8 mai 1945 : Adieu vieille Europe !

(Keitel signe la capitulation allemande)

Cet article a été initialement publié sur l’excellent site de Liberté politique, que votre serviteur ne saurait trop vous conseiller de consulter et de soutenir.

Le récit est connu ; le 9 mai 1945 à minuit et un quart, à Berlin, l’Allemagne nazie capitulait devant les quatre grands vainqueurs de la guerre, les États-Unis, l’Union soviétique, le Royaume-Uni et la France, marquant d’une fin heureuse le plus abominable conflit de l’histoire européenne. La réalité est légèrement différente et plus forte de symboles.

EN VERITE, cette capitulation s’est déroulée en deux actes, qui ensemble illustrent l’enterrement de dernière classe du monde ancien et portent sur les fonts baptismaux ce monde nouveau si fragile qu’il doute déjà de lui-même en ce jour de son soixante-dixième anniversaire.

Premier acte, les capitulations séparées des armées allemandes, tentatives de sauvetage du monde ancien

Le 30 avril 1945 Hitler se donnait la mort dans Berlin en flammes. Le crépuscule des dieux avait pris des allures de bacchanales dans les sous-sols du bunker, et le gouvernement fantomatique de l’Allemagne presque vaincu héritait d’une situation, théoriquement solide, en réalité désespérée.

L’amiral Doenitz, héritier du Führer, disposait encore de six millions de soldats contrôlant les Pays-Bas, quelques réduits sur la côte atlantique, une large part de la Bavière et de la Tchécoslovaquie, le nord de l’Italie, l’ouest de l’Autriche, la plus grande part de la Yougoslavie, le Danemark, la Norvège et le littoral de la Courlande. En vérité, ces territoires, labourés par les bombes, n’étaient plus défendus que par des troupes désorganisées, épuisées, manquant de vivres, d’essence, de médicaments. Le gouvernement militaire du Reich expirait, son gouvernement civil n’était plus que l’ombre de lui-même.

Il n’y avait plus d’autre choix que de capituler.

Au cours des semaines précédentes, des dignitaires du Reich avaient tenté d’approcher le commandement américain, en secret d’Hitler, pour obtenir une paix séparée et concentrer tout l’effort de guerre allemand contre les forces communistes. Eisenhower, fidèle aux instructions de son gouvernement, avait refusé toute négociation et toute paix avant une reddition sans condition de l’Allemagne.

Sauver les civils

Puisque la paix séparée n’était pas possible, il fallait au moins négocier à l’Ouest une capitulation avantageuse afin d’évacuer hors de portée des Soviétiques les populations civiles menacées à l’est de l’Allemagne. Les militaires allemands savaient de quoi ils parlaient. Ils avaient laissé derrière eux, en URSS, des millions de morts civils et militaires, souvent exterminés dans des conditions ignobles d’inhumanité, et les Rouges, entrés dans les provinces baltes, en Pologne, en Hongrie, en Allemagne, se vengeaient avec une sauvagerie équivalente, brûlant, pillant, violant, massacrant et poussant devant eux des cohortes innombrables de réfugiés fuyant leur avancée pour ne pas périr.

Le sauvetage des civils était alors la première préoccupation des dignitaires du Reich agonisant.

Dans un premier temps, les armées allemandes parvinrent à obtenir des redditions séparées pour échapper le plus rapidement possible à l’avancée soviétique et se placer sous la sauvegarde des alliés de l’Ouest. Le 5 mai, les armées allemandes d’Italie capitulent. En Allemagne du Nord les troupes au contact des armées britanniques de Montgomery se rendent, et ce dernier accepte de recevoir la reddition de toute troupe allemande qui se présentera à lui.

Mais les Américains, fidèles à la promesse faite à Staline, sont inflexibles. Le 5 mai l’amiral Friedenburg est envoyé au GQG allié, à Reims. Les temps chevaleresques étaient loin… les nazis en avaient fait la démonstration, et ils allaient en subir le retour. Le général Eisenhower refusa de recevoir l’émissaire du gouvernement allemand. C’est un subordonné, Bedell-Smith, qui accueillit Friedenburg et lui signifia qu’il n’y aurait à l’avenir qu’une seule et unique capitulation pour tous les fronts, gelant ainsi la situation à l’instant de la capitulation et immobilisant toutes les forces militaires et les populations civiles aux mains du vainqueur sur le territoire duquel elles se trouveront, c’est-à-dire, pour des millions d’êtres humains, sous le pouvoir des Soviétiques, ce que Doenitz voulait éviter.

Friedenburg fut relevé le 6 mai par le général Jodl, chef d’état-major des armées allemandes. Celui-ci acceptait le principe d’une capitulation complète, mais demandait que pour quelques jours, les armées allemandes vaincues conservassent leur liberté de mouvement, afin d’échapper aux Russes encore et toujours.

