Algérie, le dessous des cartes


(La prise de la smala d’Abd el Kader)

 

Notre ami Bougainville, contributeur fréquent et toujours talentueux de ce bloc notes, nous envoie ce jour une intéressante étude sur l’Algérie, pays « ami » de la France…

Au cours d’une de ses aventures, Corto Maltese, le héros de bande-dessinée d’Hugo Pratt, se retrouve dans une ancienne possession française des Antilles, Port Ducal, où les autorités se servent de la momie du président décédé pour abuser la population, et pérenniser leur pouvoir.

Toutes proportions gardées, cette fiction tend à ressembler à la situation politique de l’Algérie : après une hospitalisation à Paris d’avril à juillet 2013, le président algérien Abdelaziz Bouteflika est retourné à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce depuis le 13 janvier 2014. Entre-temps, le parti du pouvoir, le vieux Front de libération nationale (FLN), l’a désigné comme son candidat pour les élections d’avril 2014. Le président, 76 ans, va donc briguer un 4e mandat, alors que son véritable état de santé est caché à l’opinion algérienne.

Certains opposants en ricanent : « Boutef’, nouvelle star de la chanson algérienne : encore un tube ! » Mais la nouvelle hospitalisation du président algérien ne fait pas rire la population, qui s’inquiète pour l’avenir du pays.

Derrière Abdelaziz Bouteflika, la guerre des clans qui se partagent le pouvoir et les richesses en Algérie se poursuit, repoussant toujours plus la question de la succession du président.

L’Algérie n’a pas été contaminée par la vague du « Printemps arabe », malgré une situation sociale préoccupante : la moitié de la population a moins de 20 ans, et le chômage touche 35 % des jeunes. Paradoxalement, le pays est très riche, grâce à ses ressources pétrolières et gazières, et il dispose de dizaines de milliards de dollars de réserves de change. Cette rente permet à la toute-puissante administration (1,5 million de fonctionnaires, sur 12 millions d’actifs) d’acheter la paix sociale.

« La Coupole », surnom du régime algérien, se structure autour de deux pôles : l’Armée nationale populaire (ANP), et le Département du renseignement et de la sécurité (DRS).

L’armée algérienne est acquise au président, tandis que le DRS n’obéit qu’au général Mohamed Mediène, 75 ans. Ce dernier a acquis une position inamovible depuis la guerre civile des années 1990 : pour sauver le régime, il créa des groupes islamistes terroristes (le GIA, assassin des moines de Thibirine, puis le GSPC, père de l’actuelle Al-Qaïda au Maghreb), dont la violence servait à justifier la répression par ses services.

L’amnistie pour les islamistes a été proclamée en 2006 par Bouteflika, qui se drape dans la religiosité pour coller à l’islamisation de la société, et s’opposer aux « laïques » des services secrets. Mais les derniers éléments terroristes demeurent encore pour le général Mediène un moyen de maintenir l’état d’urgence (en place depuis 1992), et de faire pression sur ses rivaux.

Mediène et son clan affrontent celui du président Bouteflika depuis le début des années 2000. Une de leurs rivalités a pour objet les relations avec la France. D’un côté, le DRS cherche à exclure Paris et à s’allier avec les Etats-Unis, au nom de la lutte anti-terroriste, et par intérêt pécuniaire : Mediène a facilité l’implantation d’entreprises pétrolières américaines, en échange d’en retirer des bénéfices. Il fit passer en 2005 une « loi des hydrocarbures », très avantageuse pour les compagnies énergétiques, qui fut annulée en 2006 par le président Bouteflika, provoquant des représailles du DRS déguisées en attentats.

De son côté, Bouteflika, malgré ses diatribes anti-françaises (destinées à nourrir le nationalisme algérien, seul véritable ferment d’unité du pays), cherche à préserver le lien avec Paris, pour l’intérêt économique de son propre clan. Le vieux président est également proche de la Russie, alliée de l’Algérie depuis la guerre froide.

Après le « Printemps arabe », que les Etats-Unis ont encouragé, et la guerre au Mali voisin, où les Français affrontent des créatures du DRS devenues incontrôlables, le clan de Mediène est affaibli. Celui de Bouteflika s’est permis d’arracher plusieurs prérogatives des services secrets, entre septembre et octobre derniers, et de leur imposer un 4e mandat du président sortant. Le chef du DRS, le « général sans visage » (ses dernières photos datent des années 1980), conserve toutefois son influence.

Maintenue à distance de ces luttes de pouvoir, la population est encore hantée par l’anarchie de la guerre civile des années 1990. Mais la situation économique et le désir de liberté de la jeune génération pousseront sans doute tôt ou tard vers une crise majeure, à laquelle l’Algérie a pour le moment échappé.

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