Esprit de février, esprit de janvier ?

A quelques semaines près, le 6 février 1934 et le 11 janvier 2015 se répondent. L’un fut une manifestation contre la corruption politique et la déliquescence des partis, l’autre fut un rassemblement pour la liberté d’expression et contre le terrorisme. Les deux événements, a posteriori, ont été perçus comme fondateurs.

Mais de quoi ?

Revenons sur les faits. Le 25 décembre 1933, Alexandre Stavisky est arrêté pour une escroquerie bancaire s’élevant à plusieurs centaines de millions de francs, au préjudice des clients du crédit municipal de Bayonne. Le sous-préfet qui avait ordonné son arrestation ayant été déplacé administrativement peu après, les soupçons de complicités politiques sont éveillés dans la presse. Peu de temps après, le parquet de Paris révèle les complicités de Stavisky. Ce ne sont que ministres, députés, sénateurs, magistrats, tous radicaux socialistes. La France gronde alors contre ce parlement de voleurs corrompus, et il n’en faut pas plus que le suicide douteux du principal suspect, dans son chalet de Chamonix, pour mettre le feu aux poudres.

Edouard Daladier, président du Conseil, membre du parti radical, tentait vainement de rétablir la dignité éclaboussée de l’Etat en déplaçant les fonctionnaires gênant et en faisant taire les politiques marqués par le scandale. Dans sa furie, ce politique chevronné se débarrassait surtout de ceux qui pouvaient faire de l’ombre à son pouvoir. Jean Chiappe, très puissant et très aimé préfet de police de Paris était muté au Maroc, accusé d’avoir trop souvent réprimé les manifestations syndicales et pas assez celles des ligues nationalistes ou patriotiques. Ce n’était pas faux. Mais mal en prit à Daladier.

Le 6 février 1934 était organisée, à Paris, en réponse à ces affaires, une manifestation de dénonciation du parlementarisme vermoulu. Ce n’était pas la première du genre, et la coupe était pleine.

Qui composait le cortège des manifestants ? Les gros bataillons étaient avant tout des anciens combattants, de la ligue des Croix de feu, de l’Union nationale des combattants, mais aussi l’association républicaine des anciens combattants, proche du PCF. Venaient ensuite les ligues nationalistes, notamment la royaliste Action française et la républicaine Jeunesse patriote. Enfin, moins nombreuses, les ligues fascistes, dont la ligue des faisceaux était la plus importante. A ces groupes s’ajouta la masse importante des mécontents de tous bords politiques. En ce sens, c’était un rassemblement transpartisan, alliant républicains légalistes, royalistes, chrétiens démocrates, fascistes, républicains nationalistes, radicaux dégoûtés du parti radical et communistes.

Plusieurs rassemblements avaient déjà eu lieu dans la journée du 6, place de la Concorde, boulevard Saint-Germain, place de l’Hôtel de Ville, avant que ne s’élance le cortège principal, rue Royale, en direction de la place de la Concorde avec, en ligne de mire, l’assemblée nationale.