Échapper aux Russes

Là encore, ce fut l’échec. Les Russes, au courant de toutes les négociations, ne comptaient pas se laisser berner. Eisenhower accepta finalement le principe d’une capitulation complète, lui-même laissant ouvertes ses lignes pendant deux jours, afin de permettre aux Allemands de les traverser. Il n’y avait donc pas d’autorisation de droit, mais dans les faits, ils pouvaient se sauver.

Le 7 mai à une heure, Doenitz acceptait à son tour, et Jodl pouvait signer, à 2h41 du matin, avec la signature américaine et soviétique au nom des alliés, Français et Anglais étant témoins.

Jodl n’eut qu’une sentence, une fois signée la capitulation. Elle illustrait, de par son auteur, toutes les contradictions du monde finissant :

« Général ! Par cette signature, le peuple et les soldats allemands se livrent, pour le meilleur et pour le pire à la discrétion des vainqueurs. Ils ont souffert et combattu plus que tout autre pays au monde pendant les cinq ans de cette guerre. En cet instant solennel, j’ose espérer que le vainqueur les traitera avec générosité. »

Cet appel aux Américains est illustratif de notre problème parce qu’il émane de la bouche d’un homme d’honneur, pur produit de l’esprit aristocratique et chevaleresque allemand des siècles passés. Jodl semblait considérait que, comme dans les guerres de jadis, les belligérants avaient loyalement combattu, pesaient le même poids et que le vaincu pouvait se livrer tout entier au vainqueur, espérant en son esprit de clémence.

Stupéfiante naïveté

Mais il y avait une stupéfiante naïveté dans ces propos. Jodl, en effet, ne pouvait ignorer avec quel cynisme les gouvernants nazis avaient trahi leurs promesses politiques durant toute la guerre, avec quelle cruauté ils avaient bafoué le droit et le sens de l’honneur par leur politique concentrationnaire et d’extermination des « races inférieures », notamment en Europe de l’Est.

Les négociateurs alliés savaient cela et ne pouvaient pas faire preuve de clémence avec les Allemands, ne serait-ce que parce qu’eux-mêmes s’étaient comportés en parfaits enfants du monde nouveau, bombardant les villes allemandes sans utilité militaire, utilisant toutes les armes à leur disposition pour vaincre sans souci des conséquences humaines et éthiques. Si les forces de l’Ouest étaient libératrices, mais à quel prix, celles de l’Est avaient soumis les peuples libérés à une dictature presque aussi odieuse que celle qui s’achevait.

Jodl apparaissait à ce moment-là comme le spectre candide d’un monde fini, celui de la vieille Europe des nations, des antiques royautés et des aristocraties terriennes. Cette Europe née sur les décombres de l’empire romain, entrée en décadence dans le chamboulement de la révolution française et de l’empire, et définitivement balayée avec la Première Guerre mondiale, avait cru se survivre à elle-même durant le temps d’incertitude de l’entre-deux guerres. Le second conflit mondial avait tiré un trait définitif dessus. L’esprit ancien n’était plus, les nazis comme les communistes s’en étaient fait les derniers fossoyeurs et les Américains, représentants du monde neuf, allaient bâtir, du moins à l’Ouest, sur les ruines, la nouvelle Europe libre.

Deuxième acte, la capitulation militaire dans Berlin en ruines, naissance du monde nouveau

La capitulation signée, cependant, les Soviétiques ne comptaient pas s’en tenir là. Cet acte purement militaire, signé dans une école convertie en quartier général de campagne, aux abords de la ville de Reims, en Europe de l’Ouest, ne les satisfaisait pas.

Ils exigèrent que la scène fut jouée de nouveau, mais chez eux, à Berlin, au coeur des ruines, dans les territoires contrôlés par leurs forces. La reddition militaire devenait de ce fait un acte profondément politique lourd de symbole en actant la fin de la guerre sur les décombres de la capitale du Reich vaincu. C’était une humiliation dont les Soviétiques étaient les orchestrateurs.

La scène de l’humiliation

Dans la fin de la journée du huit mai, les délégations alliées étaient réunies avec les Allemands. Le général de Lattre de Tassigny représentait la France qui venait s’inviter plus qu’elle n’avait été invitée. Le général Spaatz représentait Eisenhower, Tedder le Royaume-Uni et Joukov, le glorieux général, icône de la libération soviétique, était là pour l’URSS. Face à eux, Jodl ne suffisait pas, c’est le Feldmarshal Keitel qui fut envoyé, à l’invitation des Russes. Keitel avait dirigé les armées allemandes durant la guerre, il avait assisté Hitler jusque dans les derniers jours, le symbole était fort.

