaine rédigée par frère François avec l’aide de cardinaux juristes chevronnés ; mais imposant à Dominique de prendre une règle déjà existante, en l’occurrence celle de saint Augustin.

Le succès fulgurant de ces communautés nouvelles montrait à quel point elles répondaient à un appel, et malgré l’opposition du clergé diocésain, dans un premier temps, elles bénéficièrent vite de tels soutiens à la cour pontificale et dans les cours princières qu’on ne tarda pas à confier des chaires prestigieuses, des trônes épiscopaux et le confessionnal des rois à ces « athlètes » de Dieu.

À qui d’autre irions-nous Seigneur ? Toi seul a les paroles de la vie éternelle

Le concile de Latran IV allait offrir à ces signes de renouveau le cadre et la légitimité suffisants pour donner toute leur mesure. Pourtant le concile ne fut pas une véritable assemblée délibérative ou un centre d’études comme le seront par la suite ceux du schisme d’Occident, à Bâle, Constance ou Florence, et comme le furent également les grands conciles oecuméniques de Trente ou de Vatican I et II.

Celui-ci régla toutes les questions posées en trois sessions courtes, sur le seul mois de novembre 1215. Tous les canons du concile avaient été préparés en amont par la curie et le pape. Innocent III, admirablement servi, au sommet de sa puissance, fit approuver ses volontés par la plus grande assemblée qu’avait jamais connue la chrétienté.

Les affirmations du credo de Nicée sont rappelées avec force dès les premiers canons, approfondissant la théologie fondamentale, notamment sacramentelle, par exemple en utilisant pour la première fois le terme de transsubstantiation et en rappelant le rôle indispensable du prêtre. Le rôle salvifique du baptême était également rappelé, pour les enfants comme les adultes. Réaffirmer le credo et mieux fixer l’enseignement sur les sacrements, c’était répondre aux hérétiques albigeois et admonester les vaudois.

Toujours contre eux, le canon trois du concile organisait le fonctionnement général de la justice ecclésiastique contre les hérésies. Les procédures étaient détaillées plus loin. Elles fourniraient la base du travail des tribunaux de l’inquisition et ensuite du Saint-Office presque jusqu’à nos jours.

Les chrétiens orthodoxes en rupture avec Rome n’étaient pas en reste. Contre eux, le canon quatre appelle à l’unité et dénonce leurs abus, comme la coutume de rebaptiser ceux qui l’avaient été dans l’Église latine.

Cependant le plus important monument du concile n’était pas dirigé contre le monde, mais pour l’organisation interne de l’Église, en grande détresse sur ce point.

L’Église réorganisée, comme le tuteur redresse la plante

Ainsi, les canons quinze et dix-sept condamnaient l’ivrognerie, la gloutonnerie, l’abus du jeu, les pêchés de chair et la fainéantise des clercs ; tandis que le seizième incitait les ecclésiastiques à ne pas assister à des spectacles frivoles, à porter un habit simple, à garder la tonsure, à n’exercer nulle charge temporelle. Il était condamné comme une faute spécialement grave l’habitude prise par certains prêtres et évêques de ne plus dire la messe que très occasionnellement.

Le peuple de Dieu n’était pas oublié non plus. La confession, traitée au canon vingt-et-un, prenait la forme que nous lui connaissons, privée et secrète, avec pénitence et absolution. Le fidèle était obligé de se confesser au minimum une fois l’an pour communier à Pâques au moins. Communion et confession, pureté de l’âme et union à Jésus-Christ étaient reliés dans la discipline des sacrements. La trahison du secret de confession devenait une faute grave.

Plus loin, aux canons cinquante, cinquante-et-un et cinquante-deux, la discipline du mariage est clarifiée, condamnant les unions clandestines, obligeant la publication des bans, interdisant la consanguinité et chargeant les clercs de s’assurer de cette bonne conduite.

Le foisonnement désordonné de la foi populaire était orienté, comme le tuteur redresse la plante. Ainsi, le canon treize interdisait la création de nouveaux ordres religieux et de nouvelles règles. On sait que cette préconisation ne fut pas suivie. Mais elle apaisa ce qui devenait une sorte de désordre général paré de bonne volonté.

Un peuple saint est éclairé par les figures des saints, exemples à suivre. Mais encore faut-il que celles-ci soient authentiques. Le canon soixante-trois interdisait ainsi la vénération de reliques de saints sans approbation du pape. Le procès en canonisation, à Rome, recevait son cadre actuel. Dans les pays d’Occident, on grinça des dents contre ces nouvelles règles, pourtant bien utiles. L’Église dé-canonisa discrètement, durant les siècles suivants, des saints dont on s’aperçut qu’ils n’avaient tout simplement pas existé, ou étaient des figures païennes christianisées pour les biens de la tradition populaire.

Un peuple saint

Un peuple saint est un peuple détaché de tout élément de péché. C’est ici, sans doute, le canon le moins compréhensible pour nos oreilles modernes ; le canon soixante-huit, pour éviter tout mélange entre chrétiens, juifs et musulmans préjudiciable à la pureté de la foi et au salut des âmes, imposait le port d’un habit distinctif pour les non chrétiens. Cette pratique existait déjà depuis longtemps en terre d’islam contre les chrétiens et les juifs. Elle était nouvelle en Europe. On sait que saint Louis l’appliqua. On ignore plus souvent que les rois d’Espagne la refusèrent.

Enfin, une part importante des canons du concile était consacrée à l’organisation de la croisade.

Cette œuvre considérable allait encadrer le fonctionnement régulier de l’Église presque jusqu’au XXe siècle, à peine amendée ou réaffirmée par les conciles suivants.

Innocent III, pourtant, ne vit pas les fruits de son œuvre. En 1216 il rejoignait le Ciel.

Mais on sait quel usage le siècle de saint Louis fit des enseignements du quatrième concile du Latran. Le beau XIIIe siècle ne fut-il pas l’apogée de la chrétienté féodale ? Avant d’autres schismes, d’autres crises, d’autres fautes des hommes de Dieu, et avant de nouveaux conciles salvateurs.

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