Génocide arménien : comment la chrétienté orientale résiste depuis l’hégire

Le général Allenby et ses troupes entrent dans Jérusalem.
(Le général anglais Allenby entre dans Jérusalem, délivrée des Ottomans, par la porte de Jaffa. La ville fut emportée en une seule et vigoureuse charge de cavalerie.)

Cet article a été initialement publié sur l’excellent site de Liberté politique, que votre serviteur vous incite à visiter et soutenir.

Alors que nous célébrons le centenaire du génocide arménien, qui vit mourir les trois quarts de la communauté arménienne de l’Empire ottoman, soit environ 1 500 000 personnes, la petite Arménie tient bon, sous l’aile protectrice de la Russie, coincée entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, forte d’un peu plus de 3 000 000 de citoyens. Elle est la preuve que contre vents et marées, la chrétienté orientale résiste et porte en elle, malgré son incapacité à répandre l’Évangile, une incroyable vitalité.

C’est un signe fort en ces temps de persécutions redoublées en Orient contre les chrétiens, nous faisant craindre à juste titre leur extinction en Syrie, en Irak et pourquoi pas au Liban.

Ce qui est arrivé aux Arméniens au xxe siècle est en réalité un cas d’école spécialement éloquent et atroce du long martyre et de la magnifique ténacité des disciples de Jésus-Christ en terre d’islam depuis l’hégire. La chrétienté orientale, un phénix ?

De l’hégémonie à la soumission

Lorsque dans la deuxième moitié du VIIe siècle, les Arabes islamisés conquirent les provinces proche-orientales de l’Empire romain d’Orient, les chrétiens, massivement, leur ouvrirent les portes, les considérant comme des libérateurs.

Cette situation peut sembler paradoxale. Elle doit être placée dans le contexte religieux du temps, où les provinces de Palestine, de Syrie, de Mésopotamie, du Mont Liban, étaient une mosaïque d’Églises chrétiennes, certaines fidèles au patriarche de Constantinople, d’autres en dissidence, accusées d’hérésie, comme les Arméniens, fidèles au nestorianisme. Ces communautés hérétiques supportaient mal le joug, souvent persécuteur, de l’empire, et virent en leurs conquérants, alors peu nombreux, une manière d’y échapper.

Cependant, le droit islamique, s’il fut d’abord appliqué avec tolérance par des Arabes musulmans ultra-minoritaires et eux-mêmes en pleine luttes intestines, prit rapidement son ampleur, les chrétiens et les juifs furent soumis à un impôt personnel spécial, ne pouvant accéder aux fonctions de gouvernement, ne pouvant épouser une musulmane, tandis que si une juive ou une chrétienne épousait un musulman il en naissait des enfants obligatoirement musulmans. À ce régime, les conversions furent massives. Par provinces entières, les chrétiens rejoignaient l’islam, certains sous la contrainte, beaucoup librement, afin d’accéder à une existence moins troublée.

Dans ces provinces orientales, au moment de la première croisade, chrétiens et juifs d’un côté, auraient été à parité de population avec les musulmans de l’autre, dans les provinces de Syrie et de Palestine, mais déjà ultra-minoritaires en Mésopotamie. En Égypte, les Coptes auraient atteint très rapidement, dès le VIIIe ou le IXe siècle, un pourcentage à peine supérieur à celui d’aujourd’hui, soit 6 à 10 % de la population totale. En Anatolie, seule, au cœur de l’empire byzantin, les chrétiens demeuraient la confession hégémonique.

Les croisades eurent sur ces chrétientés orientales des effets divers. En effet, les cultes hérétiques subirent le mépris ou la persécution des croisés et furent épargnés lorsque les États latins succombèrent sous la pression islamique, tandis que les maronites, fidèles à l’Église latine entamèrent leur premier repli sur les montagnes inaccessibles du Mont Liban afin de ne pas être massacrés.

Cependant, si on dresse une statistique d’ensemble des provinces de Syrie et de Palestine au XIVe siècle, les chrétiens ne représentaient plus qu’une petite dizaine de pourcents. Les Arméniens qui, du fond de leur Anatolie avaient proposé leurs services aux croisés, repoussés dédaigneusement, furent également des victimes collatérales de la fin des États latins, tandis que contre Byzance progressaient les Turcs.

