Un enseignant catholique peut-il enseigner ailleurs que dans une école catholique ?


(En classe, le travail des petits, Henri Geoffroy, 1889)

La question posée en titre de cette réflexion a de quoi surprendre, car après tout, chacun est libre de choisir son métier comme bon lui semble, tant qu’il ne contrevient ni aux lois, ni à la morale. L’enseignement catholique, même s’il dépend, en France, de l’Eglise, n’est pas l’Eglise elle-même, et il n’y a aucune obligation de l’intégrer, pour un catholique souhaitant devenir professeur.

Un catholique peut enseigner dans l’enseignement public laïc, dans l’enseignement privé catholique, protestant, orthodoxe, juif, musulman ou laïc, et pourquoi pas ailleurs encore, du moment que les valeurs prônées par cet enseignement ne sont pas en contradiction majeure avec ce que lui commande sa foi.

Pour l’heure, enseigner le français, l’histoire-géographie ou les mathématiques dans un des types d’établissements scolaires mentionnés plus haut n’implique pas de renier sa foi. Cependant, chacun de ces établissements a un projet, qui porte sur l’élève dans son intégralité, et en rejoignant un genre d’enseignement plutôt qu’un autre, le futur professeur choisit d’adhérer, à tout le moins de respecter comme valide et positif, ce projet d’éducation.

Lorsque le projet d’éducation en question vise essentiellement à seconder les parents en instruisant les enfants qu’ils ont confié à l’école, là encore, il n’y a aucune objection morale pour un catholique à participer à la vie de tel ou tel type d’établissement.

Mais lorsque le projet d’éducation se propose de former intégralement la personne, avec les parents ou sans eux, parfois contre la volonté des parents, le choix devient plus délicat.

Or, justement, en France, aujourd’hui, les écoles sont toutes porteuses de projets éducatifs complets. Certains intègrent pleinement les parents, ou du moins le prétendent, notamment dans l’enseignement privé, d’autres se méfient des parents et les écartent, du moins le prétendent, notamment dans l’enseignement public. L’emploi du terme prétention est important, car en réalité, bien des établissements privés laïcs ou confessionnels prennent des décisions éducatives majeures, comme l’institution de l’instruction religieuse ou sa suppression, par exemple, ou l’emploi de telle méthode pédagogique au détriment de telle autre, sans demander leur avis aux parents, pourtant responsables des enfants confiés à l’école. De la même manière, bien des établissements publics qui pourtant affichent se moquer éperdument des parents font fréquemment appel à eux et les intègrent pleinement dans l’éducation des enfants à l’école, heureusement d’ailleurs. La réalité est donc souvent plus nuancée que la théorie, même si, dans les grandes lignes, il est vrai que les établissements privés intègrent plus souvent les parents et leurs accordent plus de confiance, jusque dans la gestion administrative de l’établissement scolaire.

Pour en revenir au choix que peut porter le futur enseignant, le projet pédagogique est donc devenu un critère essentiel. Un catholique peut-il, en conscience, adhérer au projet pédagogique d’une école réformée, orthodoxe, juive ou musulmane ? Même si dans la plus grande part des enseignements et des valeurs il retrouvera une cohérence avec les siennes propres, il y aura toujours cette adhésion de l’école elle-même à une autre foi que la sienne, avec des valeurs spécifiques que sa foi catholique condamne.
L’école publique laïque affiche une neutralité officielle qui pourrait être rassurante, si en réalité cette neutralité ne visait pas à expulser Dieu hors de l’espace des élèves en niant toute dimension spirituelle à l’homme, en rejetant tout signe visible de la foi ou de la pratique inhérente à cette foi, y compris dans ses marqueurs culturels les plus sécularisés et traditionnels. En outre, l’apparition récente des études de genre utilisées de manière idéologique et non scientifique, l’acceptation par l’école publique de l’avortement, du mariage de personnes de sexe identique, des relations sexuelles précoces, de la contraception comme unique moyen de régulation des naissances, et la promotion de ces phénomènes par la dite école pose un réel problème moral au futur enseignant catholique. En somme, il entrerait là comme en terrain ennemi. C’est une erreur, car il n’y a pas de clause de conscience possible pour un enseignant, tenu de participer à la vie de l’établissement et de diffuser les contenus qui lui ont été confiés à ses élèves. En les passant sous silence, il sera en paix avec sa conscience chrétienne, du moins le pensera-t-il, car il aura en fait trahi la confiance de celle qu’il prétendait servir, c’est à dire l’école publique. Ce sont là des situations crucifiantes, auxquelles le professeur ne peut échapper qu’en se concentrant sur ses seuls cours et ses élèves, devenant ainsi un agent inutile pour une large part des missions qui lui sont habituellement confiées et qui dépassent son enseignement strict. En outre, cette solution ne peut être que temporaire, puisque l’école publique vient toujours vous rattraper pour vous confier des missions qui dépassent votre matière d’enseignement et peuvent entrer en contradiction avec votre foi.

