Réinformation ; désinformation ?

A force d’être répété, c’est devenu un lieu commun de la vie médiatique, la presse désinforme. Elle désinforme, c’est à dire qu’elle masque des faits parfois cruciaux, qu’elle tronque la vérité, répand des mensonges, en somme se livre à une vaste entreprise d’intox. Les journalistes le disent eux-mêmes pour accuser… leurs confrères, mais jamais eux.

Face à ce constat dont nous faisons tous l’expérience lorsqu’un journal aborde un sujet où nous sommes suffisamment experts pour relever toutes les erreurs factuelles de l’article, et où nous frémissons à l’évocation de l’ampleur des fautes qui se cachent dans les sujets où nous ne pouvons pas en juger, beaucoup se contentent de le dire et de toujours lire cette presse faute de mieux.

D’autres, souvent pour des raisons politiques ou idéologiques ont décidé de réinformer, c’est à dire de rétablir la vérité des faits. L’entreprise est périlleuse. En effet, elle part du présupposé que les journalistes lambda sont si incapables de dire la vérité, que d’autres doivent s’en charger. Mais un premier souci apparaît ; les journalistes du Figaro ou du Monde construisent leurs articles à partir de ceux d’autres publications et à partir des dépêches officielles de l’AFP ou de Reuters. Parfois ils vont sur le terrain pour chercher eux-mêmes l’information, mais c’est un travail que l’on ne peut pas effectuer pour tous les sujets, loin de là. Or, les réinformateurs auto-proclamés ont, le plus souvent, exactement les mêmes canaux d’information. Hélas ! Si l’information a déjà été orientée par le rédacteur de la dépêche, le réinformateur se contentera de donner une orientation différente, conforme à ses vues. Ainsi, le fait en lui-même tronqué ou dénaturé sera lu avec deux paires de lunettes différentes. Mais qu’il prenne une coloration plus ou moins de gauche ou plus ou moins de droite, c’est toujours une erreur qui est colportée. Elle n’a été qu’adaptée au lectorat ou aux auditeurs, afin que ceux-ci boivent le petit lait qu’ils attendent.

La réinformation ou prétendue telle souffre ici d’un terrible handicap, son incapacité à accéder aux faits réels. Il arrive, cependant, qu’elle dispose de nouvelles de première main, grâce à des informateurs directs présents sur les lieux des faits. Dans ce cas, sa relecture peut apporter une réelle plus-valu. Mais quand le savons-nous ? Quand pouvons-nous démêler le vrai du faux, alors que nous connaissons le prisme idéologique du média qui réinforme ? D’ailleurs, les rédactions de la grande presse, elle-même, disposent de journalistes spécialisés et d’informateurs sur place qui, souvent, donnent également des faits exacts. Le problème se pose de la même manière et il apparaît que l’information comme la réinformation peuvent très bien, aussi souvent informer ou désinformer et que seul diffère le prisme doctrinal, entre une information officielle souvent délivrée par des journalistes à gauche voire à l’extrême gauche révolutionnaire, et des journalistes à droite voire à l’extrême droite nationaliste. Mais ce qui importe pour le public c’est la vérité des faits. Pas l’orientation politique.

Outre ce problème de l’accès à l’information de première main, se pose un autre problème pour les réinformateurs auto-proclamés, celui de l’instantanéité. De plus en plus, faute de moyens financiers, les médias dits réinformateurs sont diffusés par Internet. Or, Internet est le lieu de l’immédiat et du zapping. Ainsi, on voit sur des sites comme Le Salon beige, ou Riposte Catholique, ou Le Rouge et le Noir, ou Novopress pousser des cris d’alarme sur des événements effectivement scandaleux mais qui trouvent leur résolution heureuse dans les soixante douze heures suivantes. Était-il nécessaire alors de diffuser les soi-disant vérités que nos élites nous cacheraient pour des phénomènes qui ont trouvé aussi rapidement leur conclusion qu’ils s’étaient déclarés ? Ces sites, tout à fait salutaires dans la diffusion de la vérité, perdent ici le sens commun avec ce culte de la rapidité, et ils devraient savoir raison garder.

Ce problème de l’instantané porte en germe bien des dérives, où d’une photo prise sous le manteau et mise en ligne immédiatement, d’un enregistrement converti sur ordinateur en quelques minutes, il est possible de diffuser très largement une petite phrase, une image qui apparaissent scandaleuses tirées de leur contexte et sont en fait anodines remises dans leur ensemble. Ainsi en fut-il, très récemment, des grimaces à l’antenne de RTL de Christiane Taubira, qui furent diffusées comme un geste d’irrespect pour les auditeurs, alors qu’une étude attentive de l’image montre qu’il s’agit d’une grimace, certes hors de propos, mais adressée au journaliste. Elle faisait le singe. Est-ce bien la peine d’en faire tout un foin ?

