La place des morts est parmi les vivants !


(Memento mori !)

Dans les derniers jours de l’année 2014, votre serviteur a été le témoin indirect d’un nombre relativement important de décès, dans des familles alliées à la sienne ou dans des familles amies. Morts brutales et inattendues, morts contre nature frappant les jeunes avant les vieux, morts libératrices, morts accidentelles ou de maladie, tout ou presque y fut à l’exception de la mort provoquée.

Plus intéressante fut la manière dont ces différentes morts ont été traitées. Certaines ont fait l’objet de rassemblements, de moments de recueillement collectif, quand d’autres étaient littéralement escamotées, réglées dans l’hébétement et la précipitation.

Ces disparitions ont éveillé en la mémoire de votre serviteur le souvenir de toutes les agonies et de tous les trépas dont il fut le témoin, et de tous les hommes morts qu’il a pu voir jusqu’à ce jour, avec leurs funérailles. Il n’y en pas un très grand nombre, mais assez pour établir le constat commun que tout le monde a déjà fait sans doute en pareille situation ;

Les morts contemporaines sont des morts camouflées, proprettes, en hôpital. De veillées funèbres il n’y en a presque plus. Le défunt est exposé le moins de temps possible et vite enterré ou incinéré. Dans les cimetières la pierre tombale ne fleurit plus. Nul ne retourne sur ses pas pour visiter son parent ou son ami. La mort est devenue comme absente dans notre société. On ne la mentionne plus d’ailleurs, et en ces temps de débat sur l’euthanasie on ne prononce jamais le mot « mort », remplacé par le terme « fin de vie », qui est sensiblement différent puisqu’il fait référence à l’entrée en agonie.

Cette évolution de notre monde est à son image.

Dans les siècles passés, le rapport à la mort fut toujours le reflet du climat social général. En des temps où la moitié des enfants mourrait en bas âge, où un quinquagénaire était un vieillard, où accidents et morts violentes étaient légions le mort restait présent au milieu des vivants. Les cimetières étaient à l’abord immédiat de l’église paroissiale, voire dans l’église elle-même. On foulait alors les tombes au pied chaque jour. Lorsque le sous-sol était plein, la communauté tout entière assistait à la translation des ossements vers un ossuaire. La belle Bretagne est encore pleine de ces petites maisons de granit bâties à deux pas des églises.
Les personnages d’importance restaient au milieu des hommes par le gisant. Le gisant lui-même a reflété son époque. Visage apaisé et corps harmonieux de l’heureux XIIIe siècle, temps de Saint-Louis. Squelette tourmenté déposé sur un sarcophage orné de danses macabres dans le terrible XIVe siècle de la guerre de Cent ans.

Dans les siècles de l’Antiquité les morts de la famille étaient enterrés au milieu de la propriété, parfois sur le bord des routes à la vue de tous les passants. On racontait volontiers que le foyer perpétuellement allumé, dans les familles de la plus haute antiquité ou dans certaines cités, reposait sur la dalle du tombeau du premier ancêtre fondateur.
Les Anciens, qui croyaient à l’immortalité de l’âme, mais toujours associée au corps, allaient sur la tombe des leurs à intervalles réguliers pour des cérémonies festives, où des aliments étaient offerts au défunt.

L’habitude de fleurir les tombes et de visiter les morts le 2 novembre en est l’actuelle et atténuée survivance.

Chaque génération d’hommes a eu sa manière d’honorer ceux qui l’avaient précédé dans la vie. Mais au fur et à mesure que les conditions de vie se sont adoucies, que la mort a reculé en apparence, que la technique a donné l’illusion de vaincre le trépas, que l’esprit a reflué au profit de la matière, la place des défunts a décru.
Au XIXe siècle il n’était pas concevable de ne pas porter le deuil, de ne pas se découvrir devant un cortège funèbre, de ne pas fleurir la tombe des siens. Mais déjà, pour des raisons d’hygiène publique, les cimetières quittaient le cœur des villes pour s’installer dans les périphéries.
Au XXe siècle, les progrès fulgurant de la médecine rendirent la mort de plus en plus insupportable. On n’exposa plus le corps du défunt chez lui, les décès à l’hôpital devinrent la majorité, l’habitude des cortèges funèbres s’effaça peu à peu, on ne porta plus le deuil, on ne se découvrit plus devant les corbillards, on ne veilla plus les morts. La mort est peu à peu devenue, pleinement, le passage dans l’oubli.