Il apparaît qu’en réalité il est très difficile, pour un catholique, d’intégrer l’enseignement public actuel, et d’y être un honnête et bon serviteur. Il y aura toujours, d’une manière ou d’une autre, une forme de trahison, soit envers les valeurs dont le catholique est porteur, soit envers l’Etat au service duquel il s’est directement placé et qui lui verse son salaire mensuel.

Le problème se pose d’ailleurs à l’inverse pour l’enseignant non-chrétien ayant rejoint l’enseignement catholique ou toute autre école confessionnelle et refusant de diffuser les valeurs propres de ces écoles ou de participer aux activités qui leurs sont spécifiques. Sans le dire, il fait valoir une sorte d’objection de conscience, qui est une trahison envers l’institution qui l’a recruté et à laquelle il avait promis sa loyauté en assurant qu’il participerait à ces activités ou accepterait de les surveiller à tout le moins.
Ce problème ne se pose pas, en revanche, pour l’enseignant catholique travaillant dans une école catholique, même sous contrat d’association avec l’Etat. En effet, même si l’Etat verse son salaire à l’enseignant et a signé avec lui un contrat de travail de droit privé, le premier lien quotidien de l’enseignant est avec l’école catholique dans laquelle il travaille, et celui qui l’a recruté et lui a donc fourni un emploi est le directeur de cette école catholique. C’est donc bien à l’enseignement catholique que le professeur doit d’abord sa loyauté. L’Etat, en versant un salaire, participe au fonctionnement de cet enseignement, mais il en respecte le caractère propre, ce sont les principes théoriques du contrat d’association, plus ou moins bien respectés depuis 1959.

A ces arguments éthiques s’ajoute un problème conjoncturel très actuel, mais inquiétant. Aujourd’hui, il semble que pour un enseignant catholique il y ait comme une sorte d’appel spécifique à rejoindre l’enseignement catholique car celui-ci est dans la situation où les catholiques eux-mêmes y sont devenus ultra-minoritaires, à tel point que les établissements scolaires manquent d’enseignants pour assurer les cours ou activités spécifiquement catholiques, mais aussi d’enseignants apportant un regard chrétien à leurs matières, ou posant un regard chrétien sur leurs élèves. Faute de ressources humaines suffisantes, l’enseignement catholique, alors qu’il tente, en France, depuis plusieurs années, de se ré-évangéliser lui-même, n’est plus qu’imparfaitement catholique dans bien des aspects internes. En somme, l’appareil veut se rechristianiser, mais il ordonne partiellement dans le vide, faute de trouver assez d’oreilles réceptives en son sein. A tel point même que nombre de professeurs non-chrétiens se considèrent plus liés à l’éducation nationale qu’à l’enseignement catholique alors que c’est au sein de ce dernier qu’ils travaillent.

