La nation française, nation universelle ?


(Fondation de Québec par Samuel de Champlain. Louis-Ambroise Garneray, 1848)

Cet article a été initialement publié sur l’excellent site de Liberté politique, que votre serviteur vous invite à soutenir.

C’est par la première messe célébrée au Canada, en présence de Champlain le 24 juin 1615 sur le bord de la rivière des Prairies, que naquit l’empire colonial français… et la francophonie.

LE 24 JUIN 1615, une poignée de Français dont Samuel de Champlain, entourés d’Indiens admiratifs, entendait la messe d’action de grâce dite par les pères Jamet et Le Caron. Ce fut la première messe sur le site de Montréal, île vierge du fleuve Saint-Laurent. Fraîchement défrichée par les Français pour y faciliter le commerce avec les tribus d’Algonquins et de Hurons, ce lieu stratégique établissait la jonction entre les rivières de l’intérieur et l’estuaire vers la mer.

Plus qu’une messe, cet instant symbolique annonçait la construction d’un empire colonial français outre-Atlantique. Pour l’heure, la Nouvelle-France ne comptait pas plus d’une centaine de sujets du roi, répartis sur plusieurs milliers de kilomètres. Il fallait être fou pour imaginer un seul instant bâtir des villes et soumettre des peuples aux armes de France avec une si peu d’hommes. Il fallait avoir perdu le sens commun pour croire que l’on pouvait établir un commerce rentable à de si grandes distances et avec si peu de moyens maritimes.

Mais ce grain de folie, les Français du Canada l’avaient. À chaque étape de leur progression ils érigeaient une croix, chantait le Te Deum, faisaient dire la messe. En somme, ils ne craignaient rien, Dieu était avec eux.

La route des Indes

La France prenait du retard dans la course coloniale des XVIe et XVIIe siècles par rapport aux Britanniques, aux Espagnols ou aux Portugais, empêtrée pendant près de trois quarts de siècle dans les guerres de religion, conflit civil qui mobilisa toutes l’énergie du Royaume, du règne d’Henri II à celui d’Henri IV.

Pourtant, à l’origine, elle s’était lancée avec autant d’énergie que les autres. François Ier avait envoyé le navigateur Giovanni Verrazzano à la découverte d’une route maritime permettant d’atteindre les côtes des Indes par l’Ouest. En 1524, il reconnut le golfe du Saint-Laurent, sans s’aventurer vers l’embouchure du fleuve.

Les Européens concevaient leur commerce à l’échelle du monde. Puisque Constantinople était tombée aux mains des Turcs en 1453, il n’était plus possible d’atteindre les Indes et la Chine par la voie terrestre. Seuls Génois et Vénitiens étaient parvenus à conserver d’onéreux privilèges. Le contournement des côtes africaines était une expédition pénible, difficile et coûteuse. En outre, les comptoirs étaient aux mains des Portugais qui avaient initié l’exploration dès les années 1440. Il restait le passage de l’Ouest. Puisque la terre est ronde, on voulait rejoindre les côtes de l’Asie par cette voie. En outre, se fiant aux mesures établies par Ératosthène au IIIe siècle avant Jésus-Christ, on croyait le chemin nettement plus rapide que par le contournement de l’Afrique.

Nous connaissons la suite… L’Amérique découverte fut d’abord confondue avec les Indes, puis avec des îles avancées, avant que la certitude d’avoir mis pied sur un nouveau continent ne se fit jour. Cependant, les navigateurs ne désespéraient pas de trouver un passage maritime. Portugais et Espagnols essayèrent la voie du Sud, Français et Anglais celle du Nord, sans succès. Ainsi naquirent les empires coloniaux américains.

Après Verrazzano, François Ier mandata Jacques Cartier qui, de 1534 à 1542, mena trois expéditions. Il reconnut le fleuve Saint-Laurent, dont il descendit le cours sur plusieurs centaines de miles, établissant des camps temporaires près du futur Québec.

La guerre en Europe mit fin aux expéditions, le roi de France ayant d’autres préoccupations, mais le contact ne fut jamais tout à fait perdu avec l’Amérique lointaine. Pécheurs bretons et normands s’aventuraient jusqu’à Terre Neuve, et quelques capitaines sans peur se risquaient sur la côte continentale pour établir le commerce de la fourrure, très prisée et plus rentable que la pêche, comme le Malouin François Dupont-Gravé qui fit la route chaque année, des années 1580 à sa mort en 1629.

Fondation d’un empire

C’est sur la base de ces initiatives privées que les rois Henri IV et Louis XIII reprirent le long travail d’exploration et de conquête, alliant empirisme et vue d’ensemble, c’est-à-dire campagnes maritimes au coup par coup sur la base de la rentabilité des échanges commerciaux, et plan général de constitution d’un empire français au-delà de la mer.

En 1599, Pierre du Gua de Monts, gentilhomme calviniste de Saintonge, proche d’Henri IV, vendit tous ses domaines et se lança dans l’aventure du commerce colonial au Canada, la seule activité commerciale qu’un noble pouvait exercer sans déroger, car elle était jugée aventureuse. Récompensé de son audace, il reçut du roi le titre de lieutenant général pour toute l’Amérique française, en 1603. Son objectif était d’installer un peuplement français permanent dans la région pour pérenniser le commerce au nom du roi entre la France et l’Amérique. Pour ce faire, il s’allia à des marchands navigateurs de La Rochelle, Saint-Malo et Rouen. Parmi eux, François Dupont Gravé, fin connaisseur des côtes de la Nouvelle-France et de leurs méandres, guida l’expédition lancée en 1604, avec à son bord un cartographe promis à un grand avenir, Samuel de Champlain.

