Pas d’histoire sans miséricorde


(Vitrail de la chapelle des Lucs sur Boulogne, Vendée)

Cet article a d’abord été publié par votre serviteur sur le site Vexilla Galliae.

« La révolution est un bloc » disait Clémenceau. Par cette formule lapidaire il obligeait tous ses successeurs politiques et les historiens à venir, à adopter toute la révolution française, ou à la rejeter tout entière, sans nuance.

Cet absolutisme idéologique était une sottise absolue. Quiconque a étudié de près les institutions de l’ancienne royauté sait à quel point le changement politique était nécessaire et comment Louis XV d’abord, Louis XVI ensuite après avoir longtemps erré, le désiraient. On doit bien accepter, dans la révolution, non pas les principes doctrinaux issus des Lumières, mais un certain nombre de réformes politiques et administratives qui ont largement contribué à faciliter la vie des Français et à soutenir leur épanouissement économique au XIXe siècle. Tout rejeter dans la révolution n’est pas possible, y compris parmi les hommes qui l’ont faite. Prenons l’exemple de Mirabeau. Le duc de Castries lui consacra une talentueuse biographie dans les années 1960 où cette vieille ganache corrompue se révélait sous le jour d’un des derniers soutiens actifs de la royauté. Il avait compris, bien longtemps avant le comte de Chambord, encore plus longtemps avant Michel Debré et de Gaulle, l’importance de la synthèse politique mêlant démocratie, aristocratie et royauté, dans un régime d’équilibre. On ne peut pas rejeter toute la révolution. Mais on ne peut pas l’accepter tout entière. On ne peut pas faire nôtres les colonnes infernales, les noyés de Nantes, les martyrs de septembre, mais aussi la ruine des assignats et vingt ans de guerre qui ruinèrent la France.

Alors il faut faire du tri et accepter de pardonner les offenses pour mieux prendre chez chacun ce qui est nécessaire à l’avenir. Cette miséricorde mutuelle des partis passe par la reconnaissance des fautes, mais aussi de la complexité humaine de l’adversaire. Il s’agit d’humaniser l’adversaire pour comprendre ses tours et ses détours. Les sciences historiques y gagnent en clairvoyance et la vie politique en paix des âmes et des intelligences.

Penchons-nous sur le cas de la Vendée et reconnaissons que les Vendéens se conduisirent bien souvent comme des sauvages avec leurs prisonniers. Mais que la République admette que les massacres furent un véritable génocide, un « populicide » pour reprendre les termes de Gracchus Babeuf. Reconnaître ses torts mutuels permet d’exorciser la haine et de reconstruire dans la réconciliation. Mais aussi, c’est la plus sûre voie pour étudier sereinement la période de discorde. Il est anormal qu’un chercheur de la qualité de Reynald Secher n’ait pu recevoir la notoriété que méritaient ses thèses à cause de cet obscurcissement des cœurs.

Nous parlions de la révolution, mais l’exemple pourrait s’étendre à des temps plus récents, comme Vichy ou l’Algérie. Restons-en à Vichy. Il n’est pas possible en France de parler sereinement du Maréchal sans être taxé de maréchalisme. L’histoire manichéenne et idéologique qui ne connaît aucun esprit de pardon a voulu aller jusqu’à ternir le héros de Verdun, à cause de l’homme du statut des juifs, en dépit du fait que vingt-quatre ans séparent les deux événements. Il ne s’agit pas de réhabiliter Pétain et d’en faire le martyr de la patrie. Mais il s’agit de le replacer dans son humanité. C’est le même homme qui de sa propre plume a annoté le statut des juifs de 1940, accablant un peu plus ces citoyens retranchés de la cité, et qui d’une autre main écrivait dans ses discours de l’été 1940 réunis dans Paroles aux Français :

« Un peuple n’est pas un nombre déterminé d’individus, arbitrairement comptés au sein d’un corps social, et comprenant seulement les natifs du sexe masculin survenus à l’âge de raison…

Je reprendrai contre le capitalisme égoïste et aveugle la lutte que les souverains de France ont entreprise et gagnée contre la féodalité. J’entends que notre pays soit débarrassé de la tutelle la plus méprisable : celle de l’argent.

[…] Les causes de la lutte des classes ne pourront être supprimées que si le prolétaire, qui vit aujourd’hui accablé par son isolement, retrouve dans une communauté de travail les conditions d’une vie digne et libre, en même temps que des raisons de vivre et d’espérer. »

Le même homme qui envoyait des travailleurs forcés en Allemagne et qui écrivait :

« Une des grandes nouveautés du christianisme a été d’apprendre à l’homme à accepter librement la nécessité du travail et à conférer au travail le plus humble une valeur spirituelle. Nous aspirons de toute notre âme à restaurer cette valeur-là, qui repose en définitive sur le sentiment du devoir et le respect de la personne humaine.

Il faut protéger le travail contre le capitalisme international et le socialisme international qui l’ont exploité et dégradé… Pour notre société dévoyée, l’argent, trop souvent serviteur et instrument du mensonge, était un moyen de domination… Dans la France refaite, l’argent ne sera que le salaire de l’effort ».

Le pardon n’est pas l’oubli, mais il permet de rendre sa dignité au vaincu et sa complexité au vainqueur. Le Maréchal a perdu son pari et il est frappé pour toujours d’une tache honteuse. Mais il est déplorable, tant pour l’étude de l’histoire que pour notre présent, que tout ce qui l’entoure soit noyé dans le même bloc, au même titre que s’il avait emporté la partie, il y a fort à parier que tous les adversaires de Vichy auraient été marqués du même sceau d’infamie, oubliant que des communistes, par exemple, résistèrent dès août 1940, aux côtés d’anciens officiers ou de militants de l’Action française.

Là encore, sans miséricorde, il n’y a pas d’étude historique sérieuse.

Puisque la République ne sait pas faire miséricorde et que ses historiens officiels en sont les chiens de garde, nous, royalistes, sachons établir l’inventaire strict des fautes et des mérites de notre camp et de celui d’en face. Rendons sa noblesse à notre ennemi et exigeons la reconnaissance de la nôtre, pour recoudre la tunique déchirée de notre patrie et étudier plus sereinement notre mémoire nationale.

Notre première tâche est de nous défier des idéologies qui schématisent et réduisent jusqu’à l’abstraction les phénomènes.

Notre deuxième mission est de ne pas oublier que nos ancêtres étaient des hommes et pas des idées, que nos adversaires sont de chair et d’os et pas de papier.

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