Alors, lorsqu’un futur enseignant choisit l’école laïque au lieu de l’école catholique, il est un peu comme ce missionnaire qui choisirait de partir évangéliser les Tartares dans les steppes quand ceux-ci sont déjà à l’intérieur du palais pontifical…

Quelles raisons valables pourraient pousser malgré tout un catholique à enseigner dans l’enseignement laïc d’Etat ? Le goût de la carrière pour les professeurs agrégés au concours externe ou les futurs doctorants souhaitant se consacrer uniquement à la recherche dans l’avenir. Le désir de s’adresser aux malheureux, aux élèves socialement délaissés, dont on prétend qu’ils sont plus nombreux dans l’école d’Etat que dans l’école catholique. Le goût de la mission en terre non chrétienne, dans une école devenue athée plus que laïque.

Ces raisons doivent être examinées sérieusement :
– Le problème de la carrière est légitime car il fait appel à d’autres motivations. Il ne s’agit plus, là, d’enseigner, mais de se consacrer à la recherche, ce qui est un métier tout différent et ne provoque pas, pour l’instant, la même contradiction morale que dans le domaine de l’enseignement.
– Le problème de l’aide aux malheureux est mal posé. En effet, les candidats catholiques à l’enseignement, souvent de milieux sociaux ou géographiques favorisés, doivent se retirer du crane l’idée qu’ils se font de l’école catholique, fondée sur leur propre expérience d’élève dans les meilleurs établissements privés de Paris, Versailles, Saint-Germain, Rambouillet, Nantes, Rennes ou Lyon. L’immense majorité des établissements privés ne jouissent pas de ces situations privilégiées. Pour leur plus grande part ils recrutent les élèves du cru et ne se distinguent des établissements publics que par un plus grand respect de la discipline ou une plus grande disponibilité horaire des professeurs, mais pas par un très grand différentiel de niveau ou de rang social. En outre rappelons que 40% des établissements d’enseignement professionnel en France relèvent de l’enseignement catholique. Ce n’est faire injure à personne, de noter que bien souvent les élèves orientés vers ces filières sont socialement moins favorisés, et que celles-ci constituent, pour eux, la chance d’avoir enfin un parcours qui corresponde à leurs talents et leur permette de faire reconnaître leurs mérites…
– Le problème de la mission, lui, est mal posé, car le professeur n’est pas missionnaire, il est avant tout professeur et doit délivrer un contenu pour l’instruction de ses élèves. En outre, il dépend d’une institution que son devoir de chrétien lui ordonne de servir loyalement. On retombe alors dans les maux soulevés tout à l’heure, considérant l’évolution de l’enseignement public.

Il apparaît que si tout futur professeur est bien sûr libre de son choix, l’éthique chrétienne personnelle et les besoins immédiats et urgents de l’enseignement catholique militent pour une intégration dans celui-ci plutôt que dans l’école publique d’Etat, ou des professeurs non-chrétiens accomplissent déjà, en grand nombre, un travail remarquable au profit de leurs élèves, et où la valeur ajoutée du chrétien est faible, puisque l’on parle de vertus purement humaines, alors qu’elle est inestimable au sein même de l’enseignement catholique.

Post-Scriptum.
Cette réflexion exclut bien-sûr trois catégories de professeurs :
– Ceux qui ont fait le choix de l’enseignement public à une époque où les salaires de l’enseignement privé étaient nettement inférieurs et ne permettaient pas de nourrir une famille, en un temps où, de toute manière, l’enseignement public prenait des positions éthiques qui ne contredisaient pas la foi ou la morale naturelle.
– Ceux qui ont fait le choix de l’enseignement public à une époque où l’enseignement catholique ne manquait pas de professeurs catholiques.
– Ceux qui, quoique catholiques, sont refusés par l’enseignement catholique, pour quelque raison que ce soit, bonne ou mauvaise, et qui dès lors n’ont pas d’autre choix que de se tourner vers l’enseignement public. Nul ne saurait leur faire grief de ce non-choix, où ils porteront, d’une manière ou d’une autre, à leur façon, la lumière du christianisme.

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6 commentaires sur “Un enseignant catholique peut-il enseigner ailleurs que dans une école catholique ?

