3 octobre 1915 : La balkanisation du premier conflit mondial

Cet article a été initialement publié pour Liberté politique, à lire et à soutenir.

Le canon tonna tout le jour, sur la frontière serbe, ce 3 octobre 1915. Après un an de piétinements, les armées autrichiennes, renforcées de divisions allemandes et bulgares, forçaient la frontière du petit royaume de Pierre Ier et vengeaient l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand.

Dès les premiers jours du conflit, en août 1914, l’Autriche-Hongrie avait pensé ne faire qu’une bouchée de la petite Serbie. Il avait fallu déchanter. L’armée du Kaiser François-Joseph était tombée sur un os. Les 200 000 hommes de l’armée serbe étaient armés de bric et de broc, réunissant enfants soldats et vieillards autour d’un corps de bataille d’âge mûr de faible nombre, presque dépourvus d’artillerie. Mais connaissant parfaitement leurs terrains, habitués aux combats de montagne, dans des conditions extrêmes, galvanisés par leurs chefs, ils avaient tenu bon et étaient même entrés en Bosnie, bousculant les Autrichiens, les forçant à évacuer les prisonniers de la prison de Sarajevo, dont Gavrilo Princip, le tueur de l’archiduc, afin qu’ils ne soient pas libérés par les Serbes.

Le choc, pour l’état-major de Vienne, fut terrible. Les Feld-Marshall de l’empereur avaient imaginé combattre des sauvages en guenille, ils s’étaient heurtés à une véritable armée.

Pis encore ! Les Russes, que l’on croyait empêtrés dans la désorganisation de leurs systèmes de transports, mobilisèrent plus vite que prévu, et attaquaient dès septembre 1914 sur le front des Carpates, contraignant l’armée impériale à prélever de précieuses divisions du sud vers l’est.

Ce n’est que par une contre-offensive de la dernière chance que les troupes serbes furent repoussées et le front stabilisé à la fin de l’automne 1914, sur les frontières, sans gain ni perte.

On évoqua plus tard la mollesse au combat des troupes de François-Joseph, pour expliquer cet échec, en expliquant que des armées multinationales et largement slaves ne pouvaient pas efficacement obéir à des Allemands et combattre d’autres slaves. Mais la moitié du corps de bataille était composé de Hongrois et d’Autrichiens, les Croates catholiques et les Bosniaques musulmans étaient antiserbes, les Polonais également catholiques et les Tchèques étaient Kaisertreu (fidèles du Kaiser). Rien d’autre ne permet d’expliquer cette défaite que la combativité inattendue et la bravoure de l’armée serbe, sous-estimée par des forces austro-hongroises supérieures en nombre et en armes.

Les évolutions géopolitiques globales poussent à une nouvelle offensive

L’année 1915 allait bouleverser cet équilibre balkanique. L’entrée en guerre de l’empire Ottoman, d’abord, au mois d’octobre 1914, ouvrait d’immenses opportunités aux empires centraux. Les Ottomans pouvaient toucher l’empire russe sur la Mer noire, dans le Caucase et sur la Caspienne ; gêner les Britanniques en Égypte, dans la Mer rouge et le Golfe persique, bref couper la route des Indes ; enfin ils étaient en mesure de menacer toute la Méditerranée orientale. Cela équivalait à distraire des fronts européens d’importantes troupes britanniques, françaises et russes, pour le plus grand soulagement des forces austro-allemandes. Enfin, Mehmet V, en déclarant la guerre aux États de la Triple entente, avait proclamé la guerre sainte, afin de susciter le désordre dans les colonies françaises d’Afrique du Nord, en Égypte tenue par les Britanniques et dans la partie nord-ouest de l’empire des Indes.

Mais la situation ottomane allait se révéler plus complexe que prévu. L’appel à la guerre sainte ne fut pas entendu, et les troupes musulmanes des Occidentaux demeurèrent fidèles à leurs chefs, sauf exception. En outre, les offensives turques dans le Caucase et en Égypte furent repoussées toutes deux sans trop de difficultés. Mais s’il révélait de faibles capacités offensives, l’empire restait capable de se défendre. Les Britanniques en firent les frais à trois reprises en 1915, par l’échec de leur offensive contre la Palestine, celui de leur première attaque en Mésopotamie et surtout l’échec sanglant des Dardanelles, où Australiens et Néo-Zélandais furent sacrifiés inutilement. Ce dernier échec, notamment, fermait la Mer noire aux alliés et isolait un peu plus les Russes.

De leur côté, les Allemands comprenaient bien que s’ils souhaitaient maintenir leur allié dans une position favorable, il fallait impérativement établir avec lui des communications fluides pour le ravitailler en armes et lui envoyer des cadres militaires. Entre l’empire ottoman et les empires centraux, il y avait la Serbie et la Bulgarie, un pays ennemi inviolé et un État neutre.

Comme jadis la route de Vienne pour les Turcs passait par la Serbie insoumise, cette fois, la route de Constantinople pour les Allemands traversait l’indomptable royaume de Pierre Ier.

Pour s’en emparer, il fallait faire basculer des États neutres du voisinage. Au milieu de ce chambardement général des peuples, en effet, les Balkans étaient restés calmes, malgré le souvenir et les haines accumulées des guerres qui avaient émaillé la seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe. La dernière, celle de 1912-1913 avait laissé beaucoup d’insatisfaction entre Roumains, Grecs et Bulgares. Ces haines étaient nationales, non pas dynastiques. Il est, en effet, notable que la Roumanie, gouvernée par un Hohenzollern, penchait du côté des Franco-Britanniques et des Russes, tandis que la Bulgarie, sous le sceptre d’un Saxe-Cobourg, était attirée par les deux Kaisers, François-Joseph et Guillaume. La Grèce, enfin, malgré sa dynastie allemande, convertie à l’orthodoxie de très fraîche date, et de culture plutôt libérale, n’envisageait que son intérêt propre, le rêve d’une grande Grèce regroupant tous les hellénophones de la Mer Égée, notamment ceux d’Asie mineure, sur la côte ottomane.

