Vers la béatification de Paul VI

 

Paul VI le mal aimé ? Ce pourrait tout à fait être le titre de couverture des magazines chrétiens dans quelques mois lorsque l’actualité s’emparera d’une possible béatification de Paul VI. Il n’est pas de pape du XXe siècle plus méprisé, détesté ou mal compris que lui. Saint Pie X est détesté des modernistes mais il ne compte plus ses soutiens chez les catholiques prétendus conservateurs. Idem pour Pie XII. Pie XI fait relativement l’unanimité, en dépit de la condamnation de l’Action française en 1926, désormais bien oubliée. Saint Jean XXIII et Saint Jean-Paul II jouissent d’une aura exceptionnelle. Mais Paul VI ? Les catholiques conservateurs ou traditionalistes ne lui pardonnent pas d’avoir laissé s’instaurer le désordre dans l’Eglise à l’issue du deuxième concile du Vatican et de la publication du nouveau missel en 1969. Les catholiques progressistes, quant à eux, lui reprochent, sur le mode de l’amour déçu, de n’avoir point cédé sur les questions du célibat sacerdotal, de la procréation et de la transmission de la vie. Attaqué sur sa droite et sur sa gauche, néo-protestant pour les uns et conservateur crispé pour les autres, Paul VI est le pape que l’on préfère oublier. Il y a fort à parier qu’une béatification, si elle intervenait dans les prochaines années comme le laissent entendre déjà certains journaux, réveillerait ces crispations ou, pire encore, se passerait dans l’indifférence des chrétiens européens qui préfèrent oublier ce symbole d’un mauvais souvenir, celui de la crise des années 1970, espoir déçu des uns et fin d’un monde des autres.

Il faut regarder les faits avec plus d’honnêteté pour mieux comprendre les actes et la figure de ce pape.

Prenons d’abord la question du deuxième concile du Vatican.

Peut-on trouver, dans les constitutions conciliaires, une seule ligne défendant, permettant ou encourageant les abus qui suivirent en matière de liturgies sacrilèges, d’abandon du catéchisme, d’adhésion au marxisme tels qu’on les vit chez certains groupes de fidèles essentiellement européens d’ailleurs ? Nous ne la trouverons pas. C’est la grande injustice qui frappe ce concile depuis un demi-siècle. Il est le paravent de tous les abus que lui-même condamne. Et quand bien même il les défendrait ou les autoriserait du bout des lèvres, est-ce le pape seul qui fait le concile ? C’est l’assemblée des évêques, des supérieurs d’ordres religieux et des théologiens autorisés. La faute serait collective, reposerait sur tout le peuple de Dieu, et non pas sur un bouc émissaire pontifical.

Certains reprochent à Paul VI l’œcuménisme. Mais c’est grâce à lui qu’aujourd’hui l’orthodoxie orientale et le catholicisme dialoguent de nouveau, sans pour autant confondre les genres. C’est bien un travers de catholique conservateur français que d’admirer le patriarche de Moscou pour son courage contre le modernisme politique et social, et de reprocher au pape d’avoir initié un dialogue avec lui. C’est grâce à cet œcuménisme, encore, que l’on a pu créer des ordinariats pour les protestants retournant à la communion de l’Eglise, tout en restant dans un climat de dialogue. Et quand bien même Paul VI aurait refusé cet œcuménisme, il était déjà à l’œuvre, et mieux valait l’encadrer, dans la tradition catholique du dialogue avec les Eglises dissidentes en vue de retrouver l’unité, plutôt que de laisser se développer la confusion et le relativisme de l’intercommunion des années 1970.

D’autres ont reprochés à Paul VI la synodalité. Mais ils oublient un peu vite que c’est grâce à ce synode des évêques que le sacerdoce a pu être confirmé dans toute sa dignité, en 1970, contre les dérives européennes, notamment hollandaises et françaises. Si le pape seul avait rappelé les règles de la vie sacerdotale, dans la crise de l’autorité d’alors, qui l’aurait écouté ? Il y aurait sans doute eu des séries de schismes nationaux. L’autorité pontificale doublée de celle d’une assemblée d’évêques ont sauvé à l’époque le sacerdoce. De même, dans les Etats, l’existence de conférences épiscopales montre parfois au grand jour des errements dans la foi stupéfiants, toujours aujourd’hui. Mais vaut-il mieux cacher ces errements qui proviennent du peuple chrétien lui-même, ou pouvoir les identifier visiblement dans une instance de gouvernement de l’Eglise et ainsi les curer ?