À minuit douze, le neuf mai, la délégation allemande était introduite devant les vainqueurs. Un parterre de journalistes inonda la salle de la lueur de ses flashs, éblouissant les Allemands. Keitel salua de son bâton de maréchal. Sur un signe de Joukov, nul ne rendit son salut au général vaincu. C’était une nouvelle gifle du monde nouveau à l’ancien. Scène d’autant plus cruelle que Keitel était, à l’image de Jodl, un spectre de l’ancien esprit de noblesse, mandaté par les brigands qui avaient incendié l’Europe et détruit tout ce qui avait pu subsister en Allemagne d’esprit européen de jadis. Blessé, Keitel ne se leva pas lorsque Joukov, debout, lut l’acte de capitulation. Aux questions du Russe, l’Allemand ne répondit jamais que par oui ou par non. Lorsqu’il demanda vingt-quatre heures pour que son gouvernement prit connaissance de l’acte, cette grâce lui fut refusée et il signa.

L’Europe témoin

À son côté, au nom des armées alliées, Joukov et Spaatz apposèrent leur paraphe. De Lattre et Tedder ne signèrent que comme témoins. La France et le Royaume-Uni, seuls Européens à siéger du côté des vainqueurs, étaient relégués à des positions subalternes. Les rôles étaient bien marqués, Américains et Soviétiques avaient gagné la guerre, ils gouverneraient désormais le monde et cette capitulation qui mettait fin à la croisade contre le nazisme était l’acte de naissance de ce temps nouveau.

La vieille Europe, dès cet instant, ne put se bercer des illusions de sa survivance. Écrasée sous les bombes de la guerre, épuisée par les massacres, soumise au rationnement des ressources, elle ne pouvait que choisir entre l’Ouest et l’Est, Américains ou Soviétiques, le monde libre sous tutelle américaine ou la dictature sous la botte communiste.

De choix, même, il n’y eut pas vraiment.

Faut-il encore commémorer le huit mai 1945 ?

Soixante-dix ans plus tard, que reste-t-il de ce monde nouveau-né en 1945, celui de la Guerre froide ?

L’Europe a continué sa chute, avec la perte de ses empires coloniaux et son intégration parfaite dans l’OTAN, alliance nécessaire sans doute à la paix de l’Occident, mais sous contrôle total des Américains.

L’Union soviétique a fait trembler le monde pendant quarante-cinq ans, mais elle n’est plus, et la nouvelle Russie n’est pas une puissance hégémonique.

Les États-Unis, eux, furent les grands vainqueurs de la Guerre mondiale et de la Guerre froide. Leur mode de vie est devenu un modèle. Leurs armes assurent plus ou moins bien la paix du monde, au service de leurs intérêts directs. Ils demeurent encore la première puissance mondiale à tous niveaux et les États de l’Europe occidentale, même rassemblés dans l’Union européenne, sont leurs féaux.

Le mode de vie libéral, tant en économie que dans les mœurs, exerce un pouvoir hégémonique.

À première vue, le huit mai 1945 pourrait même être interprété comme l’acte de naissance véritable de ce que Francis Fukuyama nommait « la fin de l’histoire » en postulant que le modèle de la démocratie libérale, individualiste et égalitaire, avait emporté la partie sur le monde entier avec la fin de la Guerre froide, établissant une hégémonie démocratique comme l’avait prophétisé Tocqueville en son temps.

Fin de l’après-guerre

Mais la réalité est sans doute plus complexe. D’une part, la toute puissance américaine est remise en cause par la réaffirmation russe et la croissance chinoise. D’autre part, la tempête qui s’est levée dans le monde musulman de Tanger à Djakarta ne semble pas prête de s’apaiser et elle apparaît comme le plus grand défi que les États-Unis aient à relever dans les prochaines années. Force est de constater que, ici, leurs postures diplomatiques traditionnelles visant à diviser pour mieux régner, à alterner démocratisme stratégique et cynisme tactique ont échoué, voire ont contribué à soulever la bourrasque.

En retour, il est peu probable que l’islam, lui-même traversé de courants internes contraires et soumis dans certaines zones à la très forte pression de l’évangélisme protestant puisse sortir vainqueur de la confrontation. L’islamisme, en son sein, n’a pas les moyens de la victoire finale, il n’a que ceux d’une nuisance à durée indéterminée.

Enfin, si l’Europe semble repue dans son athéisme, il est évident que les autres continents, à commencer par l’Amérique du Nord, ont soif de spirituel, illustrant l’incapacité du libéralisme moderne à répondre de manière complète aux besoins humains. En Europe même il y aurait à y redire, notamment en France.

Géostratégiquement, économiquement, politiquement et spirituellement, soixante-dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, notre monde est à l’orée de temps nouveaux dont nous ignorons totalement ce qu’ils seront et dans combien de temps ils apparaîtront dans toute leur vigueur.

Le 8 mai est déjà un souvenir…

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