Pour mémoire


(Irakiens sur les routes. Source : L’Orient le Jour)

A force d’en parler, ça y est, les Français ont pris conscience qu’il se passait quelque chose d’étrange en Orient. Mais si la presse leur en parle, il ne semble pas que cela leur parle. Le martyr des chrétiens d’Orient semble pour beaucoup quelque chose de lointain, de désincarné, qui ne mérite pas que l’on fasse marcher la grande machine compassionnelle pourtant si active pour les bébés phoques. Sans doute cela n’évoque-t-il rien dans la mémoire des Français.

Alors, chers lecteurs, votre serviteur vous propose de leur rendre les événements irakiens et syriens plus proches en évoquant sous l’angle de la fiction historique, une petite tranche de notre histoire nationale récente. Espérons que le rappel d’événements encore proches pour nous, de noms de lieux et de prénoms ou de patronymes qui résonnent familièrement à nos oreilles saura, par analogie, donner plus de corps et d’âme dans l’esprit commun à la souffrance des chrétiens orientaux. Espérons qu’en sachant les émouvoir, nous saurons les faire réagir.

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– Le carburateur est foutu docteur ! On ira pas plus loin.
– Eh merde ! De merde !

En bras de chemise, la casquette remontée sur le haut du front, les mains noires et luisantes de graisse, François Martin constatait la mort de la vieille traction avant du docteur Bénouville. Dans un claquement de tolles mécontentes, celui-ci venait de fermer le coffre où il avait récupéré ses deux valises. Le col ouvert, la veste glissée sur le bras, le chapeau de feutre cerclé de sueur, il fit ses adieux au brave jeune homme qui le conduisait depuis Fontainebleau :

– Tenez, mon ptit François, voici deux mille francs pour vous. Vous avez été chic avec moi.
– Vous continuez seul docteur ?
– Oui. Vous n’allez pas abandonner votre voiture ?
– Ah ! Ca pour sûr ! Je trouverai bien un mécano dans le coin. Votre argent me sera utile.
– Voilà ! Moi il faut que j’avance. Je dois être à Poitiers le plus vite possible. Ma femme et mes enfants m’y attendent chez une vieille tante. Vous frappez pas pour moi. Je trouverai bien une charrette de foin ou une automobile. Au pire je m’embarquerai avec des religieuses. Elles auront des malades à soigner.
– Alors bonne route docteur. Je ne vous sers pas la main. Mais… le cœur y est.

Ils se sourirent une dernière fois, et le docteur Bénouville tourna les talons. Il rejoignit la longue cohorte des spectres qui se trainaient sur la route écrasée de soleil. C’était une file interminable de malheureux qui avaient préféré fuir les combats. On retrouvait des Belges qui avaient vu leur maison voler en éclats sous les bombes, des Lillois et des Calaisiens qui, sentant se refermer sur eux le piège de l’offensive de Guderian avaient pris tous leurs effets et s’étaient enfuis droits devant eux, toujours plus au sud. Les Parisiens ne se comptaient même plus. On leur avait dit que les Barbares revenaient, qu’ils tuaient femmes et enfants par pur jeu, alors eux aussi avaient pris la route. Les uns n’avaient qu’une petite valise, les autres des malles impressionnantes chargées sur des toits de voitures dont les essieux ployaient sur la route. Il y avait des vêtements et des batteries de cuisine, de l’argenterie, des bijoux de famille, des plaques d’or cachées dans les doublures des vestes, des vieux Napoléon fourrés dans les chaussettes, des cartes d’identité et des passeports, des vrais et des faux, on ne savait jamais. On avait pris tout ce qui pouvait être utile, tout ce qui pouvait se monnayer pour payer sa nuit. Dans la Beauce les paysans avaient été jusqu’à marchander l’eau du puits. A Orléans la colonne avait encore grossi. Les enfants dormaient dans des landaus poussés par des femmes hagardes, on retrouvait des élégantes et des déguenillées, des femmes en chapeau et des femmes en cheveux. Le peuple entier était jeté sur la route dans le chambardement général de la civilisation française.

Les gendarmes étaient débordés. Ils réquisitionnaient l’essence pour les médecins, pour les convois militaires, pour les camions d’enfants. Le soir sur la route ils en ramassaient toujours un ou deux, d’ailleurs, le regard effaré, pleurant contre un arbre et appelant leurs parents perdus au détour d’une rue dans la cohue des ballots qui s’entrechoquaient. Ces jeunes malheureux grossissaient la liste des enfants trouvés. Les photos prises et les fiches signalétiques tapées à la machine on envoyait des annonces aux préfectures. Mais parfois les parents étaient morts dans un fossé.

