Ce fut un 21 mars. La communauté nouvelle de Cîteaux.

( Cet article a été publié sur le site de Liberté politique, que votre serviteur vous invite à découvrir)

Les cistels, dans le parler de jadis, étaient des joncs. Cîteaux, en ce 21 mars 1098, se couvrait de cabanes de bois. On l’appelait le Nouveau Monastère. Il était sis au creux d’une vallée inhospitalière, éloignée des villes, des grandes maisons religieuses, peuplée par un petit village de serfs et depuis peu, par une vingtaine de moines.Là naquit lune des plus formidables « communautés nouvelles » de lhistoire de l’Église, fille du renouveau et de lobéissance. Et dix-sept ans plus tard, en 1115, ce sera la création de Clairvaux, dont nous commémorons cette année le 900e anniversaire.

HABILLES d’une robe de laine non teinte, le corps maigre, ces frères blancs rayonnaient de joie. Dom Robert les menait, « la grâce de Dieu avait touché [leur] cœur, préférant les labeurs, les austérités et les fatigues de leur bienheureux père saint Benoît aux douceurs d’une vie abondante et facile », raconta plus tard frère Conrad d’Eberbach dans LeGrand Exorde.

Quelle mouche avait piqué Robert pour vouloir fonder un monastère dans cette solitude désolée, ce « désert » comme on disait ?

Parent des puissants comtes de Troyes, Robert avait embrassé la vie bénédictine à quinze ans, au monastère de Montier-la-Celle. Son talent, sa grande piété et sans doute son rang, firent de lui le prieur de la communauté. Élu abbé de Saint-Michel-de-Tonnerre, près d’Auxerre, sa grande rigueur déplut à ses moines. Une première fois, il quitta son abbaye, rejoignant une communauté de solitaires en la forêt de Collan. Le rayonnement de Robert était tel que les vocations affluèrent en ces bois. Il fallut songer à fonder un monastère pour structurer la vie religieuse de ces hommes plein d’ardeur.

En 1075 était fondée Molesmes, maison suivant la règle de saint Benoît, entre Langres et Auxerre. Les moines travaillant la terre de leurs mains, accueillant les pauvres et soignant les malades, voyaient aussi venir à eux les vocations attirées par cette vie de détachement, et les dons en argent et en terres pour dire des messes perpétuelles aux intentions d’une famille, ou en remerciement de l’œuvre accomplie dans la région. Ces dons causèrent une richesse telle que Robert, confronté à l’amollissement irrémédiablede ses moines, partit une nouvelle fois, accompagné des religieux les plus observants, et les plus fidèles à son exemple.

L’évêque de Châlons donna son consentement pour la fondation d’une nouvelle communauté, et le duc de Bourgogne, Eudes, fit l’offrande d’une terre. Ainsi naquit Cîteaux, du désir inextinguible d’absolu de saint Robert de Molesmes.

La pauvreté évangélique

Que voulaient ces moines ? Se retirer du monde, suivre la règle de saint Benoît dans l’esprit le plus fidèle au fondateur, retrouver la pauvreté évangélique, vivre du travail de leurs mains, vivre l’ascèse en ne conservant que l’essentiel. À Cîteaux, chaque moine n’avait que deux habits, de cette même laine blanche, sans apprêt ni teinture. Le gras et la viande étaient réservés aux malades et aux hôtes. Les frères dormaient sur une simple planche de bois, se réveillant à minuit pour les matines et vivant leur journée au rythme des offices, de l’étude, de l’oraison et des travaux de construction.

