Troisième épître de Boileau

(Vue des ruines de l’abbaye de Port-Royal des Champs. source : linternaute.com)

Découvrant les épîtres de Boileau, votre serviteur ne résiste pas au plaisir de vous copier, ici, la troisième, adressée à Antoine Arnauld, maître de théologie à la Sorbonne, figure notoire du jansénisme français, exilé en Belgique des années 1670 à sa mort en 1694.

Boileau livre ici un texte d’une étonnante actualité sur le pire des freins aux conversions, la peur du « qu’en dira-t-on », que l’auteur appelle « honte », et que nous nommerions « confort bourgeois ».

Régalez-vous chers lecteurs et pensez à vous autant qu’aux autres !

 

À M. ARNAULD,
DOCTEUR DE SORBONNE

Oui, sans peine, au travers des sophismes de Claude,
Arnauld, des novateurs tu découvres la fraude,
Et romps de leurs erreurs les filets captieux :
Mais que sert que ta main leur dessille les yeux,
Si toujours dans leur âme une pudeur rebelle,
Près d’embrasser l’église, au prêche les rappelle ?
Non, ne crois pas que Claude, habile à se tromper,
Soit insensible aux traits dont tu le sais frapper ;
Mais un démon l’arrête, et, quand ta voix l’attire,
Lui dit : Si tu te rends, sais-tu ce qu’on va dire ?
Dans son heureux retour lui montre un faux malheur,
Lui peint de Charenton l’hérétique douleur ;
Et, balançant Dieu même en son âme flottante,
Fait mourir dans son cœur la vérité naissante.

Des superbes mortels le plus affreux lien,
N’en doutons point, Arnauld, c’est la honte du bien.
Des plus nobles vertus cette adroite ennemie
Peint l’honneur à nos yeux des traits de l’infamie,
Asservit nos esprits sous un joug rigoureux,
Et nous rend l’un de l’autre esclaves malheureux.
Par elle la vertu devient lâche et timide.
Vois-tu ce libertin en public intrépide,
Qui prêche contre un Dieu que dans son âme il croit ?
Il irait embrasser la vérité qu’il voit ;
Mais de ses faux amis il craint la raillerie,
Et ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie.

C’est là de tous nos maux le fatal fondement.
Des jugements d’autrui nous tremblons follement ;
Et, chacun l’un de l’autre adorant les caprices,
Nous cherchons hors de nous nos vertus et nos vices.
Misérables jouets de notre vanité,
Faisons au moins l’aveu de notre infirmité.
À quoi bon, quand la fièvre en nos artères brûle,
Faire de notre mal un secret ridicule ?
Le feu sort de vos yeux pétillants et troublés,
Votre pouls inégal marche à pas redoublés :
Quelle fausse pudeur à feindre vous oblige ?
Qu’avez-vous ? Je n’ai rien. Mais… Je n’ai rien, vous dis-je,
Répondra ce malade à se taire obstiné.
Mais cependant voilà tout son corps gangrené ;
Et la fièvre, demain se rendant la plus forte,
Un bénitier aux pieds va l’étendre à la porte :
Prévenons sagement un si juste malheur.
Le jour fatal est proche, et vient comme un voleur.
Avant qu’à nos erreurs le ciel nous abandonne,
Profitons de l’instant que de grâce il nous donne.
Hâtons-nous ; le temps fuit, et nous traîne avec soi :
Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Mais quoi ! toujours la honte en esclaves nous lie !
Oui, c’est toi qui nous perds, ridicule folie :
C’est toi qui fis tomber le premier malheureux,
Le jour que, d’un faux bien sottement amoureux,
Et n’osant soupçonner sa femme d’imposture,
Au démon, par pudeur, il vendit la nature.
Hélas ! avant ce jour qui perdit ses neveux,
Tous les plaisirs couraient au-devant de ses vœux.
La faim aux animaux ne faisait point la guerre ;
Le blé, pour se donner, sans peine ouvrant la terre,
N’attendait point qu’un bœuf pressé de l’aiguillon
Traçât à pas tardifs un pénible sillon ;
La vigne offrait partout des grappes toujours pleines
Et des ruisseaux de lait serpentaient dans les plaines.
Mais dès ce jour Adam, déchu de son état,
D’un tribut de douleur paya son attentat.
Il fallut qu’au travail son corps rendu docile
Forçât la terre avare à devenir fertile.
Le chardon importun hérissa les guérets ;
Le serpent venimeux rampa dans les forêts ;
La canicule en feu désola les campagnes ;
L’aquilon en fureur gronda sur les montagnes.
Alors, pour se couvrir durant l’âpre saison,
Il fallut aux brebis dérober leur toison.
La peste en même temps, la guerre et la famine,
Des malheureux humains jurèrent la ruine.

Mais aucun de ces maux n’égala les rigueurs
Que la mauvaise honte exerça dans les cœurs.
De ce nid à l’instant sortirent tous les vices.
L’avare, des premiers en proie à ses caprices,
Dans un infâme gain mettant l’honnêteté,
Pour toute honte alors compta la pauvreté.
L’honneur et la vertu n’osèrent plus paraître ;
La piété chercha les déserts et le cloître.
Depuis on n’a point vu de cœur si détaché
Qui par quelque lien ne tînt à ce péché.
Triste et funeste effet du premier de nos crimes !
Moi-même, Arnauld, ici, qui te prêche en ces rimes,
Plus qu’aucun des mortels par la honte abattu,
En vain j’arme contre elle une faible vertu.
Ainsi toujours douteux, chancelant et volage,
À peine du limon où le vice m’engage
J’arrache un pied timide, et sors en m’agitant,
Que l’autre m’y reporte et s’embourbe à l’instant.
Car si, comme aujourd’hui, quelque rayon de zèle
Allume dans mon cœur une clarté nouvelle,
Soudain, aux yeux d’autrui s’il faut la confirmer,
D’un geste, d’un regard, je me sens alarmer ;
Et même sur ces vers que je te viens d’écrire,
Je tremble en ce moment de ce que l’on va dire.

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3 réflexions sur “Troisième épître de Boileau

  1. Ca c’est pas mal les lettres avec des rimes, et une belle rythmique…
    Je suppose que les lettres de Boileau sont regroupées dans un livre et qu’il ne doit pas être bien difficile de les retrouver.
    Quoiqu’il en soit, merci pour le partage!

    • Oui, tout à fait, vous retrouverez les Épîtres de Boileau en un seul volume, sous le titre des Épîtres. Il a également écrit des satires que je vous recommande.

      • Merci pour l’information!
        Je note ça dans un coin, et j’essaierai de le lire un jour, ça me fera du bien.

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