Les combats de rue se déclenchèrent presque aussitôt, entre les manifestants et les gendarmes, policiers et gardes à cheval présents. Le cortège voulait franchir le pont de la Concorde, la foule grossissait et grondait sur la place. On se battait aussi rive gauche près de Solférino. A l’Assemblée les députés siégeaient. Plusieurs d’entre eux, présents dans le cortège, ayant pu se faufiler entre les cordons de police, l’écharpe tricolore en travers du ventre, vinrent montrer leurs crânes ensanglantés à la tribune, appelant à la démission du gouvernement à peine nommé.
Mais dans les rues, la situation venait de dégénérer. Des coups de feu avaient été entendus. Immédiatement, les forces de l’ordre répondirent. Les premiers hommes s’effondraient au sol, tandis que le lieutenant colonel de la Rocque, soucieux d’éviter le bain de sang, donnait l’ordre aux Croix de feu de se retirer. Les ligues d’anciens combattants vidaient les lieux en hurlant « lâches, vous nous tirez dessus. Nous reviendrons armés » !
En quelques instants il ne resta plus sur la place que les quelques milliers d’hommes des ligues nationalistes et royalistes, prêts à en découdre. La bataille commençait. Des autobus, arrêtés, étaient enflammés et poussés à bras par les émeutiers contre les cordons de gendarmes. Tandis que la garde lançait ses charges, les manifestants à pied lançaient des pavés fraîchement descellés, arrachaient les grilles entourant les arbres pour en faire des piques ou des projectiles. Les cannes brandies s’abattaient sur les crânes des agents de police, tandis que matraques et pistolets sortaient des poches. Mais que pouvait cette horde sans cohérence devant l’action résolue de forces entraînées et savamment commandées.
Tandis que la nuit tombait, éclairée par les bus enflammés, les derniers manifestants étaient dispersés à grands coups de gourdins. On dénombra deux morts parmi les forces de l’ordre, quinze chez les manifestants, et 1500 blessés dont la moitié de policiers, gendarmes et militaires, la moitié de manifestants.

Le lendemain même, saisissant la balle au bond, faisant oublier sa complicité dans les affaires de corruption des mois précédents, la majorité parlementaire, radicale et socialiste, dénonçait le complot fasciste qui avait failli emporter la république, contre lequel il convenait désormais de s’unir afin de sauver le droit et la liberté en France.

De complot y eut-il véritablement ? Les émeutiers voulurent-ils renverser la république ? Dans les rangs de l’Action française et des Jeunesses patriotes, sans doute, oui ! Et ce n’était pas d’hier. Mais certainement pas parmi les anciens combattants qui composaient la majorité du cortège. Les organisateurs de la marche n’avaient jamais eu l’envie de prendre l’Assemblée et d’accaparer le pouvoir. « Pour en faire quoi? » avait rétorqué Weygand à l’issue d’une réunion en catimini avec Chiappe peu de temps avant l’émeute.

C’est sans doute la plus grande mystification politicienne du XXe siècle français ! Avoir réussi à faire croire à une tentative de coup d’Etat, au point de pouvoir s’appuyer sur une menace fasciste fantomatique pour emporter les élections de 1936, et au point que quatre-vingt ans plus tard, il y a encore des nostalgiques pour croire que les mouvements dont ils sont les héritiers ont vraiment failli prendre le pouvoir ce jour-là…

Mais au-delà du mythe, le 6 février 1934 fut un moment marqueur de notre histoire récente. Il fut le point visible d’une vague très profonde et plus ancienne de dégoût de la société civile pour la vie politique et les institutions de la IIIe République. Il fut le déclencheur d’un véritable sursaut dans les milieux politiques français non conformistes de ce temps. Il y eut bien « un esprit de février », qui fut fondateur pour l’avenir, et profondément trans-partisan. Il n’y eut que Robert Brasillach pour, quarante-huit heures avant son exécution, se revendiquer de ce souvenir en écrivant « Les derniers coups de feu continuent de briller dans le jour indistinct où sont tombés les nôtres. Sur onze ans de retard, serai-je donc des vôtres ? Je pense à vous ce soir, ô morts de Février. »