Cette nouvelle communauté fut la dernière des grands ordres qui renouvelèrent la vie monastique de l’Église latine aux Xe et XIe siècles. De Cluny à Cîteaux, il y eût Fontevraud, la Grande Chartreuse, l’ordre de Tiron, le monastère de Savigny, les bénédictins de Cadouin, Dalon et Bournet. La liste des fondations  serait trop longue. Chacune engendra prieurés, abbayes sœurs, ermitages. Leur fil conducteur était le détachement du monde, l’offrande totale de sa vie à Dieu dans un retour à l’esprit évangélique et à la pureté de la règle de saint Benoît. Ces moines et ces ermites furent de grands apôtres de la foi, bouleversant le cœur d’orgueilleux seigneurs qui se firent fondateurs d’ordres ou ermites solitaires, expiant les fautes d’une vie mondaine au fond d’une cabane dans le creux d’un bois obscur. Ils convertirent des rois et donnèrent à l’Église des évêques, des cardinaux et des papes. Les grands conciles qui réformèrent l’Église médiévale n’auraient rien été sans eux.

Stupéfiante délicatesse de l’Esprit saint, chaque fois qu’un ordre tombait en décadence, de nouvelles pousses se faisaient jour. Cîteaux fut l’une d’elles. Mais le risque était grand, dans ce rêve de pureté, de pécher par excès, de se rebeller contre l’Église même ou de prôner l’impossible, comme les Spirituels franciscains au siècle suivant. En somme, à trop faire l’ange, on pouvait devenir démon.

Obéissance

La règle sauva les cisterciens, à commencer par le premier de ses principes, l’obéissance. À Molesmes, les dons se faisaient plus rares et les visiteurs prestigieux moins fréquents, depuis que Robert était parti. Le nouvel abbé obtint du pape Urbain II lui-même le retour de Robert parmi les siens. Ce commandement manifestement injuste, privait les jeunes moines de Cîteaux de leur père fondateur, et ce, pour des raisons essentiellement mondaines. Robert regagna Molesmes où il vécut encore onze années, à l’écart.

En se soumettant, Cîteaux avait montré qu’il préférait le bien commun de l’Église, même à une toute petite échelle, plutôt que son bénéfice propre immédiat. Cette soumission à un bien plus grand était allée jusqu’à accepter un ordre incompréhensible, gardant confiance à ceux qui étaient investis des charges du gouvernement pastoral.

L’Esprit pourvut au bien de Cîteaux. Le 11 avril 1112, l’abbaye comptait toujours vingt frères et les vocations se faisaient rares. L’ordre allait mourir avec ses fondateurs, lorsque frappèrent à la porte trente et un chevaliers, menés par Bernard de Fontaines. Dépouillés de leurs armes, ils venaient demander l’habit religieux pour entrer au service du Roi des cieux. Ce Bernard avait vingt-cinq ans et une mauvaise santé. C’était pourtant lui le grand saint Bernard, fondateur de Clairvaux, par le zèle duquel Cîteaux compta en quelques décennies près de deux cent prieurés et abbayes sœurs et des milliers de moines.

Athlètes de Dieu

Ces moines de Cîteaux, comme ceux de Cluny, ont bien mérité leur surnom « d’athlètes de Dieu ». L’Europe leur est redevable du bien immense de leurs prières, de la transmission par la copie de milliers de manuscrits antiques et médiévaux, de larges pans de la sagesse latine et grecque ; mais aussi du défrichement de terres incultes devenues de belles vignes et des villages au peuple abondant ; et enfin d’un esprit qui irrigue aujourd’hui encore la vie monastique.

La grâce est le plus beau des cadeaux, mais aussi le plus aisé à perdre. Lorsque Cîteaux, couverte par les dons des plus grands seigneurs et des rois, ne prêcha plus que par la parole et non plus par l’exemple, des ordres nouveaux se levèrent pour maintenir l’exigence évangélique, ce furent les dominicains, dont sont commémorés les huit cent ans d’existence en cette année 2015.

Cette floraison de communautés nouvelles revivifiant le vieux corps de l’Église lorsqu’il semble s’affaisser de fatigue n’est pas sans rappeler des années plus proches de nous. Cîteaux reste encore aujourd’hui un témoignage et un exemple à méditer. « N’ayez donc point de souci du lendemain, car le lendemain aura souci de lui-même : à chaque jour suffit sa peine » (Mt, VI, 34).

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