Waterloo : La France sauvée par Wellington ?


(Les lanciers rouges contre les carrés britanniques à Waterloo, Alphonse Lalauze)

Cet article a été initialement publié sur l’excellent site de Liberté politique, à visiter et soutenir

UNE LOURDE BERLINE roulait à vive allure sur la route de Bruxelles à Paris, tandis que descendait le soleil sur la plaine ensanglantée de Waterloo. L’Empereur qui avait fait trembler l’Europe pendant plus de quinze ans ne voyait même pas, sur le bord du chemin, la foule des soldats débandés qui refluait, dans le plus grand désordre, vers le sol de la patrie. Ce n’étaient partout qu’uniformes déchirés, armes jetées dans le fossé, visages poudreux et boueux maculés de sang.

Sur le champ de bataille les paysans belges brûlaient les cadavres détroussés, tandis que les régiments victorieux de Blücher et de Wellington avançaient à pas mesurés à la poursuite des armées françaises.

À quelques lieues de là, à Gand, dans la petite cour exilée de Louis XVIII, on attendait dans l’angoisse le résultat de la bataille, les voitures attelées, les malles fermées, prêt à rentrer en France ou à fuir vers un nouvel asile.

L’abdication

Les événements qui suivirent ce 18 juin 1815 et mirent fin à l’aventure des Cent jours s’enchaînèrent avec une rapidité stupéfiante. Les faits se bousculaient.

À Paris, le gouvernement laissé aux Tuileries était dans l’alarme. La nouvelle de la défaite parvint le 19 juin au soir à Paris. Les plus folles rumeurs avaient parcouru le pays. On avait cru d’abord les armées victorieuses et les Anglais entièrement massacrés, après l’annonce de la victoire de Ligny le 16 juin. Puis on avait annoncé une victoire à Waterloo, avant que ne parvienne enfin la nouvelle du désastre et son ampleur.

À la Chambre des députés et la Chambre des pairs, royalistes et libéraux étaient vents debout contre Napoléon. Mais en leur sein, une figure se détachait, celle de Fouché qui, profitant de la confusion des esprits, multipliait les déclarations contradictoires, protestant de sa fidélité bonapartiste auprès des membres du gouvernement, menaçant les députés d’une dictature impériale et songeant déjà à Louis XVIII ou à Louis-Philippe d’Orléans auprès des agents royalistes. En quelques heures seulement, Fouché parvint à devenir l’homme fort, par ses réseaux dans l’opinion parisienne.

Lorsque le 21 juin au matin Napoléon entra dans Paris, physiquement diminué par le voyage, il avait déjà perdu la plus grande part de son pouvoir politique, car les Chambres étaient dans la main de Fouché et le gouvernement sans direction claire.

Cependant, si le peuples des artisans, des boutiquiers, des commerçants, des professions libérales et des rentiers était pour la paix, celui des ouvriers et indigents avait fait de l’Empereur son dieu et manifestait bruyamment dans les rues de la capitale pour la guerre à outrance. L’atmosphère était électrique.

Napoléon pouvait s’appuyer sur ce petit peuple de Paris et sur ce qu’il restait de l’armée, qui lui était fanatiquement dévoué. De Belgique revenaient vers la France un peu moins de soixante mille hommes encore organisés, dont le corps d’armée du maréchal Grouchy qui, absent à Waterloo et vainqueur des Prussiens le lendemain, était presque intact. Avec les forces disséminées entre la frontière et Paris, on pouvait encore aligner une force considérable, sans compter toutes les troupes des autres fronts.

Fouché à la manœuvre

La tentation de la guerre à outrance traversa l’esprit de l’Empereur, mais les Chambres réclamaient le contrôle de l’action politique, à l’instigation de Fouché, et députèrent au gouvernement pour que les ministres se justifiassent de leur politique devant eux. Le pouvoir exécutif s’effritait, montrant la fragilité des derniers espoirs du vaincu. Les ministres étaient partagés entre la lutte et la capitulation. Napoléon, abattu, sentait que la seule issue honorable était l’abdication en faveur de son fils Napoléon II, l’Aiglon, tandis que son frère, Lucien, envisageait déjà un second Dix-huit brumaire balayant les Chambres et instaurant une dictature temporaire de salut public.

