L’historien face au miracle

(La Vierge remet le rosaire à Saint-Dominique, auteur inconnu, vers 1685, église paroissiale de Saint-Jean d’Angely)

Il y a quelque chose d’émouvant dans la lecture de la vie de saint Dominique par le RP Lacordaire. Les actes et la pensée du fondateur de l’ordre des prêcheurs relatés par celui qui relança l’ordre en France au milieu du XIXe siècle. Oui, c’est, à quelques siècles de distance, comme un hommage respectueux aux origines et une déclaration d’intention pour l’avenir.

Des grands bonimenteurs politiques écrivirent leur Henri IV ou leur Laurent le Magnifique et ne firent rien par la suite. Lacordaire écrivit son Saint Dominique et agit. Quelle action ! En quelques années les couvents refleurirent, les frères fondèrent des revues, une maison d’édition, relancèrent des pèlerinages. En si peu de temps, et considérant que l’ordre n’existait plus dans notre patrie, cela tient du miracle.

C’est justement de miracle qu’il s’agit ici. Lacordaire a prétendu vouloir faire oeuvre d’historien. On peut le discuter, tant la dimension hagiographique ressort de son ouvrage. Cependant, il a appliqué scrupuleusement les méthodes de la science historique, étudiant les textes originaux, les analysant, les comparant. Il eut à cœur de faire parler les témoins de l’époque avant les œuvres de seconde main. Il a laissé de côté des écrits clairement illuminés pour se fonder sur les témoignages de ceux qui connurent directement saint Dominique ou témoignèrent sous serment lors des enquêtes de son procès en canonisation.

C’est ici que les choses deviennent intéressantes. On ne compte pas les miracle recensés par Lacordaire ; guérisons miraculeuses, multiplications de pains, lévitations devant le Saint-Sacrement, don de prescience, apparitions angéliques ou du moins interprétées comme telles, et même trois résurrections. Il s’agit d’actions obtenues non pas par l’intercession de saint Dominique après sa mort, mais du vivant du fondateur des Prêcheurs, par sa propre prière ou sa propre parole.

On peut toujours se gausser du miracle attribué à un saint dont on s’aperçoit que l’existence est légendaire, ou du miracle qui ne correspond pas aux personnages ou aux lieux, ni même à l’époque d’un saint authentique. Mais ici la chose est différente, les miracles recensés par Lacordaire ont été constatés par des témoins oculaires, en présence du saint, vivant. On peut parler d’affabulateurs, mais dans ce cas, il y a eu 300 diseurs de fadaises, ayant déposés sous serment, par écrit, des dizaines de mensonges, concernant la même personne, à Rome et dans le pays toulousain, considérant que les bonimenteurs ne se connaissaient pas tous… Cela commence à faire beaucoup de suppositions pour que la dénégation du miracle soit encore crédible.

L’historien se trouve devant une position délicate. L’histoire, depuis le XIXe siècle, est une science athée. Comme la philosophie contemporaine, elle se méfie de tout ce qui ne correspond pas à un sens raisonnable débarrassé de Dieu et des signes visibles qu’il envoie aux hommes. Ces signes sont assimilés à des mensonges, des idioties, des racontars de bonne femme ou des légendes folkloriques dont il serait aisé de démonter le fondement ou d’en expliquer les raisons sociales et psychologiques.