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  1. Bonjour et merci pour la tenue de votre blog réléchi et pertinent.
    J’ai récemment fait face à une décision de ce type, devant choisir une école (maternelle et primaire) pour ma fille. En belgique il existe deux grands créneaux, de la maternelle à l’université : le libre (catholique) et le communal/laïque (plutôt socialiste – car dépendant de la Région qui est à gauche depuis des décénnies – et athée). Ma femme étant athée, ayant fait toute ses années dans le réseau « officiel » et craignant parfois les conséquences de ma profonde conversion (il y a quatre ans), nous avons opté pour ce réseau (par ailleurs « négocié » pour le baptême).
    Ayant moi-même fait toute ma scolarité dans ce type de réseau (jamais eu un seul cours de religion, ni de catéchisme), je ne crains pas de la voir submergée par ce « système », puisque j’ai pu, sans aide autre que celle de Dieu, trouver le chemin de la foi. Je sais que je serai présent lorsqu’elle voudra confronter l’idéologie à laquelle elle sera soumise (par que par l’école d’ailleurs, état, télé, médias, etc.) à d’autres voies, je serai là (physiquement ou à travers lettres, écrits divers) pour lui exposer une alternative.
    En témoignant simplement de ma foi (messe, comportements, etc.), je sais que cela suscitera sa curiosité à un moment ou à un autre.
    En ce qui me concerne, le fait d’avoir connu et vécu l’athéisme pendant toutes ces années m’a donné aujourd’hui les moyens de défendre la foi catholique (l’art de la guerre n’est-il pas de connaître parfaitement les faiblesses de ses ennemis)?
    A mettre en relation avec la lettre de ce dimanche : « ne craignez pas le néant de la pensée des païens » dit Saint Paul.
    Néanmoins, je ne crois pas qu’il y ait de voie « royale ».
    Je crois par contre que chaque baptisé est par essence missionnaire, et que Dieu seul décide, en plaçant certains de ses disciples dans les écoles catholiques pour la qualité de l’instrustion, et d’autres ailleurs, pour être, peut-être, lumière dans la pénombre.
    La diversité de l’Eglise dans l’histoire a, me semble-t-il, souvent été dans ce sens (sédentaires et nomades, contemplatifs et pasteurs, etc.).
    Je vous remercie une nouvelle fois et vous souhaite une excellente journée.

  2. Cher collègue,

    Je participe rarement à des forums, mais je m’y vois obliger face à cette réflexion qui suscitera sans aucun doute l’enthousiasme de sites catholiques et de parents d’élèves du privé. Contrairement à mes habitudes, je vais commencer par me présenter : j’ai fait toute ma scolarité dans deux collèges et un lycée de l’enseignement catholique privée. J’ai fait l’université et je suis devenu professeur d’histoire-géographie dans l’enseignement public au lycée puis au collège. Mes réflexions ne s’inscrivent donc pas dans une rivalité entre le public et le privé mais dans une connaissance personnelle des deux systèmes qui ont tous les deux leurs qualités et leurs défauts.

    L’anticléricalisme, je l’ai rencontré surtout dans l’école privée rarement à l’école publique. Les professeurs catholiques ou orthodoxes pratiquants, je les ai rencontrés en grand nombre dans l’école publique beaucoup moins à l’école privée.

    Ce que je vous reproche, c’est de parler comme un professeur catholique du privé qui ne semble pas connaître le public tout en énumérant les poncifs sur celui-ci : absence de discipline (les élèves restent debout avant que le professeur ne leur intime le droit de s’asseoir) ; les parents ne participant au projet pédagogique (le conseil d’administration est une instance où les trois syndicats de parents d’élèves sont représentés et s’expriment en toute liberté) ; croyance qu’un projet pédagogique est suivi par tous les professeurs comme une armée suit la tactique de son général ; vision unique des établissements privé et public alors qu’il y a une grande différence entre les différents collèges et lycées au sein des deux systèmes ; illusion d’une stabilité des équipes professorales, de la direction et même du public au sein d’un même établissement.

