Les impasses de la décroissance

 

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Cet article s’insère dans un ensemble plus large de cinq textes, d’une vingtaine de pages, sur les questions économiques générales. L’ensemble de ce texte, encore inédit, paraîtra dans les prochains numéros du Lien légitimiste, journal que votre serviteur ne saurait trop vous conseiller de lire. Il a semblé important, cependant, de ne pas tarder à publier la partie du texte concernant la décroissance, dans une version légèrement modifiée, considérant l’engouement qui entoure ce terme depuis, qu’à l’été dernier, le pape lui a consacré un paragraphe de son encyclique Laudato si. Le terme de décroissance a connu, de plus, en septembre, un second regain d’intérêt avec le lancement de la revue chrétienne Limite. L’article ci-après a été publié, initialement, le 5 octobre 2015, pour l’excellent site des Cahiers libres

 

Depuis que le pape François a considéré, au paragraphe 193 de son encyclique Laudato si que « l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties », il est tout un monde d’écologistes et d’anti-libéraux chrétiens qui se sent pousser des ailes.

Ces hommes, depuis des années, militent contre les excès du libéralisme marchand et politique, deux faces d’une même pièce qui nous conduiraient à notre perte. L’enseignement social de l’Église les confortait. Mais l’utilisation du terme « décroissance », pour la première fois, sous la plume du souverain pontife, a sonné comme une consécration. Pour la première fois ? Oui, c’est un élément nouveau du magistère de l’Église, et pour tout dire, le seul véritablement inédit dans cette encyclique qui, pour le reste, redit avec ses mots de feu ce qui a été proclamé par les précédents pontifes depuis plus d’un siècle.

Cependant, le pape François n’a pas défini ce qu’il entend par « une certaine décroissance », et faute de mieux pour l’instant nous devons nous en tenir à ce que disent les décroissants eux-mêmes.

Principes de la décroissance

La décroissance a d’abord voulu être une réponse aux errements de la croissance économique comprise comme un but en soi par ses défenseurs, au risque de menacer l’équilibre naturel, au tournant des années 1970.

La décroissance a été principalement théorisée par l’économiste américain d’origine roumaine Georgescu-Roegen. Pour celui-ci, l’épuisement inéluctable des ressources naturelles non-renouvelables menace l’humanité, qui ne saurait vivre sans elles. Les modèles de croissance actuellement pratiqués ne font qu’accélérer cette échéance en augmentant la rapidité de consommation de ces ressources non renouvelables. Cette crainte a été reprise en 1972 par les économistes du MIT réunis au sein du Club de Rome et par plusieurs groupes écologistes, notamment francophones, depuis la fin des années 1970, jusqu’à nos jours.

Pour eux, les modèles de développement actuels ne sont donc pas soutenables et conduisent le monde à sa fin prochaine. Si Georgescu-Roegen confirmait que toutes les nouvelles prospections avaient conduit, jusqu’à présent, à revoir la hausse de loin en loin les réserves disponibles de matières non-renouvelables, cela ne faisait que repousser l’échéance certaine et n’infirmait pas cette évidence selon laquelle les ressources se tariront un jour.

Leurs propositions sont donc les suivantes : avant la catastrophe inéluctable, il faut mettre en place un système de décroissance de l’économie, c’est à dire de réduction de la consommation de biens par les hommes, jusqu’au retour à un équilibre entre ce que la terre peut donner naturellement et les besoins humains. En somme, pour Georgescu-Roegen, la production humaine doit s’appuyer avant tout sur des matières renouvelables, engrais naturels, bois, caoutchouc issus de l’hévéa, bio-carburants, etc. dans la limite de ce que la nature peut produire sans être outrageusement forcée ; et les ressources non renouvelables ne doivent être utilisées que marginalement dans le domaine de l’indispensable. Ainsi, pense-t-il, l’échéance de l’épuisement des ressources sera repoussée à de telles dates que l’humanité aura sans doute disparu entre temps. Pour cela, la réutilisation du matériel usagé par la réparation et le recyclage est essentielle, mais aussi l’exploitation minimale de nouvelles ressources non-renouvelables.

Afin d’éviter une perte de bien-être trop importante pour la population, il s’appuie sur le progrès technique, permettant de produire mieux en utilisant moins de ressources, à la condition que le capital dégagé par cette économie de ressources ne soit pas réinvesti dans la production ou la consommation de biens non renouvelables. Bien sûr, il importe également de produire au maximum localement les biens pour diminuer les coûts de déplacement.

En outre, pour parvenir à cet équilibre dans l’utilisation des ressources, il propose la réduction de la population humaine jusqu’au seuil qui puisse être nourri uniquement par la production d’une agriculture biologique.

Enfin il estime nécessaire que les dépenses militaires ou tout ce qui s’en rapproche soient supprimées et que ces fonds économisés servent au développement harmonieux du monde sous-développé pour l’amener, d’une façon respectueuse des ressources disponibles, à un niveau de développement homogène par rapport à celui du monde actuellement développé et appelé donc à fournir l’essentiel de l’effort décroissant.