Mais ici, que faire ?
– On peut nier en bloc et considérer que tout cela ne tient pas raisonnablement la route. Mais comment nier 300 témoignages authentiques et de première main qui constituent l’essentiel de la documentation relative à un personnage historique réel ?
– On peut accepter qu’il y a là un phénomène incompréhensible pour l’historien, qu’il rapprochera des miracles médicalement constatés de Lourdes, des guérisons incompréhensibles du sacre de Reims constatées par des médecins jusque sous le règne de Charles X, mais aussi des guérisons du temple d’Esculape, rapportées par suffisamment d’auteurs différents et certains témoins directs pour qu’on soit obligé au moins d’y accorder un certain crédit. C’est un fait, le monde païen avait ses miracles dont certains relèvent de la poésie, mais dont d’autres sont, dans le procédé et le nombre de témoignages valides, tout autant intéressants à relever que ceux du monde chrétien.
– On peut enfin prendre acte des miracles accomplis au nom de Dieu, y relever la présence de Dieu dans la vie de saint Dominique et en tirer les conséquences personnelles qui s’imposent. Plusieurs grands esprits scientifiques adhérèrent au christianisme à l’issue de ce genre de raisonnements.

Quelle que soit celle des postures choisies, le miracle doit interroger. La seule position vraiment invalide, parce que correspondant à un déni illogique et irrationnel qui s’apparente à l’acte de foi athée sans fondement, ou à la peur des conséquences d’un acquiescement est le rejet en bloc du miracle considéré comme faux et sans fondement.

D’aucuns diront : « Moi, je suis un adepte des sciences expérimentales. Je n’ai jamais vu de miracle et je ne connais personne pouvant attester sérieusement de l’un d’eux. » Mais d’une part, est-il si certain que notre homme ne connaisse aucun témoin de miracle ? D’autre part, peut-être lui-même n’a pas su voir. Enfin, nous croyons bien sur parole nos scientifiques pour nombre de phénomènes par nous inexplicables ou que nous ne pouvons observer nous-mêmes. Nous croyons à l’existence de l’atome. Mais combien d’entre nous a déjà vu un atome ? Nous le croyons de foi, sur la base de la confiance. Bien sûr, l’existence de l’atome est observable et démontrable. Mais un apologète vous dira que la science apologétique peut permettre de démontrer l’existence de Dieu par l’usage de la raison, par le cheminement logique. Vous pourrez toujours sourire, mais l’apologète, comme le scientifique, vous demandera de le croire sur parole. Il vous offrira le fruit de son raisonnement logique et de son observation sensible.

Un député communiste dit un jour au chanoine Kir, député de Dijon :
– Monsieur le chanoine, je ne crois qu’en ce que je vois. Et Dieu, je ne l’ai jamais vu.
Kir répondit, dans l’hémicycle :
– Eh mon cul ! Tu ne l’as jamais vu ! Pourtant il existe !

L’intelligence peut-elle se fermer à ces voies (si l’on peut encore parler de voies après cette parenthèse bouffonne) ? Dans ce cas c’est un refus de l’intelligence par peur ou par faiblesse, ou par étroitesse d’esprit.

S’interroger est le moins que l’on puisse faire.

Mais encore faut-il trouver une réponse au questionnement.

Dans l’étude historique, intégrer le miracle lorsque celui-ci est démontré par des documents nombreux, crédibles et de première main, ce serait, non pas écrire une histoire hagiographique ou apologétique à la gloire de Dieu. Ce serait tout simplement faire progresser la science historique dans la compréhension des événements historiques, du poids psychologique du miracle authentique dans les choix et actions des personnages. Peut-on étudier le poids social de l’Eglise sans tenir compte du miracle ? Certains retournements historiques imprévisibles, une influence sociale qui ne peut s’expliquer par les seuls rapports de force ou l’unique puissance financière nous deviennent intelligibles par l’intégration du miracle et sa puissance dans l’esprit du clergé autant que des fidèles. La folle confiance des clercs en le pouvoir de Dieu, l’obéissance des fidèles aux clercs, prend plus de sens avec le miracle auxquels tous accordaient foi.
Sans tomber dans la naïveté ou le fidéisme, il apparaît qu’une approche raisonnée du merveilleux, à défaut de mieux, peut débrouiller bien des énigmes de la science historique, de comprendre bien des réactions irrationnelles des hommes.

Le réenchantement du monde n’est-il pas nécessaire à sa meilleure compréhension ? Il semblerait que ce ne soit pas impossible.

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