Le problème de l’information et de la réinformation repose sur un socle commun, la certitude qu’à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux il n’est plus possible de cacher la vérité aux citoyens. Quelques scandales récents comme ceux de Médiapart semblent accréditer cette thèse. Mais d’une part c’est oublier un peu vite que ces scandales trouvent leurs parfaits échos aux XIXe et au XXe siècle. La dépêche d’Ems en 1870 en est le parfait exemple. Internet n’a permis que d’augmenter la diffusion et sa rapidité, mais le principe de la divulgation publique d’informations confidentielles gênantes n’est pas d’hier. D’autre part, sur des sujets sensibles comme l’Ukraine et la Syrie, où la violence des combats empêche à de nombreux journalistes de se rendre sur le théâtre des opérations, informateurs et réinformateurs sont en fait victimes des services de presse des armées et des services diplomatiques. Ici, on s’en doute, l’intox politique peut se déployer sans limite autre que la vraisemblance des faits… Que le service de presse soit celui de l’OTAN ou du Kremlin, les deux suivent un but politique qui est de s’assurer le soutien de leurs opinions publiques. Les Ukrainiens eux-mêmes, diffusent des informations dont le but est de soutenir leur effort de guerre et de se trouver des soutiens. Ainsi, pro-ukrainiens ou pro-russes diffusent, parmi des faits avérés, des mensonges évidents, et ce sans le savoir. Le crash de l’avion de la Malaysian airlines, l’envoi de commandos russes en Ukraine, la présence d’agents spéciaux occidentaux, sont autant de faits litigieux. Ici, nous ne connaissons que ce que les Etats veulent bien nous laisser connaître. Il y a bien de l’orgueil à prétendre se réinformer.

Pourtant, il ne faut pas se détourner complètement du principe de la réinformation. En effet, connaître le vrai dans les événements qui nous entourent contribue à éclairer nos choix politiques et économiques, parfois moraux, ainsi que nos consciences de citoyens. Savoir ce qui vraiment se passe dans nos banlieues chaudes, savoir ce que vraiment ont fait les banques de leurs actifs pourris, savoir ce que vraiment a dit le pape, ou de ce qui s’est authentiquement passé à Minsk durant les négociations russo-ukrainiennes sont à chaque fois des points nécessaires à l’éclairement de nos intelligences.

Mais les réinformateurs eux-mêmes doivent se garder de l’instantané alors que les événements peuvent se contredire le lendemain. Ils doivent se garder de l’idéologie qui aveugle et développe la suspicion face aux informations venant d’un camp, quelles qu’elles soient, tandis que celles du camp d’en face sont crues sans discernement.  Se garder des idéologies est d’autant plus capital lorsque le camp auquel nous adhérons et celui que nous combattons sont à chaque fois les partis de l’étranger. Je veux parler ici de l’affrontement USA-Russie.  Les réinformateurs, enfin, doivent savoir doubler les sources classiques d’informations comme les agences de presse avec des informations de première main. La tâche est très difficile, et il faut bien parfois accepter de se taire lorsque l’on est dans l’ignorance, et se confier sur le sujet au spécialiste officiel, qui n’est pas toujours et même très souvent n’est pas un escroc de la pensée.

Mais ces conseils ne sont-ils pas simplement ceux que devraient suivre tout journaliste ? La réinformation n’est alors qu’une forme, honnête et professionnelle, d’information. Il apparaît que se prétendre réinformateur revêt un biais orgueilleux et qu’il serait plus judicieux de se dire informateur et journaliste.

En attendant qu’informateurs et réinformateurs adoptent cette position, il faut bien s’informer. On ne saurait trop conseiller aux lecteurs de chercher, pour cela, des médias hebdomadaires ou mensuels qui ainsi ont le recul nécessaire pour traiter une information dont les différentes étapes ont eu le temps de se déployer, et surtout de chercher des médias non politiques. La tâche est difficile. Ainsi, sur l’actualité de la mer et du littoral, on pourra lire avec intérêt l’hebdomadaire Le Marin. Sur l’actualité internationale, le magazine Diplomatie pourra être consulté avec bonheur. Pour les affaires d’économie, seule exception, c’est le quotidien les Echos qui tire le mieux son épingle du jeu. Pour les affaires religieuses, le magazine l’Homme nouveau est le seul, sans doute, à aller au fond des choses tout en restant grand public. Enfin, sur les informations de politique intérieure, la presse locale et notamment Ouest France, demeurent des valeurs sûres.
Un bon outil d’approfondissement peut être la presse étrangère francophone suisse et libanaise. Mais il faut se garder de cette illusion qui consiste à croire que la presse étrangère serait plus objective sur nos problèmes que nous-mêmes. Le prisme idéologique et parfois la haine ou le mépris de la France aveuglent souvent des médias anglo-saxons comme The Economist.

Bien sûr, s’informer demande du temps, le temps nous n’en disposons souvent pas. Mais surtout, y compris dans la liste que votre serviteur vous a donné, il y a des goûts personnels qui, s’ils cherchent avant toute chose la vérité, peuvent comprendre une légère part d’orientation. Hélas ! La perfection n’est point de ce monde ! Pour cela il faudra attendre le Royaume des Cieux.

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2 réflexions sur “Réinformation ; désinformation ?

  1. Merci beaucoup pour cet article intéressant démontrant d’une manière cartésienne a quel point les informations que nous recevons aujourd’hui sont tronquées et déformées et pour certaines non divulguées. Je trouve votre blog très instructif et il m’aide beaucoup pour mes études de sciences politiques. petite remarque cependant : le journal Minute a été condamné pour avoir comparée Madame Taubira a un singe ce que vous faites dans cet article.

    • Merci pour le compliment. Je suis bien heureux que ces quelques textes puissent vous être utiles. Quant à la remarque. Ma foi, si je passe en correctionnelle, vous m’apporterez des oranges à Fresnes, j’espère. 😀

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