Dans l’ensemble ces thèses ont été reprises et acceptées par la plupart des partisans de la décroissance depuis lors, à l’exception de la diminution du nombre d’êtres humains, moins souvent assumée.

Les erreurs de la décroissance par rapport au bien souverain de l’homme.

Les théoriciens de la décroissance commettent d’abord une erreur sur leur sujet même, l’homme. En voulant préserver à toute force son bien être matériel de long terme par la restauration de son environnement, ils l’engagent dans une voie de démarche collective qui risque de nier exagérément son besoin d’épanouissement personnel, y compris matériel et financier,  tout comme les partisans acharnés de la croissance nient le goût nécessaire de l’appartenance à un corps social. En outre, en se focalisant uniquement sur le bien être matériel de long terme au risque d’oublier le bien être matériel immédiat par la nécessité de sacrifices excessifs, ils ne sont jamais que focalisés sur le matériel, oubliant que le bien être immédiat, s’il ne doit pas être tout puissant car il n’est qu’un moyen, permet cependant une croissance spirituelle immédiate, en dégageant l’homme des questions obsédantes de survie. Or, l’homme a besoin de cet équilibre entre plusieurs dimensions, entre plusieurs besoins vitaux, immédiats et de long terme, spirituels et matériels.

Par ailleurs, l’application stricte de la décroissance, si elle aurait sans doute pour effet de préserver la nature et de prolonger la vie de ressources non-renouvelables dont la fin, de toute manière, est inéluctable, aurait surtout pour conséquence immédiate une négation de l’homme même, auquel la nature serait préférée, dans une sorte de panthéisme. L’homme, en effet, contraint d’adapter tous ses modes de vie à la disponibilité des ressources, y compris sa capacité d’engendrement, serait tout simplement nié dans son humanité, c’est à dire sa spécificité par rapport au reste de l’ordre naturel, dans lequel il est le seul être véritablement spirituel.

Enfin, en prônant la diminution de la population humaine, c’est à une coupure dans la trans-génération et donc dans l’ouverture à l’avenir, que les décroissants invitent. Autant dire qu’ils veulent diminuer la conscience du futur dans l’esprit humain et prennent ainsi le risque de provoquer exactement l’inverse de ce qu’ils veulent obtenir, à savoir un mépris de l’homme pour l’avenir du monde dans lequel il vit.

Les erreurs de la décroissance par rapport à la réalité des actions économiques.

Outre sa déconnexion de la réalité humaine, la décroissance se heurte à un certain nombre d’impossibilités économiques.

Suivons le raisonnement de Georgescu-Roegen et regardons comment diminuer la consommation de ressources non renouvelables. Pour cela, il invite à utiliser de nouvelles techniques de production permettant de faire mieux avec moins de ressources. Dans un premier temps, la mise au point de la nouvelle technologie serait sans doute coûteuse et occuperait les gains réalisés par l’utilisation d’une moindre quantité de ressources. Mais une fois la technique bien maîtrisée et banalisée, on le sait d’expérience, son coût diminuerait, dégageant des marges supplémentaires. Cette argent pourrait servir à de nouveaux investissements productifs et annulerait une partie voire la totalité de l’effet recherché par une consommation de nouveau accrue de ressources non-renouvelables. Ce cas a été prévu par cet économiste et ses continuateurs, qui excluent que cet argent soit utilisé à de nouvelles productions industrielles. Mais alors qu’en faire ? Redistribuons-le aux salariés. Soit ! Le salaire augmentera et ils pourront consommer et épargner plus. Leur consommation supplémentaire, même vertueuse, nécessitera des productions supplémentaires. Leur épargne sera utilisée par les institutions financières où elle aura été placée pour de nouveaux investissements, et le cycle de croissance reprendra. La confiscation de cet argent par l’impôt poserait les mêmes problèmes, car l’État utiliserait cet argent en investissements, en aides publiques ou en épargne pour l’avenir, créant les mêmes phénomènes de croissance.

Admettons que par un tour étrange de passe-passe l’argent économisé soit détruit, c’est à dire que les lignes de compte soient effacées et les espèces retirées du marché pour être détruites, créant une sorte de niveau de richesse stable. Mais dans ce cas, comment accueillir les nouveaux nés, pour lesquels il est nécessaire de produire des richesses supplémentaires ? A moins de diminuer les revenus généraux pour faire une petite place à ces nouveaux venus, il faudrait rechercher de nouveau la croissance.

C’est pourquoi des décroissants prônent la diminution puis la stabilisation de la population mondiale. Mais les moyens à envisager pour une telle réalisation, à savoir l’utilisation massive de contraceptifs, des avortements sélectifs et des stérilisations massives, outre leur profonde inhumanité, nécessitent un système productif nouveau qui inclut un phénomène de croissance économique avec la création de richesses matérielles dans le cadre de ces entreprises de mort.

