Euthanasie, trois sources au mal


(Le Jugement dernier, Fra Angelico)

Lentement mais sûrement, la légalisation de l’euthanasie progresse en France. Selon la manière dont la question est posée par les instituts de sondage, de 76 à 96% des Français se déclarent favorables au suicide assisté, ce que Pierre Desproges appelait avec ironie l’IVV (interruption volontaire de vieillesse). Il était loin d’imaginer, même dans ses sketchs les plus cruels, qu’en Belgique on aurait le droit un jour d’euthanasier les enfants.

En France, nous n’en sommes pas encore là, et cette écrasante majorité de Français en faveur de l’euthanasie souhaite permettre le suicide de personnes âgées frappées par de longues et douloureuses maladies dont on sait que l’issue sera de toute façon fatale. En somme, cette légion de gentils citoyens est à ranger dans la case de ce que la prière pour la vie de saint Jean-Paul II appelait la « pitié fallacieuse »… Mais derrière ce masque de fausse générosité, la réalité est autre.
Bien sûr, nul ne pense faire mourir une personne non consentante et non atteinte d’une grave maladie. C’est la même ritournelle que pour l’avortement en 1975, ce sera une loi d’exception pour les cas de détresse. On sait qu’aujourd’hui la loi Veil de 1975 est en passe d’être érigée par l’Assemblée en liberté fondamentale de notre Etat.

Il en sera de même pour l’euthanasie. D’une part, nul ne pourra retirer le droit de se suicider légalement à un sexagénaire las de vivre, comme cela s’est vu en Belgique, et sans maladie particulière, d’autre part que vaut la volonté d’un nonagénaire écrasé depuis des années par la douleur ? Il est évident que dans bien des cas le consentement du futur suicidé ne pourra pas être considéré comme éclairé et serein. Enfin s’ajouteront toutes les pressions familiales, des enfants incapables de payer la maison de retraite, de la délicieuse progéniture bavant après le magot des vieux. Pour éviter ce genre de situations on conseillera aux citoyens de faire part de leurs volontés à leur médecin traitant ou à un huissier, afin d’éclairer la décision à venir du corps médical et de la famille en cas d’impossibilité d’exprimer sa volonté. Mais que ferons-nous si au moment de mourir le malade se rebiffe sans pouvoir exprimer une volonté claire ? On le tuera quand même !

Ces problèmes sont insolubles. Les maux réels soulevés par cette bonté fallacieuse d’hommes incapables d’affronter non pas leur propre douleur mais celle de leurs proches ne sont pas présentés, ni réellement débattus. De la noirceur de la nature humaine on ne parle pas et on pêche, une fois encore, par angélisme. Mais le diable n’est-il pas un ange ?

On peut trouver trois causes principales à cette lamentable situation :

– Un fait objectif qui ne peut être nié ; l’allongement de la durée de la vie et l’amélioration générale des conditions de santé ont créé, depuis un demi-siècle, des situations inédites. Auparavant, un enfant lourdement handicapé mourait à la naissance ou dans les jours suivants. Désormais, il peut mener une vie relativement longue, jusqu’au début de l’âge adulte pour certains, voire jusqu’à la vieillesse pour beaucoup. Pour leurs familles, il ne s’agit plus seulement de se faire à l’idée que l’on perdra un petit anormal à la naissance. Il faut apprendre à vivre avec lui pour des années, à lui consacrer un temps, une énergie, des moyens humains considérables qui condamnent le couple concerné, le plus souvent, à faire une croix sur des perspectives de carrière professionnelle, une aisance matérielle, une vie tranquille. Les conséquences de cette vie rejaillissent également sur les autres enfants du couple. Evidemment, ce sont des phénomènes inédits pour notre monde et auxquels bien peu de réponses concrètes sont apportées. Cela explique pour une large part le recours quasi systématique à l’avortement lorsqu’un handicap est pronostiqué, et l’élargissement récent de l’euthanasie aux mineurs en Belgique. Ce qui est vrai pour les enfants l’est aussi pour les personnes âgées. Il y a un demi siècle, un virus plus tenace que les autres, une blessure mal soignée ou un cancer vous emportaient en quelques semaines, au pire quelques mois suffisamment tôt pour que les maladies dégénératives de l’extrême vieillesse n’aient pas eu le temps de se déclarer. Aujourd’hui, les traitements ont fait de tels progrès que les cancers, les scléroses, les dégénérescences mentales et physiques peuvent durer des années avant d’avoir raison de leur victime. Là encore, peu de réponses sont apportées devant ces longues souffrances, et il ne reste d’autre porte de sortie aux malheureux malades que l’accélération du trépas.
Ces faits nouveaux sont des données nouvelles qui ont ouvert toutes grandes les portes de la culture de mort où s’est engouffrée la détresse humaine abandonnée de son habituelle brancardière, l’Eglise.