Comment se traduisit ce mouvement de fond dont le 6 février 1934 fut l’expression violente et incontrôlée ? Ce furent des cercles politiques marginaux qui s’en firent les interprètes les plus audacieux. Les non-conformistes, les personnalistes, les rédacteurs de la revue Esprit, ceux de la revue X-crise, ceux d’Ordre nouveau, des personnalités individuelles comme André Tardieu, Robert Aron, Jean de Fabrègues, Denis de Rougemont sont tous issus de ce mouvement. Ils avaient commencé à écrire et réfléchir avant le 6 février. Cet événement leur donnait raison et ils poursuivirent avec d’autant plus d’allant leurs réflexions après. Que voulaient-ils ? Une économie replaçant l’homme au coeur et non pas soumise aux lois aveugles du marché. Pour ce faire ils voulaient un homme enraciné dans des corps constitués, syndicats et corporations. Ils voulaient un Etat fort et planificateur. Non pas fort au sens dictatorial, mais avec un chef de l’Etat au-dessus des partis et disposant de réels pouvoirs. Non pas planificateur au sens stalinien, mais en définissant les orientations stratégiques principales de la France. Ils voulaient un système social juste et protecteur pour tous, une réforme de l’habitat collectif. En somme, largement issus des grands corps de l’Etat et des écoles polytechnique et normale supérieure, ils repensaient la France en technocrates réformateurs, défenseurs d’un Etat fort appuyé sur une société civile organisée autour de corporations professionnelles et de territoires décentralisés.

Tout cela ne vous rappelle rien ? Ce sont les racines honteuses de la France moderne. Celles que nos historiens préfèrent masquer par le mensonge du Front populaire. Mensonge ? En effet, une fois élus, les membres du Front populaire ne réformèrent pas par grandeur d’âme, mais sous la pression des grèves menées par des patrons de centrales syndicales qu’ils tentèrent d’évincer par la suite et dont plusieurs se retrouvèrent dans les cabinets ministériels du régime de… Vichy ! Racines honteuses ? Oui, car il est difficile d’admettre, pour les esprits gavés de propagande post-1945 crypto-communiste, que ceux qui inspirèrent aussi bien les réformes du régime de Vichy, le programme du Conseil national de la résistance, les visées constitutionnelles du général De Gaulle et les principales ordonnances de 1945-1946 fondant notre système social actuel venaient des mêmes milieux politiques parallèles, éloignés de la nomenklatura radicale-socialiste, républicains de raison pour les uns, nostalgiques du roi pour les autres, et toujours méfiants envers le parlementarisme et les partis. Ces hommes ont fondé la France d’après guerre, rêvèrent de l’Europe telle qu’elle s’est construite depuis, et s’ils prirent des chemins différents, tous furent marqués par le 6 février 1934 comme par un acte de nouvelle naissance.

On peut se souvenir du 6 février et remettre les événements à l’endroit. Voilà que ce jour a une toute autre ampleur que celle qu’on lui prête habituellement.

Que vient alors faire notre 11 janvier 2015 là-dedans ? A la différence du 6 février, il n’a pas été décelé a posteriori comme fondateur. Il a été proclamé comme tel avant même que les manifestants ne se rassemblent. En réalité l’histoire de ce jour reste encore à écrire, et surtout celle de ses conséquences.
Les événements reposent entre nos mains.
Ce 11 janvier a réveillé le moulin à paroles de nos politiques qui se font les pompiers de l’urgence pour les ZEP, les banlieues chaudes, la laïcité, oubliant les campagnes isolées, les petites provinces moribondes, les bassins de chômage massif, les déserts médicaux. En somme oubliant la France qui souffre silencieusement dans l’indifférence au profit de celle qui souffre, certes, mais qui reçoit des milliards depuis des années, pour que les voitures y brûlent moins, en pures pertes, faute sans doute de politiques réellement adaptées et courageuses.
Ce préchi-prêcha a d’autant plus de saveur qu’il est le fruit des pyromanes qui ont allumé l’incendie par leur impéritie.
Il nous appartient, à nous, simples citoyens aimant notre patrie, de faire en sorte que cet instant de rassemblement prenne un autre sens, qu’il ne soit pas celui de la défense des dessinateurs d’étrons enturbannés et des menteurs-voleurs qui gouvernent la nation avec une inefficacité qui n’est plus à prouver ; mais un jalon parmi d’autres dans le réveil d’une conscience bien endormie du bien commun et du souci de justice authentique, incluant vérité, autorité et amour des libertés.
Nous en sommes loin.

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