…Au risque du schisme ?


(La Vierge de miséricorde, Enguerrand Quarton, vers 1444)

L’actuel synode sur la famille a soulevé un débat interne à l’Eglise sans doute aussi vif que celui qui marqua les années du concile Vatican II. Les bataillons ayant quelque peu maigris en Europe depuis les années 1960, la discussion prend parfois des allures de querelles picrocholines. Mais en Afrique, en Amérique latine, en Asie, les passions se soulèvent également.

Il est vrai que ce synode, purement pastoral et disciplinaire, entend apporter des réponses actuelles à des questions essentielles, celle de la préparation au mariage, absente ou très faible dans de nombreux pays non européens, celle des mariages forcés, de la polygamie, des mariages mixtes, autrement plus importante dans des Etats où la foi catholique est persécutée. De ces querelles il est peu question en Europe. L’Occident, emplit de lui-même, ne s’intéresse qu’au sort des divorcés remariés et de leur accès à la communion, à la reconnaissance des concubinages et des unions homosexuelles. On a vu, depuis la fin du pontificat de Benoît XVI, des commentateurs exulter de joie parce que le pontife avait déclaré que sans doute, si on y regardait de plus près, au moins la moitié des unions pouvait être frappée de nullité. Le journaliste chrétien français ou allemand voyait midi à sa porte, oubliant un peu vite que c’est à toute la chrétienté que parlait le pape, et qu’en Amérique latine ou en Afrique, en effet, entre les mariages forcés, ceux où l’épouse n’a pas atteint la maturité requise pour comprendre le sens de son acte et ceux où l’un des époux a trompé l’autre sur sa situation afin que l’union se fasse, il y aurait certainement à redire pour proclamer des nullités à tours de bras. Mais ce n’est certainement pas le cas en Europe, où la plupart des mariages sont librement consentis, sans tromperie, par des personnes mûres et les unions hardiment consommées !

Seulement, voilà ! Nous sommes en France en 2015, et tandis qu’il s’agit de vies humaines en jeu dans des régions entières du monde, nous nous déchirons sur des questions, certes fondamentales, mais qui ne tueront jamais personne. La question est de savoir, dès lors, ce qui pourrait advenir après le synode de l’automne 2015. Les espoirs et les craintes soulevés sont tels qu’il y a fort à parier que les déceptions seront à la même hauteur, dans un camp ou l’autre, si ce n’est dans les deux en cas de conclusion mi-figue, mi-raisin. Que le pape vienne à octroyer la communion aux personnes divorcées et remariées, sous le paravent de mille précautions juridiques, et des fidèles, des prêtres, des évêques basculeront dans le schisme au nom de la défense de la foi menacée. Que le pape maintienne, finalement, l’enseignement et la discipline actuels de l’Eglise, et ce sont des fidèles trompés de faux espoirs pendant des mois qui se dresseront ou s’éloigneront de l’Eglise.

Les deux situations ne se valent pas, certes. Dans le premier cas de figure il s’agirait, de la part du pape, d’une tromperie sur l’enseignement même du Christ et sur la tradition millénaire de l’Eglise, d’un coup de canif planté dans la réalité même du pêché et de la grâce. Dans le second cas de figure il s’agirait du maintien, peut-être maladroit mais juste, de ce qui fut.

Mais les deux attitudes qui semblent poindre le bout de leur nez et dont nous avons des avant-goûts par les sorties récentes du cardinal Burke parlant de « résistance » en cas d’accession des divorcés remariés à la communion, ou par la très dommageable et douloureuse grève de l’eucharistie menée par les patronnes du « comité de la jupe », tant que justement le pape n’aura pas accordé cela, ces deux attitudes, donc, sont également dangereuses pour les fidèles et l’Eglise.