– C’est un deuxième phénomène tout aussi capital ; pour la première fois depuis deux mille ans, l’Eglise en Occident, dans sa plus large part, n’annonce plus le Ciel, ne parle plus des fins dernières, sauf de manière occasionnelle. Le Ciel est évoqué pour les fêtes de circonstances, le Purgatoire et l’Enfer n’existent plus. Par une suite logique on évoque plus que très peu le pêché, et les moyens du Salut comme la confession fréquente ne font plus l’objet que d’une pastorale timide et clairsemée. Pourquoi vivre et se battre quand on a plus le Ciel en ligne de mire ? Pourquoi marcher en dépit des douleurs quand le Salut a perdu toute consistance ? Dans une société qui est désormais très largement déchristianisée, dans une Eglise qui se lamente de la culture de mort sans voir sa propre responsabilité par l’abandon de sa mission d’annonce des fins dernières de notre existence et du monde, là encore, s’ouvrent  des boulevards pour l’euthanasie. Pourquoi suivrais-je l’exigeante voie du Christ ? Il m’a sauvé me direz-vous ! Mais de quoi ? Là vous vous taisez. Non pas que vous me dissimuliez la vérité. Vous ignorez vous-mêmes qu’il m’a sauvé de la mort éternelle ! Puisque vous ne m’en faites pas part, je l’ignore également, et je ne vois pas l’intérêt de sacrifier ma vie pour un Salut qui n’a rien de concret. L’opium et le psychanalyste me feront autant de bien, avec moins de contraintes…
S’il n’y a plus de Ciel pourquoi le désirer ? S’il n’y a plus d’Enfer, pourquoi le craindre ? S’il n’y a plus de Purgatoire, pourquoi ne plus pêcher ? Dans le problème qui nous intéresse ici, dès lors, quand les souffrances deviennent insupportables, ou quand cela me chante, pourquoi ne pas me suicider ?

– Enfin, la propagande mortifère des associations de promotion de l’euthanasie semble bien peu de choses en face de l’évolution de la vie grâce aux progrès de la médecine et face au grand abandon des chrétiens devant la vérité que leur Dieu leur avait enseignée par son Eglise. Les histoires larmoyantes de l’ADMD, ses statistiques, ses sondages biaisés et ses appels au Président de la République ne font que révéler aux hommes une mauvaise graine qu’ils ont déjà largement développée en eux avec les deux causes évoquées précédemment. Le lobbying pro-euthanasie rend l’idée acceptable et la fait progresser, mais hélas la terre était déjà bonne.

L’euthanasie sera-t-elle légalisée durant ce quinquennat ? C’est peu probable. Le gouvernement actuel a perdu sa majorité au Sénat et perdra bientôt la majorité absolue à l’Assemblée nationale, ne jouissant plus que d’une majorité relative grâce aux coalitions de sa majorité. L’opposition n’est pas spécialement hostile à l’euthanasie, mais elle s’opposera, par principe, pour nuire à la majorité. De plus, même si l’opinion semble très largement acquise, on suppose que jamais le Président Hollande ne voudra prendre le risque, aussi minime soit-il, de faire à nouveau descendre dans la rue les foules considérables qui ont miné son année 2013 lors du débat sur le mariage homosexuel. Nous approchons de 2015, il est probable que durant cette année la majorité présidentielle perde la présidence de nombreux départements et régions. Il n’est pas temps de mécontenter une part, même minoritaire, du peuple. Ensuite ce sera 2016, le Président entrera en campagne, et si ce n’est lui, ce sera son Premier ministre, avec un seul objectif, préparer la réélection en 2017.

L’euthanasie n’est donc pas pour l’immédiat. Mais si ce n’est d’ici 2017, ce sera après, par la droite revenue aux affaires sous un mode atténué, ou sous un mode plus débridé avec la gauche en cas de réélection. Et si ce n’est pas en 2017, ce sera pour 2022. La lame de fond de la culture de mort est trop forte pour être arrêtée, pour l’heure, car soutenue par la nature même de la vie actuelle et par l’abandon des forces spirituelles. Mais les coups de semonce actuels devraient faire réagir, justement, ces Eglises, et ces chrétiens, tout comme ils devraient réveiller tout ceux qui promeuvent l’accompagnement de la fin de vie et de la vie naissante. Ils peuvent inverser la situation en changeant leur discours, en modifiant leurs actions.

Votre serviteur ne donnera pas de leçons au personnel médical et aux associations qui se battent pour la vie. Leur travail exceptionnel parle de lui-même. Mais nous, simples citoyens, faisons-le connaître, pour détourner les malades ou certains parents de choix funestes. Enfin, vous, fidèles, consacrés, diacres, prêtres et évêques, parlez du Ciel, du Purgatoire et de l’Enfer, dites vraiment de quoi nous sommes sauvés et où nous pouvons tomber.

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3 réflexions sur “Euthanasie, trois sources au mal

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