Gil Jourdan, gouaille et vieux Paris en bande dessinée

 

Maurice Tillieux publia les premières aventures de Gil Jourdan, détective héroïque à l’humour grinçant, en 1956 dans le journal Spirou. Il est, ainsi, contemporain des films gouailleurs et nostalgiques des Michel Audiard et Georges Lautner. 

A bien y penser, Jourdan et son acolyte Libellule, repris de justice à la gouaille toute boulevardière, affublés de l’inspecteur Crouton, pourraient donner la réplique, par œuvres interposées, à Jean Gabin, Bernard Blier, Lino Ventura, Jean Lefebvre, Francis Blanche, Belmondo et toute la clique qui, des années 1950 au tournant de 1980, joua dans des films de gangsters gaffeurs, d’aristocrates déchus, de joueurs impénitents et de nostalgiques de la coloniale perdus entre Port-en-Bessin et la Porte de Bagnolet…

Dans des aventures policières toujours bien menées, Tillieux donne vie à un Paris des faubourgs, industrieux et commerçant, fait de petites gens, d’ateliers cachés sous les combles, de bistrots où l’on boit ferme, de docks lugubres et parfois de châteaux ou d’hôtels particuliers de grand luxe, faisant voisiner petits larbins et grands seigneurs avec le même humour.

Ainsi, Libellule, déguisé en chauffeur de maître et apprenant par une méthode accélérée, les rudiments de l’art contemporain, afin d’usurper l’identité d’un grand critique lors d’une soirée mondaine, se gratte la tête et lit, accoudé à sa portière de voiture :

–  » La peinture surréaliste crée une relation immédiate de l’homme avec lui-même…!!! Non mais mon pote ! Faut lire ça ? Tu prends de la couleur, tu la colles sur une toile et ça devient sans rire : le caractère ésotérique et sublime de son essence désintègre l’homme et le recrée dans sa totalité. « 

Le même Libellule ayant perdu sa moustache postiche lors d’une soirée mondaine et devant justifier à une admiratrice le prenant pour le grand critique en question cette modification soudaine s’exclame :

–  » J’ai senti subitement qu’elle contrariait l’essence ésotérique de mon inspiration. Chaque poil créant une allergie rythmique au milieu qui modifiait l’étendue de la réalité et retardait la déshiscence de mon… Me fais-je bien comprendre ? »
Et la belle sotte de répondre :
–  »  Oh ! Si. Comme c’est juste !! »

Tillieux, comme Audiard, n’hésite pas, entre deux coups de feux et deux farces grotesques, à asséner quelques coups de griffe à la modernité bien-pensante. Et un demi-siècle après, c’est toujours un même délice.

En creux, dans cette France des petits villages avec leurs châtelains revenus d’Afrique, collectionnant les armes de chasse et les parures de bêtes, des ouvriers métallos travaillant dans l’arrière cours d’un immeuble décrépi au fonds des rues sinueuses de Montmartre, c’est un pays disparu qui se donne à voir. Avec cinquante ans d’écart, les bandes dessinées de Maurice Tillieux, outre la qualité des dialogues et des intrigues ainsi que la délicatesse naïve, mais toujours vraie, du dessin, peuvent se lire avec autant de nostalgie que l’on regarde un Audiard. Il ne faut pas s’en cacher, le succès de ces films est en partie dû à l’évocation qu’ils font d’un passé mythique vers lequel se tournent des Français en mal d’espérance et courant après ces breuvages de joie. Tillieux, dans l’univers de la bande dessinée, offre un peu cela.

Désinvolte en restant toujours convenable. Burlesque sans tomber dans le vulgaire. Offrant des aventures haletantes sans jamais faire dans la violence, telles sont les histoires de Gil Jourdan, dont l’intégrale est rééditée chez Dupuis, sans discontinuer, depuis des années.

A lire et à faire lire, de préférence assis dans un bon fauteuil en réchauffant un verre de bénédictine dans le creux de sa main.

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