Pour les Allemands et les Autrichiens il y avait urgence, afin de desserrer l’étau qui se refermait sur eux, alors que l’Italie venait de déclarer la guerre à la cour de Vienne.

Le basculement balkanique

Dans l’été 1915, les diplomates des différents camps s’activent pour faire basculer les neutres des Balkans dans leurs camps et ainsi obtenir le contrôle de cette terre du milieu de l’Europe, pièce maîtresse entre les deux fronts pour l’avenir de la guerre. Mais les Bulgares versent du côté austro-allemand. À rejoindre leur alliance ils pensent pouvoir mettre la main sur la Macédoine, dont ils ont été privés en 1913. Cette vieille revendication leur ouvrirait la Mer Egée et les sortirait de leur enclavement. Pour cela, il faut isoler la Grèce et faire disparaître la Serbie, donc rejoindre les Empires centraux.

L’offensive simultanée des trois armées doit débuter début octobre. De son côté, l’armée serbe se prépare. La mobilisation générale est proclamée. Enfin, malgré l’opposition du roi Constantin de Grèce, Français et Britanniques violent sa souveraineté à l’appel du ministre Vénizélos qui y voit une opportunité contre les Ottomans et les Bulgares, et ils installent un corps expéditionnaire à Salonique, sous le commandement du général Sarrail. Ce n’est pas la première fois que les pays de l’Entente considèrent la Grèce comme quantité négligeable, au nom de leurs intérêts immédiats. Peu de temps auparavant ils ont occupé sans ménagement l’île de Lemnos dans le cadre de l’opération des Dardanelles.

Tout est prêt pour la reprise des combats dans les Balkans.

Le 5 octobre, un bombardement gigantesque ouvre les combats sur la frontière serbe. Autrichiens, Allemands et Bulgares passent à l’offensive, bousculent les troupes de Pierre Ier, s’emparent de Belgrade le 9 octobre, alors que Français et Anglais ont pénétré en Macédoine serbe, mais trop tard.

En quelques semaines le pays est presque entièrement occupé. Mais les forces serbes se sont repliées en bon ordre, malgré la cohue des réfugiés, jusqu’en Albanie où des navires italiens et français réussissent la prouesse d’évacuer 140 000 soldats survivants vers Corfou, qui ne tarderont pas à reprendre le combat pour la libération de la mère-patrie. En Albanie, il a fallu franchir des cols à plus de 2000 mètres d’altitude, dans la neige et le vent. Il a fallu repousser les embuscades des Albanais musulmans hostiles aux Serbes. Mais le vieux général Putnik était là, au milieu de ses hommes, dans une pittoresque chaise à porteurs. Pierre Ier également, à cheval, remontant la colonne interminable de ses fidèles, les encourageant et risquant pour sa vie. L’épisode douloureux galvanisa la nation serbe.

Les Bulgares, de leur côté, après avoir efficacement combattu les Serbes, ont réussi à tenir bon contre les troupes françaises. À la fin de l’année 1915, le front est stabilisé de nouveau, mais à l’avantage des Austro-allemands, sans pour autant que la route de l’empire Ottoman soit complètement ouverte. Il reste une forte résistance serbe à l’extrême sud du pays et surtout la Grèce, officiellement neutre, bientôt prête à rejoindre, par force, le camp de Paris et Londres, partiellement occupée par l’armée d’Orient du général Sarrail.

Il s’en est fallu de peu, pourtant, que ce fragile équilibre soit rompu.

Politique encore et toujours

En effet, en France, l’opportunité du maintien de ce corps expéditionnaire au détriment du front de l’Ouest, directement sur le territoire national, n’était pas évidente, d’autant plus que Joffre, général commandant en chef les armées françaises en France, jalousait Sarrail, lequel était l’homme des radicaux de gauche, à la peine pour maintenir l’Union sacrée en cette fin de 1915. La politique politicienne interne pouvait donc compromettre l’avenir des nations balkaniques. Les Britanniques, pour leur part, penchaient du côté de Joffre et considéraient inutiles, après l’échec des Dardanelles, le maintien de forces importantes dans ce bourbier du sud de l’Europe. Le socialiste René Viviani, président du Conseil, était remplacé fin octobre par Aristide Briand. Celui-ci est un défenseur de Sarrail et de l’offensive balkanique à partir de Salonique. Il lui restait à convaincre les différents acteurs.

Pour neutraliser Joffre, il le nomma généralissime de toutes les armées françaises, ce qui plaçait Sarrail sous son autorité et éliminait les causes de jalousie. Quant aux Britanniques, les appels à l’aide des Russes implorant le maintien de ce front pour les soulager sur leur propre territoire, et le risque d’une chute du gouvernement Briand, déstabilisant la France, en cas d’échec du projet d’offensive, finit par les convaincre.

L’armée d’Orient serait donc maintenue et augmentée, les nations balkaniques virtuellement sauvées, et d’une certaine manière la France également, en immobilisant au sud de l’Europe de nombreuses troupes allemandes et autrichiennes. Il s’en était fallu de peu, et l’on voit comment ces petites choses, ces querelles picrocholines d’antichambres, ont bien failli faire basculer le sort de l’Europe. Nullus novi sub sole…

Gabriel Privat

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