Pourquoi tant de grèves ?


( Couverture de l’encyclique Rerum novarum de 1893, première encyclique sociale du pape Léon XIII)

Mercredi 12 juin, les centrales syndicales de la SNCF ont voulu renouer avec le mythe du grand soir, essayant de bloquer le pays entier pour faire entendre leurs raisons contre les dirigeants de l’entreprise et le gouvernement. Alors que depuis ces dernières années l’assiduité des employés aux grèves était décroissante, on a noté, cette fois-ci, une large adhésion, bloquant de nombreuses lignes, au grand dam des usagers.

Mais cette grève sera-t-elle utile ? Il y a fort à parier que le processus de privatisation de la SNCF, contre lequel s’insurgent en fait les syndiqués, continue son bonhomme de chemin. L’affrontement aura causé des maux douloureux pour les usagers, mais il n’aura pas apporté la victoire aux combattants initiateurs de la lutte. De même, on a pas vu les syndicats lutter efficacement contre la privatisation de la Poste ou contre les délocalisations d’industries. L’utilité sociale des syndicats dans la lutte est ici en cause. On pourrait ajouter des faillites à leurs palmarès, comme les difficultés qui ont longtemps pesé sur les chantiers navals de l’Atlantique, ou qui pèsent encore sur le port de Marseille. Les vieilles centrales syndicales, non seulement ne représentent plus grand monde, 7% des salariés sont syndiqués en France, mais en plus leurs luttes semblent contre-productives.

Pourtant, ces syndicats ont une utilité pour protéger les droits de tous les salariés, leurs salaires, leurs primes, leurs congés, la qualité de leurs lieux de travail. Mais cette utilité intervient dans un tout autre contexte, celui des comités d’entreprise, des instances de direction, des conseils de direction, etc. En somme, c’est dans la concertation feutrée entre patrons et employés autour d’une table, dans les relations de dialogue quotidiennes que les syndicats montrent leur utilité. Ce n’est plus dans la lutte et les grands conflits sociaux.

Le souci est bien là, car les actions positives menées dans les conseils des entreprises répondent à des intérêts particuliers. L’action syndicale n’est ici que l’addition de milliers d’actions particulières, souvent dépolitisées et avant tout liées à des conditions pratiques de travail. Mais il y a aussi des enjeu nationaux ou des crises de branches professionnelles qui dépassent largement le cadre d’une seule entreprise. C’est ici que l’utilité syndicale semble plombée par sa vieille culture du conflit frontal et sa faible représentativité qui atténue son poids dans les négociations ou limite sa portée lorsqu’elle veut se muer en grèves.

Pourtant le monde du travail a besoin de syndicats. Mais si c’est pour renouer avec la CGT des années 1970-1980, capable de bloquer le pays avec la SNCF et les charbonnages, pour défendre l’immobilisme, non merci ! Il faudrait, s’inspirant de ce qui fonctionne, trouver de nouvelles voies de dialogue efficace, pour sortir de cette culture de la lutte frontale, où le syndicat d’employés et le syndicat de patrons se regardent avec méfiance, se demandant comment faire pour en prendre le plus et en donner le moins.

D’une part, l’exemple du dialogue dans les comités de direction et celui des tribunaux prud’homaux montre que l’action positive et pacifique est possible. D’autre part, pour élargir cet exemple, on suppose qu’il faudrait promouvoir une structure générale de dialogue, c’est à dire des syndicats mixtes, mêlant patrons et employés dans la même structure, autour de la même table, promouvant les mêmes intérêts professionnels, en un front commun pour la défense de la profession et de ses membres. C’est déjà ce qui se pratique avec les unions d’artisans ou de professions libérales, qui unissent tous les membres d’une même branche, pour la défense de ses intérêts. On peut dire sans trop de crainte que leur action est efficace pour la profession. Il serait intéressant d’écraser cette vieille lune de la lutte des classes, qui n’existe que dans la mesure où elle porte l’un contre l’autre l’employé et le patron en dépit de leurs intérêts convergents. Ecraser la lutte des classes ne peut se faire que par le syndicat mixte. On imagine assez bien le poids de négociation interne, mais aussi la capacité de réponse à la crise qu’aurait un syndicat de l’industrie automobile mêlant patrons et employés dans une seule structure, sur tout le territoire, toutes firmes confondues.