Cette occultation de la mort ne porterait en elle aucune inquiétude si elle n’était pas la cause de maux plus pénibles, pour les vivants ;
– La plupart des psychanalystes le confirmeront, dans l’accomplissement du deuil qui permet au vivant de reprendre sa route sans fêlure et de passer à son tour le flambeau de la vie à la génération suivante, la confrontation au moins symbolique avec le mort, l’enterrement qui permet de tourner une page, le souvenir incarné qui évite le déni, sont autant de points essentiels. Faire face à la mort permet de rendre visible un combat souterrain qui travaille le vivant face au deuil. Le travail du deuil a besoin du mort. En faisant tout pour occulter la mort, nous compliquons ce temps du deuil, nous le prolongeons, nous le rendons moins intelligible, en somme nous entretenons mal-être, névroses, refus de la vérité et blessures chez nombre de vivants.
– Du refus de la mort à la réalisation d’une mort sur-mesure il n’y a qu’un pas. La mort idéale, sans bruit, sans salissure est l’étape supplémentaire de l’occultation d’une vie faite de chair et de sang, de joie et de douleur. C’est l’euthanasie au bout du couloir qui attend son vieillard pour lui offrir une agonie somnolente, et à ses héritiers un trépas impeccable.  L’euthanasié sera brûlé, et le corps envolé, il ne restera aucun souvenir douloureux de la longue maladie. A un détail prêt… cette poussière de défunt est comme une boule de grains d’opium, elle masque la réalité et ne l’annule pas.

En somme, la facilité de nos vies contemporaines et les progrès de notre technique nous ont placé devant un niveau de bien être tel que la mort avec tout ce qu’elle signifie de maux et d’échecs est devenue intolérable. Mais ce scandale, au lieu de nous en faire une raison comme on accepte les évidences physiques de la nature, nous avons voulu  l’occulter, au risque d’aggraver encore nos maux par des biais indirects.

La situation semble fatale, car nos vies nous portent à cet état d’esprit de refus. Aussi, alors que pour nos ancêtres, la présence du mort, les rites accompagnant son souvenir allaient d’eux-mêmes, pour nous il faut réinventer, organiser de manière volontaire et non plus innée des pratiques rituelles.

Que pouvons-nous faire pour ne pas oublier l’évidence, pour redonner son sens à la fin de la vie et l’après-vie? Nous souvenir déjà des faits objectifs et ne pas les craindre ; nous mourrons tous, il y a des millions de morts chaque jour dans le monde, notre confort reste fragile.
– Changer nos pratiques, en demandant à ramener le corps du défunt chez lui pour l’exposer jusqu’à l’enterrement et ainsi organiser une veillée funèbre à ses côtés.
– Demander à des religieux, religieuses, prêtres ou diacres de participer à la veillée funèbre.
– Demander un diacre ou un prêtre pour la messe d’enterrement, dans la limite des clercs disponibles.
– Organiser un cortège de l’église au cimetière.
– Que les hommes de la famille puissent porter eux-mêmes le cercueil.
– Que nous n’hésitions pas à porter le deuil durant le mois suivant le trépas.
-Que nous n’oublions pas de fleurir les tombes de nos parents, au moins au jour des défunts et à l’anniversaire de leur mort.

Ces gestes simples, en nous rendant présente la mort, lui retirent son caractère scandaleux, nous rappellent combien il est vrai qu’elle fait partie de la vie, et ainsi nous soutiennent pour mieux percevoir la très grande valeur de l’existence face à son terme. Donner son ampleur à la fin de la vie terrestre, outre qu’elle nous devient plus familière, nous permet, par contre-coup, de mieux goûter la joie de la vie.

Il n’y a souvent pas plus festives que les sociétés humaines où la mort est omni-présente. La fête va jusqu’à l’étourdissement. La joie de vivre va jusqu’au vitalisme. Mais ces hommes savent ce que c’est que mourir, et la mort présente leur rend le goût de la vie. Les Etats d’Afrique et d’Amérique latine, ou les pays en guerre comme le Liban et Israël en sont les exemples parfaits face à un Occident où on ne meurt plus, mais où la joie de vivre semble avoir déserté les villes.

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