    Vous oubliez de préciser que l’école catholique est devenue une boîte à bac et qu’elle n’inscrit pas au bac les élèves qui n’ont pas le niveau pour éviter de baisser ses statistiques. S’il y a autant de musulmans et de juifs dans les écoles privées catholiques, c’est bien qu’elles n’ont pas ce rôle évangélisateur et de projet catholique. Alors que cherchent-ils ? Ils cherchent un milieu social favorisé protecteur mieux à même de leur donner une bonne formation générale pour poursuivre des études. L’école catholique a oublié sa vocation religieuse et beaucoup d’évêques se heurtent aux principaux des collèges et proviseurs des lycées et les parents d’élèves sont désarmés face aux professeurs ouvertement anticléricaux qui bénéficient d’une liberté pédagogique totale. D’ailleurs, dans le milieu traditionnaliste, beaucoup ne jurent plus que par l’école hors contrat et les projets se multiplient…

    Ce que vous nous proposez c’est un catholicisme de ghetto : un professeur, un médecin, un pharmacien, une assistante sociale, un gendarme (qui doit réprimer La MPT) et un militaire (ne venant pas en aide aux chrétiens lors d’une guerre civile) devraient démissionner pour défendre leurs convictions avant leur métier. Si on suit votre raisonnement, dans notre société déchristianisée, c’est avec 8 % de la population française avec qui on devrait avoir des relations sociales et professionnelles. C’est une société de « parfaits » cathares, une vision dualiste de la société que vous nous proposez. Vous me rappelez l’attitude des disciples scandalisés devant Marie-Madeleine ou de la réflexion de l’enfant fidèle face à l’enfant prodigue.

    La vie de Jésus et les phrases de l’évangile sont pourtant claires : « je vous ai envoyé comme des brebis au milieu des loups » ; « je ne suis pas venu pour amener la paix mais la division » ; je vous envoie au milieu « les brebis perdues d’Israël », soyez « le sel de la Terre », « ne cachez pas vos lampes sous le boisseau ». Nous, professeurs catholiques dans l’enseignement public, nous sommes une petite lueur auprès de quelques élèves catholiques, agnostiques et musulmans. Sans vouloir les convertir, nous les incitons à se poser des questions métaphysiques, ce qui est déjà beaucoup dans notre monde…

    La tentation du ghetto culturel et sociologique est une attitude dangereuse qui guette de nombreux catholiques traditionnalistes. C’est une erreur qui ne prépare pas les jeunes générations à affronter le monde et contribue à marginaliser les catholiques dans notre société. Elle leur fait perdre le sens de la charité à l’égard d’autrui et du monde, cette charité qui marque le pontificat du pape François et qui interpelle tant de personnes éloignées de la foi catholique.

    Votre position est tellement facile, confortable et moralisatrice. Je vous souhaite d’être confronté à un proviseur bon gestionnaire et fervent athée, vous pourrez alors mettre en œuvre vos convictions. Mais ne croyez-vous pas qu’au moment d’agir le confort bourgeois et le conformisme passeront avant vos idées, la chair avant l’esprit ?

    1. Cher Monsieur,

      Nos parcours sont exactement inverses, puisque j’ai effectué l’intégralité de mon parcours scolaire dans l’enseignement public et ai rejoint l’enseignement privé catholique au terme de mes études par choix et par conviction, tirant un trait sur d’autres horizons professionnels, plus lucratifs, qui me tendaient les bras.

      Vous me reprochez de ne pas connaître l’enseignement d’Etat. En effet, je ne l’ai connu que comme élève durant les deux premières décennies de mon existence, et je n’y ai actuellement que quelques amis ou connaissances comme enseignants desquels je reçois un témoignage indirect. Pour ma part, j’ai eu la chance d’effectuer mon parcours à Paris et en banlieue dans des établissements privilégiés et nous n’y avons jamais ressenti les effets de la discipline. Evidemment nous n’étions pas debout lorsque le professeur entrait, et j’ai bon souvenir des insolences de mes camarades envers nos professeurs. Ces souvenirs ont à peine plus de dix ans, disons quinze. Mes jeunes amis enseignants dans le public travaillant dans des établissements classés ZEP, évidemment, leur vue est biaisée, ils ont face à eux un genre d’élèves très particulier. Mais je serais bien curieux de savoir où vous exercez, pour que tout y soit si rose, car même dans les établissements privés les plus huppés, où un professeur exerce dans les meilleures conditions, tout est loin de respirer l’ordre et la discipline… heureusement d’ailleurs car une école n’est pas une caserne.