Autre point, celui de la représentativité. Les syndicats sont tenus largement par des idéologues ou des nantis du syndicalisme, bien éloignés de leur base faite de petits syndicalistes dévoués corps et âmes aux intérêts de leurs camarades. Ce décalage pourrait être détruit par une meilleure représentativité, dans la mesure où les employés sont largement insensibles à cette dialectique marxiste et ne la plébisciteraient pas s’ils votaient massivement aux élections syndicales. On ne peut pas contraindre les employés à voter. Mais il est possible de les y pousser en augmentant le poids des syndicats dans la vie économique, sur le modèle de ce qui se pratique au Danemark, par exemple, où les assurances maladie et chômage sont gérées par les centrales syndicales, sur la base de la cotisation des employés, par branches professionnelles. Ce système de sécurité sociale propre au Danemark, décentralisé, adapté aux besoins des employés d’un métier, fruit de négociations fréquentes entre patrons et employés pour trouver des solutions humaines adaptées à la conjoncture du métier et du pays, provoquent une très vaste syndicalisation. Au Danemark, le taux de syndiqués atteint presque les 70% de travailleurs. Il va sans dire que le salaire minimum est aussi négocié par branches professionnelles entre patrons et employés.

Non seulement ce système provoque un vaste investissement des travailleurs dans leur système social, mais il légitime par cette adhésion le travail des syndicats et leur existence même. En outre, il confie leur protection sociale et leur salaire minimum ainsi que la plus grande partie de leur législation du travail, aux premiers intéressés et à leurs représentants, allégeant le fardeau de l’Etat. Enfin, ce système serait le meilleur moyen de lutter contre les fraudes et les aberrations comptables qui grèvent douloureusement le budget du système social français. En effet, les contrôles sont plus aisés et le juste partage des fonds plus facile à mettre en oeuvre dans des caisses réduites, à taille humaine, où les usagers connaissent leurs administrateurs, au moins de nom, et où la caisse, responsable de ses fonds, peut risque la faillite si elle en fait une mauvaise gestion.

En France un tel système deviendrait vite mafieux s’il n’était pas assisté par une importante adhésion des employés. Mais cette adhésion serait sans doute rapide si les salariés voyaient leur protection liée concrètement à l’adhésion syndicale.

Un tel poids des syndicats renforce également leur poids dans les décisions de l’entreprise, rendant obligatoire un capitalisme à visage humain, respectueux de ses travailleurs, sans pour autant virer au marxisme, incompatible avec les désirs de la majorité des employés, et avec la réalité du marché.

Enfin, pour achever de souder ensemble patrons et employés dans la recherche de leur bien commun, il serait intéressant de faire participer les salariés aux gains de l’entreprise dont ils sont les acteurs majeurs, par la promotion de l’actionnariat d’entreprise. Il serait possible d’envisager des primes de fin d’année sous la forme de parts dans l’entreprise ou de proposition de tarifs préférentiels pour participer à l’augmentation du capital. Il apparaît normal que les employés reçoivent un pourcentage du résultat de leurs efforts. Il apparaît également positif que l’actionnariat ne soit pas exclusivement extérieur à l’entreprise. Le capitalisme prétendument sauvage est largement né de cette fracture entre l’actionnariat et la direction effective de l’entreprise.

Il ne s’agit là bien sûr que de pistes de réflexion, bien imparfaites, pour rénover notre système syndical et, au-delà, le monde de l’entreprise en France, afin de lui rendre un visage humain et une plus grande souplesse face aux défis du marché, sans pour autant brader les hommes et leurs valeurs.

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