Pierre du Gua de Monts avait reçu, en 1603, avec son titre, le monopole du commerce des fourrures. Mais, confronté à la critique des négociants de la côte atlantique, le roi Henri IV révoqua le privilège en 1607. Pierre du Gua de Monts revint en France peu après. Mais ses anciens compagnons ne désarmèrent pas.

Le commerce n’avait été qu’un prétexte. Enivrés par l’esprit de découverte, ils bâtissaient la Nouvelle-France. En 1608, Champlain fondait Québec, capitale de la province. De là il put rayonner, nouer des relations suivies avec les Indiens, commercer, mais aussi s’en faire des alliés.

Malgré ces débuts engageants, la colonisation marquait le pas, faute de soutiens de la métropole. La mort d’Henri IV remit en cause ce développement. Marie de Médicis, régente pour son fils Louis XIII, ne goûtait guère les coûteuses expéditions vers la lointaine Amérique. Le roi ayant récupéré son pouvoir et s’étant adjoint en la personne du cardinal de Richelieu un ministre dont l’unique objet était la grandeur et la puissance françaises, on reprit en main la colonisation. Elle manquait de fonds, le cardinal ministre créa en 1627 la Compagnie des Cents-Associés, réunissant cent vingt entrepreneurs actionnaires, sous sa présidence. Les membres de la firme s’engagèrent à envoyer outre-Atlantique 4000 colons, ils confirmèrent Champlain dans ses charges et s’octroyèrent en retour le monopole de l’exploitation commerciale. Mais au lieu d’un unique Pierre du Gua de Monts, il y avait cette fois 120 marchands pour l’affaire.

Avec ce deuxième élan, il fallut faire face aux Anglais et aux Indiens qui, chacun à leur manière, menaçaient l’existence de la fragile colonie. L’intervention privée avec la protection du roi ne suffisait plus. En 1663 Colbert transforma la Nouvelle-France en colonie de la couronne, directement gouvernée par l’État. Intensifiant le peuplement, il calqua les institutions locales sur celles de la métropole, avec un gouverneur, un intendant, des corps de métiers organisés, des seigneuries, mais aussi des paroisses et les premiers évêchés catholiques d’Amérique du Nord. À la fin du règne, on dépassait les 10 000 colons.

Plus du tiers des colons, cependant, ne restaient pas et rentraient en France, malgré les donations de terres et les dots du roi pour les filles à marier. C’est donc largement par la démographie interne que la Nouvelle-France a pu croître, atteignant 60 000 habitants au milieu du XVIIIe siècle.

Mais que pouvait ce petit nombre, même organisé en une société hiérarchique et prospère, face au million de colons britanniques ? Lorsqu’en 1763 la couronne de France dû laisser ses possessions d’Amérique du nord aux Anglais, on pouvait croire que l’aventure initiée par Cartier, Champlain, de Monts ou Cavallier de la Salle allait s’arrêter.

Fort heureusement il n’en fut rien. Après un premier temps de persécutions où les déportations succédèrent aux massacres, les Français d’Amérique surent se maintenir, de l’embouchure du Saint-Laurent à celle du Mississippi, en essaimant de loin en loin de la baie d’Hudson aux Grands Lacs. Une nouvelle aventure commençait, celle de la préservation de l’identité francophone et de ses libertés.

L’archipel francophone

 

Le Français de métropole aime à se moquer de l’accent rustique des Français du Canada. Il ferait mieux de contempler, au risque du vertige, cette histoire fabuleuse. Qu’il se remémore, en esprit, cette messe du 24 juin 1615 (ci-contre). Dans une immensité presque vide d’êtres humains, couverte d’une immense forêt, veinée de fleuves indomptés, quelques dizaines de Français assistaient à la messe, environnés d’un nombre à peine plus important d’indiens. Ils furent les pionniers de la francophonie américaine, et celle-ci inspira jusqu’aujourd’hui la francophonie dans le monde.

Nous parlons de l’espagnol, du portugais, de l’anglais comme de langues impériales, et souvent nous oublions le français. Le combat victorieux des Français d’Amérique pour leur langue devrait nous y faire penser.

Après la terrible année 1763, notre histoire coloniale a suivi son cours, et l’empire s’est refondé, en Afrique noire et en Extrême-Orient. Aujourd’hui, il n’en reste que quelques confettis sous la forme des départements et collectivités d’outre-mer. Respectons ces petits restes, d’une part, car ils furent Français avant Nice, la Savoie ou la Corse. Pensons aussi, d’autre part, que les frontières de la francophonie sont plus larges, et que nous avons la même langue en partage du Québec au Maroc, en passant par le Congo et Madagascar. En outre, elle demeure largement parlée au Liban, au Vietnam, au Laos et au Cambodge. Il y a comme un archipel francophone, répartit dans le monde.

Le Canada français fut la première perle de ce vaste collier. Il est aussi celui qui a montré quels atouts pouvaient sortir de l’affirmation linguistique, en termes d’indépendance, d’esprit de communauté et du maintien de liens privilégiés avec une ancienne métropole pourtant perdue depuis plus de 250 ans. Il pourrait servir d’exemple, encore aujourd’hui, aux Français de la métropole, pour l’épanouissement d’une communauté linguistique dont l’affirmation de la particularité culturelle serait un avantage commun, géopolitique, identitaire et économique, tant pour eux que pour les peuples qui ont connu avec eux une vie commune dans les décennies et siècles passés.

C’est impossible ? C’est sans doute ce que vous auriez dit à Champlain…

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