Toute l’ambition de Fouché était désormais de se débarrasser de l’Empereur. Pour le convaincre d’abdiquer, sa rhétorique reposait sur l’idée selon laquelle c’était à lui seul que les Alliés faisaient la guerre, et que seul son départ des affaires pourrait donc ramener une paix durable. Las de se battre, malgré les acclamations continues du petit peuple autour du palais de l’Élysée où il s’était retiré, Napoléon signa l’acte d’abdication le 22 juin au soir.

Immédiatement après, Fouché créait une commission gouvernementale dont il obtenait la direction, tandis que les Chambres s’affairaient à un projet de… constitution.

Les plus proches de l’Empereur l’abandonnaient, à commencer par Davout, ministre de la Guerre et Carnot, ministre de l’Intérieur, qui avaient été secrètement convaincus par Fouché de l’intérêt d’une seconde restauration royale.

Maître de l’État, ce dernier songeait maintenant à éloigner Napoléon, tant sa crainte était grande que, dans un dernier sursaut il ne décidât de répondre à l’appel du peuple de Paris et de l’armée.

La France envahie

Les discussions politiques n’avaient pas arrêté la guerre. L’abdication était connue, mais les combats se poursuivaient. Tandis que les armées françaises reformées après la débandade du soir de Waterloo se repliaient en bon ordre vers la Picardie, puis de là sur Paris, les Prussiens tentaient, après une hésitation de quelques jours, de les enfermer dans une ville et de les contraindre à la capitulation. Il s’agissait de les empêcher à tout prix de rejoindre la capitale.

Les forces britanniques, elles, entraient presque sans coup férir dans le Nord et marchaient à petites étapes vers Paris, délaissant les plus grandes places encore redoutablement défendues.

Les trois armées se trouvèrent en présence autour de Paris dans les derniers jours de juin. La longue hésitation gouvernementale sur la conduite à tenir avait fait négliger la continuation des travaux de fortification, notamment au sud de la ville, mais aussi le regroupement des troupes qui, pourtant, brûlaient de se battre et n’avançaient qu’au cri de « vive l’Empereur » !

Le décalage était énorme entre les couches moyennes et supérieures du peuple, désirant la paix, d’un côté, et les pauvres gens et l’armée prêts à se battre, de l’autre. Ces derniers n’avaient rien à perdre… À la Bourse, dont l’activité ne cessait pas, le cours de la rente, créée par le remboursement des obligations de l’État aux particuliers, augmentait lorsque les perspectives de paix ou de défaite complète des armées françaises étaient les plus imminentes, et diminuait lorsque la guerre à outrance semblait l’emporter. C’était le triste baromètre des intérêts particuliers face à l’envahissement de la France.

Sur les autres frontières, Autrichiens et Russes étaient entrés en Sarre et en Alsace, avec des corps de tous les États allemands. En Provence, Anglais, Autrichiens et Piémontais envahissaient le pays à leur tour.

800.000 occupants

Après la fin des hostilités, le nombre maximum de soldats étrangers ayant pénétré le territoire français fut évalué, grâce aux réquisitions de l’occupant, à plus de 800 000 hommes. En cette fin de juin, faute d’un service militaire impopulaire que Napoléon avait renoncé à rétablir durant les Cent jours, il n’était plus même possible d’aligner 200 000 Français.

Devant la menace d’un siège de Paris par les Anglo-Prussiens, Napoléon avait offert son épée au gouvernement, comme simple général, jurant de se retirer en Amérique une fois la paix retrouvée. Mais Fouché, secondé de Davout à la Guerre, Carnot à l’Intérieur et Caulaincourt aux Affaires étrangères, craignait trop une reprise en main par l’Empereur qui fut évacué de Paris vers La Malmaison, puis de là vers Rochefort afin d’éviter qu’il ne soit pris dans l’encerclement de la capitale par les Alliés.