      Vous me reprochez de donner une vision monolithique de l’enseignement. Vous vous doutez bien que je ne peux présenter que la situation générale, et j’ai bien cru nécessaire de nuancer en mentionnant la multiplicité des situations individuelles.

      Il est évident que je ne rêve pas d’une société ghetto, et mon propos ne concerne que le corps enseignant, avec quelques nuances émises d’ailleurs dans les derniers tirets de l’article. Il ne s’adresse pas aux autres professions, sur lesquelles je me garderais bien d’émettre un jugement, il ne s’adresse pas, enfin, aux élèves, dont les parents n’ont pas toujours le choix du lieux de scolarisation et font au mieux comme ils peuvent.
      J’ai bien conscience des limites du christianisme au sein même de l’enseignement catholique, et j’en parle, c’est pourquoi je considère qu’il est important pour un chrétien se destinant à l’enseignement de privilégier, aujourd’hui, l’école catholique. On s’occupe d’abord d’assurer ses fondations avant de partir au loin…

      Par ailleurs, si j’ai pu pêcher par excès, car on marche toujours sur des oeufs lorsque l’on est pas un spécialiste de la question traitée, je vous retourne votre méconnaissance de l’école catholique, à moins que la colère ne vous ait égarée. Ayant enseigné en collège et en lycée, avec un rapide passage par le supérieur, et ayant des collègues dans d’autres établissements, je puis vous dire que je n’ai jamais vu un établissement ne pas présenter au bac d’élèves réputés trop faibles. Si ces cas existent, ils sont absolument marginaux. Le fait que 40% des établissements d’enseignement professionnels en France dépendent du privé catholique devrait également vous faire réfléchir. Le fait que nombre d’établissements privés mêlent enseignement général et technologique, pour permettre aux élèves trop faibles de basculer d’une filière à l’autre, en leur évitant le redoublement ou le renvoi vers un autre établissement, et ce afin de protéger d’abord leur équilibre de vie et de trouver avec eux une filière qui leur corresponde devrait vous faire réfléchir de nouveau. Je parle ici d’expériences directes des élèves dont j’ai eu la charge.
      Quant aux élèves musulmans ou juifs inscrits dans les établissements privés catholiques, je vous ferais remarquer que leur présence dans les écoles correspond souvent à leur implantation géographique et dans le cas des élèves musulmans, à la question du niveau scolaire s’ajoute également la dimension spirituelle. Comme ont pu en témoigner plusieurs chefs d’établissements du privé en banlieue nord de Paris ou de Marseille, mais aussi en banlieue lyonnaise, les parents d’enfants musulmans qui inscrivent leurs enfants dans ces écoles considèrent que la foi y sera plus respectée et que le cadre sera plus protecteur pour la réussite de leurs enfants. A tort ou à raison, c’est un autre problème.

      Quant à votre souhait pour mon avenir, ce n’est heureusement pour l’instant pas le cas, puisque j’ai la chance d’enseigner dans un établissement où la dimension chrétienne est véritablement mise en avant, sans pour autant contraindre qui que ce soit bien sûr. Considérant l’évolution des directions diocésaines et des directions d’établissements depuis une dizaine d’années, il y a fort à parier, d’ailleurs, que ce soit la tendance montante. Tant mieux.

      Au revoir, Monsieur.

      1. Cher collègue,
        Non, je n’idéalise pas le public, mais nos problèmes ne sont pas les mêmes. Pour vous permettre de mieux cerner le côté « rose » de mon établissement, voici quelques exemples des cas que j’ai gérés comme enseignant ou professeur principal l’année scolaire écoulée : un enfant rom qui vient en cours un jour sur trois sans cahier, violence parentale sur enfant, absentéisme perlé de trois à quatre élèves, une phobie scolaire, une menace verbale d’un parent à mon égard, deux conseils de discipline, un tiers d’échec au DNB sur mes deux classes de troisième, 30 à 40 % de boursiers selon les classes, 30 à 60 % d’immigrés selon les classes avec des problèmes de maîtrise du français et de comportement mais également des réussites remarquables et une soif de connaissances, notamment des filles.