De l’éclipse au renouveau

Lorsqu’en 1453 tomba Constantinople, la chrétienté orientale agonisait. Dans la ville en ruines il ne subsistait plus que de fantomatiques communautés. Celles de l’Anatolie et du Proche-Orient avaient été décimées par la guerre, les épidémies, les persécutions et les conversions massives. Mais les conquérants turcs-ottomans ne comptaient pas régner sur un désert. Trop peu nombreux pour peupler l’empire, comptant sur l’impôt fourni par les dhimmis (les juifs et chrétiens vivant en terre d’islam), espérant en ces communautés non musulmanes pour maintenir un lien d’échanges avec l’Occident, et utilisant cette troisième force comme un nécessaire outil d’équilibre dans l’empire face aux Arabes, les Ottomans laissèrent à la chrétienté les coudées franches.

Minorités authentiquement protégées par le pouvoir turc, les communautés chrétiennes d’Anatolie et du Proche-Orient se reconstituèrent rapidement. Certes, le prosélytisme était interdit. Certes, plus l’influence impériale s’éloignait, moins le sort des chrétiens était enviable. Mais dans la sphère d’influence rapprochée du sultan, la chrétienté refleurissait, sous contrôle. Le patriarche de Constantinople était un dignitaire majeur de l’empire. Des chrétiens maronites, grecs ou arméniens faisaient carrière dans l’appareil d’État.

Leur croissance démographique fut, du XVe à la fin du XIXe siècle, plus rapide que celle des populations musulmanes, pour plusieurs raisons :

– D’une part, exemptées de service militaire, car considérées comme peu sûres sous les drapeaux, elles ne souffrirent point de la guerre continue qui opposait l’Empire aux puissances européennes dans les Balkans et sur mer.

– D’autre part, les communautés chrétiennes vivaient dans des quartiers réservés, des ghettos ; coupées du monde en cas d’épidémie, elles en retirèrent une situation sanitaire bien plus protectrice, augmentée encore par l’ascension sociale de nombre de leurs membres, leur donnant accès à une meilleure hygiène et de soins interdits au petit peuple.

– Enfin, le mode de vie monogame et l’indissolubilité du mariage favorisaient la natalité face à des populations musulmanes où la polygamie limitait la fréquence des unions par épouse et donc les possibilités d’engendrement, et où la répudiation augmentait considérablement le nombre de femmes en âge d’enfanter mais contraintes au célibat, n’étant plus mariables, parce que répudiées.

En conséquence, les populations chrétiennes des provinces de Syrie, de Palestine et du Mont-Liban passèrent de 8 % du total à la fin du xvie siècle à plus de 26 % à la veille de la Première Guerre mondiale. En ajoutant la Mésopotamie, on atteignait plus de 30 % de chrétiens. Au Liban, les chrétiens avaient presque retrouvé la parité de population, et à Beyrouth même ils étaient majoritaires.

Dans les provinces anatoliennes de l’empire, celles justement où se retrouvaient les minorités arméniennes, la population chrétienne était remontée de moins de 10 % du total au début du XVIe siècle à plus de 16 % à la veille du premier conflit mondial. En ajoutant les 38 % de chrétiens stambouliotes en 1914 et les 45 % de ce qu’il restait de la Turquie d’Europe au même moment, on atteignait 20 % de chrétiens dans cette partie de l’empire, là où la communauté avait bien failli s’éteindre, cinq siècles auparavant.

Cette croissance, cependant, s’était opérée par simple expansion naturelle. On ne connaît pas, en effet, de conversions significatives, hormis au Liban où le gouvernement fut un temps exercé, au XIXe siècle, par des musulmans crypto-maronites, qui se firent les protecteurs de la chrétienté libanaise, au point de permettre à nouveau aux cloches de retentirent pour appeler les croyants à la messe…

L’effondrement de la chrétienté ottomane

Dans les Balkans, très majoritairement chrétiens, proches de la ligne de front avec les puissances européennes, la présence turque était une pesante dictature, où la force numérique du peuple chrétien était une menace, où le moindre sursaut de révolte était écrasé dans le sang. L’accession tumultueuse à l’indépendance des États balkaniques, tout au long du XIXe siècle, avec la Grèce en 1830, la Serbie, la Roumanie et la Bulgarie en 1878 a considérablement réduit l’Empire ottoman en Europe. Par ailleurs, les puissances occidentales ayant été, de bout en bout, les protectrices de ces jeunes nations, mais aussi des chrétiens du reste de l’empire, de la sauvegarde desquels on fit un prétexte à la guerre de Crimée, la situation des communautés demeurées dans le territoire turc-ottoman allait se dégrader progressivement.