Ceux-ci, face aux retranchements français, tentèrent deux assauts majeurs, au nord par Saint-Denis et La Villette, au sud par Gentilly et Issy. Ils furent repoussés partout, et un corps complet de cavalerie prussien fut détruit à Versailles.

Cependant ces succès ne permettaient pas d’espérer une issue heureuse, car l’armée était ici soutenue par les ouvrages défensifs de Paris, mais ne pouvait pas espérer reprendre l’offensive en pleine campagne.

Au désespoir, Davout accepta le principe d’une capitulation le 3 juillet, après sept vaines tentatives d’armistices honorables. L’armée ne l’entendait pas de cette oreille et, à l’annonce de la fin des combats, des hommes du rang, des sous-officiers, des officiers, désertèrent en masse avec leurs armes afin de poursuivre la lutte ailleurs, tandis que d’autres, à leurs postes, tiraillaient sur les positions ennemies jusqu’à épuisement des munitions. D’autres encore s’étaient repliés sur Paris où ils manifestaient bruyamment dans les rues, réclamant l’Empereur et l’offensive.

Il fallut toute l’autorité du maréchal Grouchy qui avait mené ses hommes depuis le début de la campagne, et toute celle du maréchal Davout, vainqueur d’Auerstaedt pour ramener les troupes à la raison et organiser leur repli sur la Loire.

Guerre civile

Le repli de l’armée ne changeait rien. Dans Paris, on n’osait pas s’afficher pour la paix, et encore moins pour le roi. Les bonapartistes tenaient la rue, saccageaient des maisons de royalistes réels ou supposés, molestaient ceux qui arboraient la cocarde blanche.

Le gouvernement était lui-même divisé. Si Fouché penchait pour une seconde restauration, les royalistes étaient minoritaires à la Chambre et parmi les ministres, les uns étaient pour le duc d’Orléans, les autres pour Napoléon II, seule une minorité soutenant Louis XVIII.

Hors de Paris, c’était une véritable guerre civile. Dans le Languedoc, le Roussillon, le Toulousain, le Comtat Venaissin, la Provence, les populations comprimées depuis le début des Cent jours, laissaient éclater leur fidélité au roi depuis l’annonce de Waterloo. À Marseille, la garnison avait dû se retirer face à l’émeute. À Montpellier, l’ancien commandant de la place est exécuté. À Toulouse les royalistes dominaient la ville et même les officiers fidèles au roi étaient suspectés de bonapartisme. Dans les Cévennes, les catholiques soutenaient le roi, les protestants l’Empereur, et les massacres se multipliaient.

Après que les royalistes aient eu à souffrir des persécutions impériales, ils rendaient cent fois, dans la rage et la haine, ce qu’ils avaient enduré. Contre cela, les forces de l’État étaient impuissantes. L’armée et la gendarmerie était pour l’un ou l’autre camp et n’obéissait que mollement aux ordres des préfets.

À partir de l’instant où la puissance publique ne répondit plus, toutes les exactions devinrent possible. Il est même étonnant qu’il n’y en ait pas eu davantage durant cette période de l’été et de l’automne 1815 qu’on appela la Terreur blanche.

Dans le Sud-Ouest, le fractionnement du pays était encore plus vif, même si l’on se tuait moins. Bordeaux penchait pour le roi, Rochefort et La Rochelle pour l’empereur. En Vendée, on était unanimement pour le roi, mais en Bretagne les campagnes arboraient le drapeau blanc, tandis que les villes conservaient farouchement le tricolore. Partout, ce n’est que l’avance des troupes alliées qui apaisa la guerre civile.