        Quant à votre optimisme sur la dimension chrétienne de l’enseignement privé, je voudrais bien le partager, mais les témoignages directs qui m’ont été rapportés nécessitent de le nuancer fortement…

        Pour terminer ce débat, un professeur catholique a toute sa place dans l’enseignement public et y exercera sans problème de conscience, puisque tel était l’objet initial de votre article.

        Adieu, Monsieur.

      2. Cher collègue,
        Je vous remercie de votre témoignage. Effectivement, nos problématiques ne sont pas les mêmes.
        Votre description rejoint celles données par mes amis enseignants en ZEP, y compris pour les espoirs suscités. Ces amis ne sont pas chrétiens et sont animés du même souci des élèves, du même feu sacré pour la transmission de l’instruction. C’est en pensant à eux, également, que j’ai pu écrire, et que je maintiens, que point n’est besoin d’être chrétien pour faire un excellent professeur et que, dans l’école publique, si le chrétien peut apporter un témoignage spécifique, il me semble qu’aujourd’hui, à la différence des décennies passées, il y a plus grande urgence à se tourner vers l’enseignement catholique, car c’est un comble que les encadrants chrétiens y soient minoritaires. Ils le resteraient quand bien même tous les candidats catholiques à l’enseignement se tournaient vers lui, mais l’écart se comblerait quelque peu, rendant l’isolement de certains chefs d’établissements, dans leurs propres structures, moins dramatique.

        Sur la question du témoignage en milieu non-chrétien, la question, vous vous en doutez, a été posée par plusieurs personnes.
        Voici une réponse que j’ai faite sur la page facebook de ce bloc notes :
         » le travail en milieu hostile peut être nécessaire et porter de beaux fruits, comme ces missionnaires qui entraient clandestinement en URSS, comme ces jeunes gens qui vont évangéliser dans les rues de Paris, ou comme ces professionnels qui, dans leurs métiers, tâchent de donner à toute chose un éclairage chrétien. Mais le problème est différent.
        Un enseignant qui aurait intégré l’éducation nationale avant ses dérives, ou qui l’aurait fait à l’origine n’étant pas chrétien, ou sans avoir conscience des errements de cette école, pourrait porter légitimement un enseignement chrétien en ce lieu, car il serait en somme prisonnier d’une situation nouvelle et mauvaise qui ne correspond pas à ce pour quoi il s’est engagé initialement. Ce ne serait pas le cas d’un futur enseignant aujourd’hui, agissant en connaissance de cause. En effet, si en cas de contradiction entre deux lois, l’une positive et l’autre naturelle, ou l’une positive et l’autre de Dieu, il nous faut toujours choisir la loi naturelle ou la loi de Dieu, quitte à pratiquer la désobéissance civile, nul ne nous demande de rejoindre sciemment une institution mauvaise pour, en quelque sorte, y rayonner de l’intérieur. Jamais l’Eglise n’a envoyé volontairement des missionnaires à l’intérieur même du Parti communiste en URSS. Cela aurait conduit dès l’origine les dits missionnaires à trahir la confiance soit de l’Eglise, soit du Parti, or, la droiture et la fidélité sont des vertus chrétiennes et naturelles auxquelles l’Eglise est attachée. De la même manière, en entrant au sein de l’école publique en pleine conscience de ses errements, on prendrait le risque de cette infidélité. »

        Je suppose que vous ne partagerez pas ce point de vue. Il précise cependant quelque peu ma position.

        Sur la question délicate de la dimension chrétienne de l’enseignement catholique, voici un article écrit sur le sujet il y a quelques semaines :
        https://gabrielprivat78.wordpress.com/2015/07/15/defense-de-lenseignement-catholique/

        Je crains fort que pour le reste nous campions sur nos positions. Mais au moins aurons-nous pu les exprimer jusqu’au bout.

        Bonne route et bonne fin de vacances.

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