Les chrétiens avaient joui d’une relative protection tant que leur situation de peuple ultra-minoritaire, contribuable consciencieux et sujet fidèle au cœur de l’empire n’était pas remise en cause. Les guerres balkaniques, en affaiblissant l’empire, en rapprochant les armées européennes de Constantinople rendaient aux populations grecques, maronites, syriaques, melkites, arméniennes un statut de minorité suspecte d’être l’agent de l’ennemi. En outre, le poids que ces groupes avait acquis suscitait la jalousie autant que l’inquiétude.

Face à l’ennemi, la composante islamique de l’empire serrait les rangs. Les persécutions reprirent. Entre 1860 et 1861 les druzes massacraient les maronites par milliers en Syrie et au Liban, suscitant une intervention militaire française. À chaque conflit balkanique, les Grecs de la côte anatolienne recevaient vexations et massacres ponctuels. Entre 1894 et 1897, enfin, les Arméniens subirent une première vague de massacres, dont on évalue le nombre de victimes entre 80 000 et 300 000.

Les communautés chrétiennes jouissaient d’une relative concentration géographique autour de sanctuaires territoriaux, de villes refuges qui s’étaient maintenus ou constitués dans les siècles. Cette concentration humaine avait permis de limiter l’ampleur des persécutions. En outre, Français, Anglais et Russes exerçaient chacun leur active protection sur une communauté, à l’exception notable des Arméniens, qui étaient à la fois dispersés sur le territoire anatolien de l’empire, hors de leur berceau national, et sans protection étrangère, donc plus facilement livrés à la vindicte turque.

Les événements allaient se liguer contre cette communauté.

De 1879 à 1909, le sultan Abdul Hamid II, personnage autoritaire et réformateur sans pitié, exerça le pouvoir dans l’empire. Son objectif de redressement de la puissance ottomane se faisait au détriment des chrétiens.

Les Arméniens furent ses premières victimes. En effet, l’exemple des Balkans à l’Ouest et la poussée russe dans le Caucase au nord-est, avaient réveillé en eux un sentiment d’indépendance nationale qui risquait de dissoudre l’intérieur de l’empire. Leurs revendications eurent le massacre pour réponse. Celui-ci semblait d’autant plus odieux que l’immense majorité de la communauté était demeurée d’une fidélité sans faille à l’État, de l’aveu même des ambassadeurs allemands en Turquie, pourtant alliés fidèles des Ottomans.

Le massacre

Le sultan fut renversé en 1909 par le mouvement politique nationaliste des Jeunes Turcs, qui plaça à la tête de l’État son frère Mehmet V.

Mais s’il est de coutume de considérer les Jeunes Turcs avec admiration en Occident, c’est par l’effet d’une curieuse cécité. En 1909, le mouvement nationaliste prenant le pouvoir allait donner le coup de grâce à la chrétienté anatolienne.

L’une des idées maîtresses des nouveaux maîtres de l’État était « l’ottomanisation de l’empire », c’est-à-dire sa restructuration autour de sa composante turque et islamique au détriment des Arabes musulmans et de toutes les populations chrétiennes. Les premières visées furent celles du berceau national, la Turquie.

Les Arméniens, numériquement les plus nombreux et géographiquement les plus dispersés furent les premières victimes. Résoudre la question arménienne par le massacre était la seule solution efficace, viable et rapide envisagée par ce pouvoir.

La Première Guerre mondiale allait être le prétexte idéal pour la tuerie. Dans le contexte de conflit, les Arméniens étaient tout désignés comme ennemis de l’intérieur, et c’est au nom de leur traîtrise supposée que dès la fin de l’année 1914 commença le processus génocidaire.

Les Arméniens mobilisés dans l’armée du sultan furent d’abord rassemblés par unités et utilisés dans des tâches subalternes dégradantes, avant d’être massacrés par compagnies entières, dans toute l’Anatolie. Les biens des communautés étaient confisqués et les populations poussées à pieds vers la Mésopotamie. Sur la route, ceux qui ne mouraient pas d’épuisement étaient massacrés par l’Organisation spéciale, formation para-militaire, composée exclusivement de repris de justice sans scrupules, criminels endurcis encadrés par quelques officiers.