On a reproché à Paul VI le dialogue avec les autres religions, non chrétiennes.  Mais n’est-ce pas conforme à l’esprit missionnaire ? Certes, ce dialogue prend d’autres formes que celles de la disputatio médiévale ayant pour but d’emporter la conversion de l’incroyant. Mais il n’est pas dit qu’il ne porte pas ses fruits en instaurant une connaissance mutuelle et un climat de confiance propices à la conversion.

Avec douleur, le bord progressiste de l’Eglise a reproché à Paul VI le miroir inversé de ces éléments, c’est à dire de n’être jamais allé assez loin dans le gouvernement collégial, l’œcuménisme ou le dialogue interreligieux. Il lui est reproché d’avoir toujours encadré ces pratiques, de ne pas avoir cédé aux sirènes de l’activisme politique ou de l’adhésion au marxisme. Mais ce reproche fait tout simplement fi de la nature même de l’Eglise et de sa foi. Paul VI, en ce sens, est demeuré le gardien de la foi et le pasteur de son troupeau.

Il lui fut également reproché, à l’époque, de condamner toujours un camp et pas l’autre. Mais vous remarquerez que les catholiques traditionalistes lui reprochaient de les persécuter et pas les libéraux, et ces derniers, à l’inverse, l’accusaient de les persécuter et pas les catholiques dits intégristes. Et si Paul VI avait tout simplement frappé autant à droite qu’à gauche au nom du bien commun de l’Eglise ?…

On a accusé Paul VI de manquer de clairvoyance face à la crise. Mais il n’y avait pas mieux placé que lui pour la voir et l’observer, lui qui dut ratifier des milliers d’autorisation de réduction de clercs à l’état laïc, lui qui vit sous ses fenêtres tous les groupes possibles manifester ou péleriner pour le prendre à témoin. N’a-t-il pas parlé des « fumées de Satan » entrées dans l’Eglise suite à cette crise ?

On l’a accusé, par ses réformes, d’avoir vidé les Eglises. Et si les prêtres, les évêques, les pratiquants, prenaient leurs responsabilités et entendaient la parole de Dieu ? « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère. » Ce n’est pas le pape qui a saccagé une pastorale multiséculaire. Quant à la diminution de la pratique et des vocations sacerdotales, elle est continue depuis les deux derniers siècles en Europe, en dépit de courtes périodes de rémission. La crise des années 1970 a joué le rôle d’accélérateur d’une agonie déjà bien engagée, rien de plus. Il était peut-être temps, alors, de vider la plaie ? C’est sans doute le plus grand apport de Vatican II dans ses conséquences immédiates. Avoir débarrassé la chrétienté européenne de ses scories pour enfin y voir clair dans un désastre ancien et tâcher d’y remédier. La crise de la liturgie et des mouvements chrétiens dès 1945 le montre, la vieille dame était déjà bien malade. La naissance des communautés nouvelles et le renouveau de la tradition dès le début des années 1970 montrent, au contraire, la vitalité de ce catholicisme résiduel, rajeuni, débarrassé de ses boulets, et prêt à annoncer de nouveau l’évangile. Nous vivons un désastre religieux, mais il est antérieur aux années 1970 qui l’ont révélé et accéléré. Il était temps d’y remédier. La plaie a été purgée de ses pratiques bourgeoises rances, de son modernisme frelaté qui n’en finit pas de mourir encore aujourd’hui, de son conformisme social bien éloigné de la foi et de la tradition millénaire de l’Eglise. Il était temps de le mettre en lumière pour s’en débarrasser. Indirectement on le doit à Paul VI. La barque prend l’eau. Son mérite, bien malgré lui, est d’avoir mis les fuites en évidence.

On l’a accusé d’avoir réformé la messe en 1969, mais c’est oublier les réformes liturgiques entamées par Pie XII et Jean XXIII. Certes, celle de 1969 est sans doute allé très loin et fut appliquée sans discernement par les évêques, ce dont Paul VI n’est en aucune manière responsable. Mais en lisant attentivement le missel de 1969 dans sa forme latine, on se retrouve bien dans la continuité du missel dit de Jean XXIII justement. Certes, c’est l’accusation qui porte le plus, car elle touche à la vie immédiate des fidèles, dans leur pratique de la messe. Mais soyons honnêtes. Quel fidèle aurait vu la différence entre une messe de Paul VI dite en langue latine, ad orientem, en ornements liturgiques romains, et une messe de Jean XXIII ?

On pourrait allonger la liste sans fin, elle serait chaque fois plus éloquente. Il faut aussi mettre en lumière les défauts de méthode des contradicteurs de Paul VI qui utilisent les constitutions d’un concile abhorré pour dénoncer les erreurs réelles ou supposées de la papauté et de certains évêques. Ce concile alors est-il valable ou pas ? Il faut choisir.