Bénouville marchait depuis dix minutes lorsque retentit le vrombissement de deux avions. A peine le temps de lever le nez au ciel. C’étaient des boches !

Le cri salutaire passait de bouche en bouche et les fantômes s’animaient dans le dernier sursaut de la survie. Tous se jetaient dans les fossés du contre-bas se blottissaient à plat ventre sous le couvert des arbres ou contre les charrettes et les voitures. La bête de fer passa en rasant la cime des peupliers et mitrailla la route. A peine le temps de disparaître à l’horizon, elle reparaissait pour le second service accompagnée de sa siamoise en férocerie. Une fois éloignées on relevait les morts et les blessés. Pour les morts, pas le temps de s’attarder. Et hop ! Dans un fossé, avec les bagages et les papiers. Les gendarmes les reconnaîtraient le soir et signaleraient le décès au maire de la commune de naissance s’il n’avait pas foutu le camp. Les blessés c’était une autre affaire. Il fallait hisser dans une charrette de foin, à l’arrière d’un camion déjà dégueulant de réfugiés ou sur la banquette d’une voiture un gosse hurlant de douleur, une pauvre femme demie folle, un fier à bras qui venait de se pisser dessus d’effroi.

Bénouville avisa ce qu’il cherchait. Au croisement de route entre Tours et Château-Renault un camion de religieuses chargeait quelques blessés. Au pas de course il rejoignit sa providence.

– Oh ! Là ! Mes sœurs ! Je suis médecin, je pourrai vous être utile.

Une jeune novice au visage délicat se tourna vers lui. Le voyant approcher elle eut à peine le temps de le saluer qu’il avait déjà posé ses valises au pied du camion.

– Vous êtes médecin ?
– Oui. De Fontainebleau. Ma voiture vient de tomber en panne.
– Nous avons quelques blessés à bord. Je vais demander à Notre Mère. Mère !

La supérieure venait de remonter dans la cabine à côté du chauffeur. Elle apparut à la fenêtre :

– Oui ? Qu’y a-t-il sœur Marthe !
– Un médecin vient d’arriver. Il se propose de s’occuper de nos blessés.
– Qu’il monte ! Nous devons repartir tout de suite !
– Montez docteur. Docteur ?
– Bénouville. Merci ma sœur.

Hissé à bord à l’aide de quelques mains secourables il se fraya difficilement son chemin parmi les religieuses. Elles étaient une dizaine, de tous âges, le visage cerné, l’habit gris de poussière. Au fond du camion cinq blessés attendaient patiemment sans plus se plaindre. Il s’assit à côté d’un jeune capitaine. La tête droite, il regardait devant lui. Mais sans voir. Ses yeux étaient entourés d’un large pansement ensanglanté. Son pantalon en charpie laissait voir un amoncellement maladroit de bandages.

Posant sa main sur son avant-bras, Bénouville lui glissa :

– Je suis médecin mon capitaine, je vous referai vos pansements ce soir.
– Merci docteur.
– Que faites-vous ici ?
– Je suis tombé au nord d’Orléans. Les sœurs m’ont ramassé étourdi et blessé coincé sous mon side-car.
– Elles n’ont pas pu vous remettre à un hôpital de campagne ?
– Comment voulez-vous ? Elles ne savent pas où ils se trouvent. Et moi je n’ai plus de régiment.
– C’était quoi votre régiment ?
– Je commandais une compagnie de tirailleurs sénégalais. On a été salement étrillés au sud de Châteaudun. Mon side-car a été pris sous un tir d’artillerie alors que je rejoignais le PC. Remarquez je préfère ça.
– Comment ça ?
– Un commandant m’a dit que les Fridolins tuaient tous les Sénégalais qu’ils prenaient. Alors moi ! Vous comprenez. Ma compagnie, c’étaient un peu mes enfants. Mes nègres mitraillés devant moi ! Quelle horreur ! Non, vraiment, je préfère ça.

Bénouville ne savait pas quoi répondre. Il n’y avait rien à dire.