Certes, des décroissants ont tout bonnement imaginé, comme réponse, de sortir du système marchand, en somme de démonétiser. Mais la monnaie est avant tout un outil conventionnel servant d’intermédiaire dans les échanges et facilitant ceux-ci puisqu’elle est le seul outil d’échange accepté sur le marché, ce qui en permet la fluidité. La monnaie existe depuis des millénaires pour des raisons de facilité pratique. Elle n’a pas créé le système marchand, elle l’a amélioré en remplaçant le troc.

Supprimer la monnaie ne supprimerait pas la croissance. Le retour au troc complexifierait le réseau des échanges, mais le commerce demeurerait, et avec lui ses mécanismes d’investissements, d’emplois, d’épargne et finalement de croissance. Du simple fait qu’il ne peut exister de communauté parfaitement auto-suffisante dans tous les domaines, des échanges, mêmes minimaux, demeureraient, avec la croissance pour conséquence.

Il semble, pour le meilleur, comme pour le pire, impossible de sortir des schémas de croissance. Le mieux qui puisse être envisagé est, à la rigueur, une croissance modérée, faisant la part belle aux ressources renouvelables et incitant à l’ascèse dans la consommation personnelle. Certaines sociétés s’acheminent vers cette croissance atone, comme le Japon ou la plupart des pays d’Europe de l’Ouest à la croissance faible voire nulle. Dans ce contexte, où la production serait orientée vers des méthodes plus respectueuses des ressources disponibles, on peut envisager un prolongement de la durée de vie des ressources non-renouvelables et un meilleur usage des ressources renouvelables. Mais la décroissance, en elle-même, semble une lubie.

Enfin, si par un miracle étrange et non souhaitable, un État parvenait à atteindre un système décroissant, comprenons bien qu’il n’y aurait pas de véritable décroissance, mais un transfert de croissance, puisque tous les capitaux désormais non utilisés seraient orientés par les investisseurs étrangers vers d’autres marchés dont la croissance augmenterait. Du fait qu’ils dépendent d’étrangers ces capitaux ne pourraient de toute manière pas être détruits par l’État local. En outre, la décroissance économique d’un État aurait, pour ses voisins, des conséquences désastreuses. Il s’agirait, pour eux, de pertes de marchés ou d’investissements préjudiciables au bien être de leurs peuples.

Ce qui est vrai pour les petits États prendrait, pour les grandes nations, des proportions bien plus graves puisque les conséquences désastreuses toucheraient l’économie du monde entier. Pis encore, au-delà de l’économie, la décroissance du système productif et monétaire d’une grande nation comme le Royaume-Uni, la France ou les Etats-Unis serait facteur de guerre dans les États sous-développés où la paix n’est maintenue que grâce aux interventions ponctuelles des grandes puissances. Il serait d’ailleurs faux de croire que leur effacement garantirait la paix, car si leur ingérence peut avoir des conséquences nuisibles dans certaines régions du monde, de nombreux peuples sous-développés ont bien assez de causes internes de querelles pour se faire la guerre sans notre nuisance externe… Le monde a besoin des grandes nations, et leur retrait au nom de la décroissance serait avant tout désastreux. Or on sait que la guerre est génératrice de bouleversements humains, de pollutions, de déplacements d’hommes, d’excitation du système productif engendrant des coûts supplémentaires tout à fait inverses à ce que les décroissants veulent promouvoir.

Enfin, il semble impossible que la décroissance puisse être raisonnablement pratiquée par tous les peuples en même temps, alors que ce serait la condition nécessaire à sa bonne application. Et pour les raisons que nous avons évoqué sur l’impact désastreux de la guerre dans l’équilibre de l’environnement naturel et humain, il semble non souhaitable qu’un État décroissant impose son mode de vie par la force aux autres puissances.

Tout concourt à penser que la décroissance n’est pas applicable et que son application serait une cause de désastres humains.

Que serait une décroissance chrétienne ?

Puisque le pape en a parlé, la question mérite d’être posée ? A vrai dire, cette conclusion est surtout un appel pressant lancé aux autorités catholiques pour éclairer les fidèles sur cette notion, à défaut de quoi ils devront se contenter de la décroissance telle qu’elle est prônée par ses initiateurs. Or, nous avons vu qu’il s’agissait d’une entreprise impossible et partiellement mortifère. S’il existe une décroissance chrétienne, elle doit être précisée, jalonnée et défendue comme telle, se démarquant de la décroissance commune.

Pour l’instant, les rares décroissants chrétiens semblent plutôt des a-croissants, c’est à dire des athées de la croissance, se moquant bien de savoir si leur mode de consommation et de production génère de la croissance ou de la décroissance, mais se préoccupant plus de savoir si celui-ci est en cohérence avec la dignité de l’homme dans la création, sous le regard de Dieu. Si cette pratique de vie incarnée est très noble et radicalement opposée à l’esprit du monde, elle est toute différente de la décroissance, et il y a tromperie perverse à l’appeler comme telle, en prenant le risque de masquer la vérité et de créer des synergies politiques là où il devrait y avoir des frontières clarificatrices.

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