Ce mélange d’action étatique et parallèle clandestine engendra la confusion. Dans l’empire, certains savaient, étaient acteurs du génocide, tandis que d’autres demeuraient dans l’ignorance. On vit ainsi, en Mésopotamie, des officiers supérieurs prendre des commandements locaux et faire fusiller d’anciens massacreurs, entre 1916 et 1918, tandis que des hauts fonctionnaires protégeaient les assassins ou organisaient leurs mouvements. Au milieu de cette confusion, ce furent cependant les trois quarts de la communauté arménienne qui disparut. À cela il convient d’ajouter les Assyriens et les Chaldéens qui, situés au sud de l’Anatolie, à proximité des provinces kurdes, furent les victimes collatérales du génocide et subirent sur la route les massacres des autorités ottomanes et des Kurdes livrés à eux-mêmes, avec une rare violence. Là encore, les trois quarts de la communauté disparurent.

Les Européens, eux, savaient, et lorsqu’ils réclamèrent dès le début de l’année 1915 que cessent les confiscations de biens, les déportations et les massacres, ils reçurent une fin de non-recevoir, au nom de la souveraineté impériale. Les puissances de l’Entente se jurèrent bien de juger les assassins après la guerre.

L’oubli

En 1919, le traité de Sèvres organisa l’exercice de la justice. Pour s’attirer les bonnes grâces du vainqueur, l’administration impériale organisa l’arrestation de plusieurs centaines de génocidaires, et les tribunaux réunirent des preuves accablantes. À Malte une centaine de massacreurs ottomans croupissaient dans les geôles britanniques, en attente d’un jugement. Mais les sept principaux ministres responsables du génocide avaient pu fuir à temps.

Hélas ! la politique prévalut sur le droit des victimes. Dans l’Empire ottoman vaincu les groupes nationalistes s’agitaient. Français et Italiens jouaient contre les Anglais afin d’en diminuer l’influence victorieuse en Mésopotamie, en Jordanie et Palestine, progressant vers la Turquie. La rue stambouliote réclamait l’élargissement des prisonniers et la fin des poursuites, au nom de l’honneur national. La reprise en main du pays par la révolte républicaine et nationaliste de Mustapha Kemal renversa définitivement la situation en défaveur de la justice.

Les Grecs qui avaient pensé pouvoir reconstruire la grande Grèce archipélagique de jadis, autour de la Mer Égée, durent évacuer la côte de l’Anatolie. Le plus affreux des échanges fut conclu entre Athènes et le nouveau gouvernement d’Ankara ; les Grecs d’Anatolie seraient déportés vers la Grèce balkanique, tandis que les Turcs de Grèce seraient envoyés en Turquie d’Asie. Cela revenait à anéantir ce qu’il restait de la chrétienté anatolienne. Les Anglais, eux, contre le retour de leurs compatriotes prisonniers des Turcs, rendirent les officiers et fonctionnaires ottomans prisonniers à Malte.

Le génocide arménien allait tomber dans une longue phase d’oubli. Il n’y avait presque plus aucun chrétien en Anatolie, d’aucun groupe ethnique ou confessionnel, pour témoigner, et les poursuites s’arrêtaient d’elle-même.

Des 19 % de chrétiens anatoliens il n’en restait plus que 2 ou 3 %. L’ottomanisation rêvée par les Jeunes Turcs était accomplie, et Mustapha Kemal en achevant le travail génocidaire par la déportation des Grecs venait d’achever sans le savoir, au nom du nationalisme, la parfaite islamisation de la Turquie, créant les conditions qui allaient, un siècle plus tard, faire de la Turquie le terreau d’un islamisme moderne de genre nouveau et dont on murmure qu’il protège, voire encourage les djihadistes du Proche-Orient…

Tant qu’il y aura des hommes…

Aujourd’hui, la chrétienté anatolienne est spectrale, celle du Proche-Orient est crucifiée, le génocide arménien centenaire est comme l’image grossie, exagérée, de ce destin malheureux. Mais pour qui ne perd pas l’espérance de vue, on peut remarquer qu’accrochés à leurs montagnes, les survivants ont su faire refleurir la chrétienté. En Arménie, 3 000 000 de chrétiens sont là. Aux portes de la Géorgie, la mutation de l’Adjarie, petite province passée de 75 % de musulmans en 1990 à 75 % de chrétiens orthodoxes en 2015 est un autre signe intéressant de mutation fulgurante des comportements religieux dans une région pourtant islamisée depuis le XVe siècle. Tant qu’il y aura des hommes, rien ne sera perdu…

 

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