Lorsque le convoi arriva le soir à Tours les hôtels étaient déjà remplis, les particuliers proposaient des chambres à louer au prix de l’or, on s’entassait dans les hangars, sur les quais de la gare, dans les églises, les hôpitaux, les couvents, dans les cours des fermes environnantes et les granges. Il se trouvait des bonnes âmes pour parcourir les groupes de malheureux et leur proposer de l’eau, un quart de vin, du pain frotté sur un peu d’ail, ou des couvertures pour les enfants.

Certains s’affalaient contre les murs en pleine rue et retiraient leurs souliers. Au bout de deux minutes, les pieds en sang ne pouvaient plus rentrer tant ils avaient enflés.

Le camion des sœurs trouva à se garer pas trop loin de la Loire, prêt au départ pour le lendemain. Les religieuses étaient parties chercher de quoi dîner, Bénouville changeait les pansements quand déboucha des rues devant lui une troupe de clochards à la mine renfrognée encadrés par des gendarmes, casqués, bottés, le fusil au côté. Lorsque l’adjudant passa à sa hauteur il lui demanda :

– Qui sont ces gens ?
– Des pillards Monsieur. On les a pris en train de vider des maisons abandonnées.
– Qu’allez-vous leur faire ?
– C’est la guerre Monsieur !
– Vous allez les ?
– Allons, laissez-nous !

Le cortège funèbre passa lentement devant lui.

Dans le camion, un des blessés venait de perdre connaissance. Il fallait le transporter à l’hôpital. Mais là-bas tous les lits étaient sans doute déjà pris. Avec ce qui lui restait de sa trousse, Bénouville tentait l’impossible.

Le lendemain il fallut se remettre en route. L’exode reprit. Loin derrière, dans le petit jour, on entendait les explosions. L’armée faisait sauter les ponts sur la Loire. Quand, le soir suivant, Bénouville parvint à Poitiers, il apprit que les Allemands venaient de passer le fleuve. A Saumur les huit cent cadets de l’école de cavalerie les avaient retenu quatre jours, avec un armement dérisoire. Ils avaient dû se replier pour ne pas être anéantis, et en retraitant ils avaient entraîné dans leur sillage la longue fuite des Angevins laissant leurs maisons, leurs biens, leurs métiers devant la terreur allemande. Pour eux, c’était fuir ou mourir. Et lorsqu’un homme leur disait « Vous savez, Les Fritz sont plutôt corrects. »Ils pensaient intérieurement « Mauvais Français ! Cinquième colonne ! Espion ! »

Dans le petit hôtel de Madame Bénouville tante ce furent les embrassades sous le grondement du canon.

Le soir même la voix du premier des Français résonna dans les postes de TSF. C’était la fin du cauchemar et le début de la désespérante torpeur. Monsieur Mariette, un brave clerc de notaire que Madame Bénouville hébergeait voulut se pendre à la cave après l’annonce de la défaite. On le décrocha juste à temps.

Le 23 les Allemands entrèrent dans la ville. Au pas cadencé, musique en tête, ces vainqueurs d’un autre monde, grands et beaux, le teint hâlé, le col ouvert, affirmaient leur arrogant triomphe. Les notables attendaient, au pied de l’hôtel de ville, tordant leurs mains dans leur dos. On venait d’évacuer les derniers soldats, les derniers blessés. Les gendarmes avaient pour consigne de se limiter au maintien de l’ordre chez les Français. Le maire et le préfet étaient seuls face à l’ennemi. L’état-major s’installa à l’hôlel Rohan-Chabot. Un monsieur en veston à l’accent français impeccable communiqua à la préfecture une liste d’indésirables et de réfugiés Allemands à livrer aux feldgendarmes. Le Herr Oberst, lui, avait dressé sa liste de réquisitions. Ce n’étaient pas seulement du pain, de la viande ou des conserve, mais aussi du vin, des cigares, des cognacs pour le mess des officiers. Du journalier au rentier, ce soir-là, Poitiers ne mangea pas à sa faim, et cette angoisse dura quatre ans.

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Chers amis. Bien sûr, la comparaison a ses limites. L’EIIL et la Wehrmacht sont deux choses différentes. L’exode de juin 1940 n’est pas celui des Irakiens. Mais si nous pouvions nous souvenir dans notre propre chair que nous aussi nous avons souffert de la guerre, il n’y a pas si longtemps, dans nos familles, peut-être aurions-nous plus de réelle compassion pour les Orientaux.

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