Le retour du roi

 Le lendemain de Waterloo, Louis XVIII, à la demande expresse de Wellington, s’était mis en route vers la France. Dans le nord, demeuré royaliste, il fut bien accueilli. Les populations s’étaient emparées des casernes et avaient ouvert les portes…

À Paris, Prussiens et Anglais avaient installé leurs cantonnements aux points stratégiques les 6 et 7 juillet. L’émeute s’était dispersée d’elle-même, et le 8 juillet, Louis XVIII entouré des siens entrait dans sa capitale par les grands boulevards. D’abord muette, la foule massée sur la rue se fit de plus en plus enthousiaste au fur et à mesure que le roi avançait vers le palais des Tuileries. Place Vendôme ce n’était plus qu’un tonnerre de « Vive le roi ! », les drapeaux blancs pavoisant les fenêtres. Le petit peuple bonapartiste s’était retiré, la mine désolée, dans les faubourgs.

Louis XVIII imposé par Wellington

Depuis le début du conflit, le général Wellington était le plus convaincu des chefs alliés de la nécessité de rétablir Louis XVIII, qu’il considérait comme le meilleur garant de la paix et de l’ordre public. Le tsar Alexandre regardait l’option Napoléon II avec bienveillance, l’empereur François d’Autriche, et le roi Frédéric-Guillaume de Prusse n’avaient pas d’avis véritablement arrêté, entre Napoléon II, Louis XVIII ou le duc d’Orléans. Mais le premier était un enfant, le troisième refuserait la couronne en cas de proposition, seul le roi était un candidat sérieux.

Encore fallait-il l’imposer. C’est Wellington qui, en faisant rentrer Louis XVIII en France, puis en organisant les négociations avec le gouvernement provisoire dirigé par Fouché, facilita ce retour qui, sans cela, se serait certainement accompli, mais dans le sang. Soucieux d’unité nationale, Wellington avait assuré la double présence du prince de Talleyrand et de Fouché auprès du roi. Fouché était régicide, il avait voté la mort de Louis XVI à la Convention en 1793. Il avait fallu toute l’habileté de Talleyrand et l’autorité du général anglais pour imposer la présence de celui qui était alors le vrai maître de Paris.

La bienveillance de l’Anglais ne s’arrêta pas là.

Cesser le pillage

La France vaincue, les princes de l’Europe négligeaient de signer tout de suite un traité de paix définitif, profitant de cet entre-deux insaisissable pour mettre le pays en coupe réglée. Les armées d’occupation tenaient, à la fin de juillet, 56 départements, où le poids des réquisitions, les violences des soldats, avaient provoqué un exode des populations, soit vers les départements libres, soit vers les zones boisées ou montagneuses inaccessibles, soit encore vers les places fortes que les débris d’armée française tenaient toujours refusaient de rendre.

C’est Wellington encore, soutenu par Lord Castelreagh, qui parvint à convaincre les chefs des armées alliées de cesser ce pillage du pays vaincu, le risque étant de voir le peuple entier se soulever contre l’occupant, chasser son roi en même temps que les armées étrangères et replonger l’Europe dans la guerre.

Le général britannique fut, dans ces jours confus de juillet-août 1815, le plus précieux soutien de Louis XVIII pour rétablir la paix dans une France occupée par l’ennemi, privée d’armée et en proie à la guerre civile.

À l’issue du conflit, la robustesse des institutions publiques enfin ramenées à l’obéissance dans tout le pays, permit une reconstruction très rapide. Le gouvernement de la Restauration, par son habileté, parvint à organiser la libération rapide du territoire par le versement d’une colossale indemnité de guerre, puis à réinsérer la France dans le concert des nations par la reconstitution rapide de son armée, tandis que la vie économique entrait résolument dans la révolution industrielle.

Mais dans ces quelques semaines qui suivirent Waterloo et sur lesquelles historiens et auteurs de fiction sont souvent muets, nous ne mesurons pas, nous Français, ce que nous devons, à la clairvoyance, au milieu du désordre, de ce général ennemi, Lord Wellington.

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