Dans les deux cas, même si un camp est dans le vrai initialement quand l’autre est dans l’erreur, il y a le risque de poser un acte profondément faux, celui de la rupture avec l’Eglise visible et hiérarchique qui, seule, depuis la promesse faite par Jésus Christ à Saint Pierre, dispose des promesses de la vie éternelle.
En somme, rompre avec l’Eglise, quel que soit le motif, sera un faux pas. Il n’y a pas de schisme qui ait durablement bien vécu, sans se fossiliser ou dériver en multiples églises parallèles et antagonistes.
Par ailleurs, dire que le pape a tort sur un point, et se séparer de lui de manière totale, c’est en conclure, d’une façon ou d’une autre, que s’il y a litige sur un élément, tout doit être jeté par la fenêtre en même temps. C’est l’attitude actuelle de certains clercs qui, ayant rompu avec l’Eglise pour des questions spécifiques, en 1988, sont depuis entrés dans une attitude de critique systématique de tout le magistère de l’Eglise produit depuis lors. Mais cela pose un problème de foi. Croyons-nous vraiment que Jésus Christ a établi l’Eglise ? Croyons-nous vraiment que Jésus Christ est vrai Dieu et vrai homme ? Croyons-nous vraiment que l’union à Jésus Christ nous sauvera de la mort éternelle, des peines de l’enfer ? Si oui, nous ne pouvons pas en conscience nous séparer de l’Eglise de manière totale pour des divergences spécifiques et peut-être temporaires. Ceux qui le font ou qui le feraient à cause de l’accès des divorcés remariés à la communion commettraient une erreur pour leur salut et se tromperaient dans la manière d’appréhender l’Eglise. Ils oublieraient que si erreur il y a, elle ne pourra durer de façon définitive, et qu’elle ne vaut donc pas la peine de se couper des sacrements, ou de la succession apostolique.

Que faire ? Protester sans doute, et dans les formes permises par le droit canon. Que faire si on vous ordonne de vous taire ? Obéir et protester en sourdine, confidentiellement, par la multiplication des suppliques privées. C’est ce que firent les cardinaux Congar et de Lubac ou le père Teilhard de Chardin, lorsqu’ils furent interdits d’enseignement. Ils se turent jusqu’à la levée de leurs condamnations respectives. C’est ce que ne fit pas l’abbé de Lamennais, qui finit défroqué et en rupture avec l’Eglise. C’est ce que ne fit pas Monseigneur Lefebvre, qui mourut frappé d’excommunication. Les trois premiers avaient-ils tort dans leurs enseignements ? Si l’Eglise les a réhabilité de leur vivant, on peut supposer que non, mais la prudence pour le salut des âmes et le gouvernement de l’Eglise voulait qu’ils se taisent jusqu’à ce que leur cas soit examiné avec certitude. Les deux seconds étaient-ils dans l’erreur dans leurs enseignements ? Nous ne pouvons pas le savoir pour l’instant, et leur cause semble difficile, car au-delà de leurs enseignements, en rompant avec l’Eglise, ils ont élargi la plaie à une erreur générale, là où il n’y avait peut-être qu’erreur de détail.

Obéir jusqu’à se taire ? Voilà qui est résolument anti-moderne. Mais tant pis, c’est la meilleure manière de prouver au monde qui nous entoure que l’Eglise est notre mère. Des enfants, devant une injustice, protestent, élèvent la voix, trépignent pour se faire entendre. Mais quand leurs parents leur ordonnent de se taire, ils ne quittent pas la maison, se coupant de leur famille et de tout l’amour qu’ils y recevaient, ils acceptent la raison de leurs parents et ne reviennent à la charge que discrètement, timidement, dans le secret des tête à tête. Voilà sans doute ce qui devrait bien plus occuper les contestataires de tout bord pour l’avenir, plutôt que d’instiller, doucement mais sûrement, le venin du schisme.

En attendant, prions, profitons de l’occasion donnée par nos diocèses de nous exprimer pour le faire, dans les équipes synodales, et si d’aventure, quelle que soit notre chapelle, nous venions à être déçus ou blessés par ce qui arrivera à l’automne prochain, gardons en tête ces principes élémentaires de vie familiale. Jamais de rupture définitive !

 

 

 

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