Pour en revenir à Paul VI, auquel la chrétienté doit l’achèvement pacifique du deuxième concile du Vatican, l’encyclique sociale Populorum progressio, l’encyclique morale Humanae Vitae, celle sur le sacerdoce Sacerdotalis caelibatus, et surtout d’avoir tenu bon contre vents et marées face à toutes les pressions des années 1970, il faudrait le traiter avec plus de mesure et de respect.

Ces bouleversements il en fut la victime plus que l’acteur. Il en a souffert sans doute plus que n’importe quel chrétien, stoïquement, sans jamais abandonner. Il y a une figure de la croix dans le parcours de Paul VI qui, fidèle disciple, a serré les dents en recevant les soufflets. Il connaissait toutes les critiques et l’incompréhension dont il était l’objet. A défaut de prendre position pour ou contre sa possible béatification, ce qui, en soit, ne relève pas de nous, respectons sa figure souffrante.

Nous lui devons tant !

 

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2 réflexions sur “Vers la béatification de Paul VI

  1. En introduisant un esprit de réforme et de modernité dans l’Eglise, en particulier dans la liturgie et dans son esprit, le Concile Vatican II a ouvert la porte à tous les abus, quelle que soit sa Lettre. Il a bouleversé l’Eglise et accéléré la désaffection des messes, et ressemble à une porte grande ouverte sur laquelle serait inscrit « Non aux courants d’air » ! Proclamant le respect de tous les rites, il a fait interdire l’ancien et persécuter ceux qui refusaient de l’abandonner ; reconnaissant la place du chant grégorien, il a permis son éviction de la messe presque partout ; rappelant le rôle central du prêtre, il a permis aux laïcs de s’accaparer tous les temps de l’office ; prétendant adapter la pastorale au monde, il a vidé les églises, sauf celles qui ont résisté à son application, etc. Ce Concile pastoral est une faillite totale et doit être annulé. Mais qui aujourd’hui à Rome est encore en communion avec les Papes pré-conciliaires ? L’Eglise n’a pas d’infaillibilité en matière pastorale, et d’ailleurs on le voit bien en l’espèce.

    • Cher Monsieur,

      Vous semblez oublier que si le catholicisme s’est effondré en Europe, il n’a cessé de progresser en Afrique et en Asie, à tel point même que les régions du monde les plus porteuses en vocations sont en Extrême Orient. De plus, le nombre de fidèles, de prêtres et d’évêques ne cesse pas de croître, en dépit des diminutions européennes, ce qui laisse bien voir la vitalité du reste du monde.

      A ce titre, je suis plus enclin à penser que la crise du catholicisme européen doit être vue dans une crise générale de l’Europe qui s’écrase dans la décadence.

      Pour rester en Europe, cependant, quelques précisions. La fréquentation de la messe dominicale et les ordinations sacerdotales étaient déjà en diminution depuis le début du XXe siècle, avec une accélération à partir de 1950, soit quinze ans avant la clôture du concile Vatican II.
      Que la crise des années 70 ait accélérée la chute, c’est évident. Que l’interprétation révolutionnaire du concile soit très éloignée de sa lettre autant que de son esprit, de telle manière que les évêques et les synodes n’ont eu de cesse de vouloir limiter les dégats face à une masse de militants gauchistes dans l’Eglise, c’est une évidence également.

      Mais aujourd’hui nous sommes bien éloignés de la plupart de ces abus et de ces persécutions. L’Eglise en Europe a su redresser la barre et purger ses plaies purulentes. Il était temps, car les maux sont antérieurs au concile. Pour vous rendre compte du désastre et de son visage, je vous invite à lire La crise catholique, de Denis Pelletier. L’auteur retrace avec force toutes les errances de cette période. On est pas déçu…

      D’ailleurs, ne négligez pas les fruits donnés par les communautés nouvelles, dans lesquelles on peut intégrer les frères de st Jean, st Martin, ou les communautés Ecclesia Dei dans une certaine mesure. Ces communautés sont filles de l’Eglise des années 1970. Elles s’enracinent dans la tradition millénaire de l’Eglise, mais elles ont pris acte de la continuité du magistère.

      Dernier point, vous attaquez le caractère pastoral de Vatican II. N’oubliez pas que même si elles sont pastorales, ces constitutions s’appliquent à toute la chrétienté. Le fait qu’elles n’aient été que très faiblement reçues par les fidèles ne nous exonère pas de leur application. Enfin, vous oubliez que plusieurs constitutions du concile sont à caractère dogmatique.

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