Ukraine, rien n’est simple et tout se complique

https://i0.wp.com/gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b54001268m/f1.highres
(« L’ordre règne à Varsovie » Maréchal Sébastiani après la répression russe du soulèvement de Varsovie en 1830)

Pour les Occidentaux, les jeux sont clairs, Moscou est à la manœuvre pour manipuler des élections fantoches dans l’est de l’Ukraine, afin de mettre la main sur les provinces peuplées d’une majorité de russophones en s’entourant d’un verni de démocratie. D’avance les résultats des scrutins sont dénoncés, et maintenant que le référendum de Donetsk a donné un score massivement favorable à l’indépendance de la province avant un rattachement à la Russie, il est qualifié par toutes les chancelleries d’Europe de « faux-référendum ».

Il apparaît pourtant que tout se complique. Certes, Vladimir Poutine poussait à l’organisation d’un référendum en Crimée, et il s’était empressé d’installer des troupes russes dès les résultats connus. On comprend aisément son choix, qui n’est pas seulement civilisationnel, en faveur des Russes, mais aussi stratégique, pour conserver son port sur la Mer Noire. Dans l’est de l’Ukraine, tout est plus complexe et il semble que les Russes soient loin de maîtriser le zèle de leurs partisans.

Premier signe, Vladimir Poutine a demandé la semaine passée que le référendum soit repoussé. Il n’a pas été écouté par les forces pro-russes qui ont organisé le scrutin contre l’avis de la mère patrie. Quel était le taux de participation ? On dit partout que si les chiffres sont cachés c’est parce que les Ukrainiens hostiles au scrutin ne se sont pas déplacés et que dès lors celui-ci ne reflète pas la population des provinces concernées. Mais c’est oublier que dans ces régions les russophones sont plus de la moitié de la population. Par ailleurs, en postulant que ces affirmations soient vraies, reste à savoir pourquoi les Ukrainiens ont boudé ce scrutin. Etait-ce sous la contrainte ? Etait-ce par esprit de désobéissance au pouvoir provincial pro-russe ? Tant que ces éléments ne sont pas précisés, on ne peut pas se prononcer.

Deuxième signe, la guerre est menée dans l’est du pays par des lansquenets des temps modernes à l’image du colonel Igor Strelkov, personnage de roman digne des héros ténébreux des corps francs de la Baltique en 1920, qui, issu des forces spéciales russes, semble mener dans l’est du pays une guerre autant personnelle que pro-russe. De son propre aveu ses forces, hétéroclites, sont composées de volontaires criméens, d’anciens combattants de la Tchétchénie et de Syrie. Ce dernier point est le plus intéressant en ce qu’il révèle une véritable internationale des mercenaires russes, guerriers au long cours, autant agents gouvernementaux russes que forbans insaisissables, qui, des ruines de Grozny à celles de Damas, en passant certainement par Pristina et Sarajevo, sont des loups de guerre, sous les armes depuis dix, quinze, peut-être vingt ans. Quelle emprise réelle le gouvernement russe exerce sur ces hommes ? Il faut bien les payer, et pour sûr l’argent vient de Moscou, mais quant au matériel, Strelkov affirme avoir pillé des casernes ukrainiennes.

Pillé ? Est-ce si sûr ? C’est le troisième signe. Si tout devient si compliqué, c’est peut-être parce que l’Etat ukrainien s’est effondré. Comment se fait-il que l’armée ukrainienne ne parvienne pas à reprendre pied dans son propre territoire face à des hommes de sac et de corde ? Une offensive musclée aurait le soutien tacite de l’Occident et devant l’épreuve de force la Russie menacerait, vitupérerait, mais ne répondrait point, du moins pas par les armes. Il y a fort à parier, et nul ne le dit à l’Ouest, que si l’armée n’intervient pas, c’est qu’elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. L’Etat n’a plus d’argent. Un soldat sans solde rentre chez lui. L’Etat est devenu anti-russe, or il y a certainement des régiments entiers constitués de russophones passés à la rébellion ou demeurant l’arme au pied. L’Etat est gangrené par des milices mafieuses. On peut supposer que nombre de matériels militaires ont été subtilisés par ces miliciens (il fallait bien que les armes du soulèvement de ce printemps viennent de quelque part.) et que beaucoup les vendent pour se garantir un salaire. A qui ? A ceux qui peuvent payer, et les pro-russes, soutenus par le Kremlin, sont les seuls à en avoir les moyens. Veut-on une preuve de l’impécuniosité de l’Etat ukrainien ? Il n’a pas honoré ses factures de gaz auprès de Gazprom et le pays devrait se voir couper ses approvisionnements à partir de juin. Certes, la menace est une manœuvre des Russes, mais celle-ci se justifie sur le manque d’argent de Kiev aux abois.

Dans ce contexte où le pays semble ne plus être contrôlé que bien maladroitement, on comprend que la situation échappe, par intermittence, aux partis en présence et qu’à tout moment, le risque de dégénérescence en guerre civile dure puisse se concrétiser en catastrophe.

Enfin, il y a tout ce que nous ne savons pas et qui pourrait pourtant nous éclairer. L’UE a promis des milliards, sont-ils arrivés ? Vu le niveau des finances ukrainiennes, on suppose que non. Si armée et police ne sont plus fiables, dans quel pétrin se trouve l’ukrainien moyen, face à la criminalité, aux vols, aux assassinats, aux enlèvements ? L’Ukraine est-elle au bord de la crise humanitaire ou bien, en dépit des bruits de chenilles la vie économique poursuit-elle son cours dans ce qui demeure l’un des greniers à blé de l’Europe et notamment de la Russie ? Nous aimerions être plus renseignés sur ces points pour y voir plus clair. Mais l’Union européenne et les Etats-Unis mènent une véritable guerre feutrée contre la Russie, dans laquelle l’Ukraine est un élément parmi d’autres, le plus sensible en ce moment. C’est pourquoi, à l’Ouest comme à l’Est, on est loin de tout dire aux citoyens qui n’ont que leur bon sens pour décrypter le peu d’informations à leur portée.

A ce titre, et c’est le dernier point de cette mise en garde face à la complexité de la situation ukrainienne, il convient de remettre sérieusement en question le pouvoir des médias, dont on nous dit depuis la guerre du Golfe de 1990-91, et encore plus depuis les révolutions arabes de ces dernières années, qu’il permet de révéler ce que les Etats véreux voudraient cacher, ou qu’il permet de faire parler les citoyens et de colporter les informations là où on voudrait s’établir le secret des dictatures. Rien ne semble moins vrai aujourd’hui, où les journalistes, loin du théâtre des opérations, ne diffusent que les informations que les services de renseignements de leurs gouvernements respectifs ont bien voulu leur transmettre, après être passées par la moulinette des agences de presse semi-officielles ou les groupes de communicants des états-majors.

En somme, rien n’est simple et tout se complique.

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