Djibouti, dernière colonie française

(Marchand de peaux, Jean-Léon Gérôme, 1869)

Notre ami Bougainville nous fait part de cette passionnante analyse de Djibouti, par certains égards ultime colonie française, nous dit-il.

Djibouti est un pays atypique, qui tire son existence de la capitale portuaire du même nom, où transitent 20 000 navires par an, et près de 30 % du commerce maritime mondial. Carré de désert brûlé par le soleil, c’est aussi un carrefour stratégique, entre la mer Rouge et l’océan Indien.
En 1862, la France de Napoléon III signe un traité d’amitié avec le sultan de Tadjourah, petit port de la Corne de l’Afrique, et lui achète la région environnante. En 1884, le diplomate Léonce Lagarde est envoyé consolider la colonie, qui sert de liaison vers Madagascar et l’Indochine. Il crée le port de Djibouti en 1888, qui devient le chef-lieu de la « Côte française des Somalis ». En 1967, la colonie devient un territoire français d’outre-mer, et Djibouti est un port prospère qui compte 120 000 habitants. Après des années de violences indépendantistes, la République de Djibouti devient souveraine en 1977 : la France conserve toutefois 10 000 militaires sur place, liés par un accord de défense, ainsi que des coopérants dans tous les domaines de la société civile.

Depuis 1999, le président djiboutien est Ismaïl Omar Guelleh (« IOG ») : ancien policier colonial, devenu chef des services secrets de la jeune République. C’est à ce titre qu’il est soupçonné d’être impliqué dans l’affaire du juge Bernard Borrel : ancien procureur de Lisieux, envoyé comme coopérant à Djibouti, il fut retrouvé assassiné dans le désert en 1995. C’est un sujet non-résolu, et toujours brûlant dans les relations franco-djiboutiennes.

Un carrefour entre Afrique et Arabie

Outre l’ancienne puissance coloniale, plusieurs pays de la région exercent une forte influence sur Djibouti.

– L’Ethiopie : dépourvu d’accès à la mer, ce grand pays de 91 millions d’habitants (Djibouti n’en compte que 800 000) fournit Djibouti en alimentation et en électricité, et dépend de la route vers le port pour ses importations et exportations. Cette situation conforte les Djiboutiens dans leur mépris initial envers leurs voisins : jadis, les Arabes et Somalis musulmans de la côte allaient se servir en esclaves chrétiens en Ethiopie. Une communauté éthiopienne relativement importante vit cependant à Djibouti ;

– L’Arabie saoudite : riche de son pétrole, elle construit des écoles coraniques et des mosquées, et finance l’islamisation de la société djiboutienne, en payant notamment les maris pour voiler leurs femmes ;

– Le Yémen : situé de l’autre côté de la mer Rouge, il partage avec Djibouti a des liens culturels, familiaux et religieux. Les Yéménites sont très présents dans le commerce local. L’anarchie qui règne au Yémen, avec la forte présence d’Al-Qaïda, a des retombées sur la sécurité de Djibouti.

– La Somalie : la plupart des Djiboutiens sont de l’ethnie somali. La Somalie est livrée au chaos, ce qui développe la piraterie contre les navires marchands au large du pays. Les Shebab, milices islamistes, sèment le trouble dans le pays et sa région. Ils tentent actuellement de s’infiltrer à Djibouti.

Plateforme militaire

La présence militaire française a été amputée avec le départ en 2011 de la Légion étrangère vers les Emirats arabes unis (suite à la décision de participer à l’encerclement américain de l’Iran). Près de 2 100 hommes sont encore sur place, avec leurs familles. La France verse 30 millions d’euros par an, à titre de loyer pour sa base militaire, ce qui est, avec le port, la principale source de revenus de l’Etat djiboutien.

Après le 11 septembre 2001, les Américains s’installent à Djibouti, sur le camp Lemonnier, cédé par les Français. Entre 2 000 et 3 000 hommes y stationnent, formant le « Combined Joint Task Force » pour toute la Corne de l’Afrique. Les Américains utilisent Djibouti comme base arrière pour leurs opérations au Yémen, contre Al-Qaïda, et en Somalie, contre les islamistes Shebab.

A l’inverse des Français, qui ont permission de circuler dans le pays, et qui ont adopté le rythme de la semaine musulmane djiboutienne (vendredi férié), les Américains demeurent cloîtrés dans leur base, et vivent à l’heure des Etats-Unis. Si les relations franco-américaines à Djibouti sont cordiales (les Américains apprécient l’expertise africaine des Français), les Etats-Unis cherchent à intensifier leur présence locale, en formant toujours plus les militaires djiboutiens, quitte à supplanter l’influence française.

Outre les Français et les Américains, d’autres uniformes se sont donné rendez-vous à Djibouti : les Japonais y ont installé leur seule base à l’étranger, avec 600 hommes et des navires de guerre, pour lutter contre la piraterie somalienne, qui menace le commerce maritime.

Dans le même but, l’Union européenne a dépêché une petite mission militaire, où se mêlent Allemands, Espagnols, Italiens et autres, et une mission civile, persuadée que les vraies solutions à la piraterie sont économiques et culturelles, et dont le Head of mission est payé 40 000 euros par mois…

La petite Eglise djiboutienne

L’islam sunnite domine le pays (95 % de la population). La population chrétienne est très restreinte à Djibouti : les Ethiopiens orthodoxes forment la première communauté (environ 3 %), et disposent d’une église dans la capitale.

Les catholiques (1 %) ont une cathédrale, construite par les Français, qui a fêté ses 50 ans en janvier 2014. L’évêque administre Djibouti, ainsi que la Somalie (où le christianisme est proscrit) : à ce titre, il gère le procès en béatification de sœur Leonella Sgorbati, religieuse travaillant dans un hôpital de Mogadiscio, assassinée en 2006 par des islamistes, qui voulaient « punir » les propos du pape Benoît XVI sur l’islam à Ratisbonne.

A Djibouti, des religieuses aident également dans des hôpitaux, et gèrent des écoles. L’Eglise est aussi impliquée auprès des réfugiés éthiopiens et somaliens, avec Caritas, et dans les bidonvilles de la capitale.

Enfin, une communauté protestante évangélique, d’origine française, existe à Djibouti. Le nombre de fidèles est mal connu, à cause des conversions de Djiboutiens musulmans tenues secrètes.

Djibouti figure parmi les 50 pays où les chrétiens sont le plus persécutés, selon la liste établie chaque année par l’ONG protestante Portes Ouvertes. Les chrétiens occidentaux et éthiopiens sont tolérés, en revanche, l’évangélisation des Djiboutiens est impossible. Les musulmans qui se convertissent sont rejetés par leur communauté, voire emprisonnés.

Perspectives

Suite à la dernière loi de programmation militaire pour 2014, la France va faire passer sa présence militaire à Djibouti de 2 100 à 900 hommes : à peine plus que les Japonais. La base française vit dans l’inquiétude des réductions d’effectifs, et profite avec frénésie des derniers lustres hérités du faste colonial. L’influence de notre pays risque de continuer à diminuer, au profit des Etats-Unis.

Réélu en 2011, le président « IOG » est autoritaire, et s’appuie sur des services de sécurité brutaux. Djibouti est un des seuls pays, avec la Chine, à bloquer Skype, pour empêcher les opposants de communiquer avec la diaspora du Canada, de Belgique et de Scandinavie. Avec entre 40 et 50 % de chômage et des élections truquées, le mécontentement politique gronde dans le pays. En outre, 20 % de la population est menacée par la famine.

La grande inconnue réside dans l’influence réelle des islamistes, dans une société où l’islam est un facteur d’unité, mais où la religiosité est traditionnellement tempérée. Avec les financements saoudiens, les tentatives d’infiltration des Shebab somaliens, et l’absence de débouchés, le radicalisme progresse, loin des regards des Occidentaux expatriés, dans les immenses bidonvilles qui s’entassent aux portes de Djibouti.

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