Crimes moraux et justice civile

 

(Tribunal de l’inquisition, Jean-Paul Laurens, 1882)

C’est fait, Dieudonné a plié. Il aura fallu quelques jours et toute la violence répressive de l’Etat pour mettre à genoux ce bateleur de foires. En somme, il était une belle cornemuse, beaucoup de bruit, que du vent.

Il faut dire qu’à ce rythme, Dieudonné allait finir dans un carton sous le Pont-Neuf, faisant risette à la statue d’Henri IV le soir avant de se coucher, serrant amoureusement un litron de rouge contre son cœur. Contrôle fiscal, condamnation pour avoir organisé son insolvabilité, accusation de blanchiment d’argent, des centaines de milliers d’euros à rembourser pour les spectacles annulés, etc. L’Etat n’a pas lésiné sur les moyens.

A la vérité, cette violence politique amène à se poser une toute autre question.

On accuse Dieudonné d’être antisémite, ce dont il se défend, mais ce que ses propos semblent parfois confirmer, sous couvert d’antisionisme ou de dénonciation du poids supposé de la communauté juive française. En somme, dans notre France des années 2010, l’humoriste est coupable d’un crime moral, d’un crime intellectuel. Ou plutôt, il mûrit des idées fausses et en fait profession, entraînant des adeptes dans son sillage. C’est ainsi qu’il faut comprendre le point de vue de ses détracteurs, et lorsque l’on considère l’antisémitisme comme une erreur morale ou un péché, on peut se rallier à cette opinion générale contre Dieudonné.

Mais que veut-on ? Voulons-nous éradiquer l’antisémitisme ? Ou voulons-nous éradiquer les antisémites ? Ce sont deux propositions totalement différentes et qui nécessitent des moyens différents. Dans le premier cas, la justice civile n’est pas compétente. En effet, combattre l’antisémitisme en tant qu’idée ou que péché public, signifie mener un combat intellectuel ou spirituel pour convaincre l’antisémite de son erreur ou le convertir à une attitude intellectuelle ou spirituelle favorable aux juifs. Non pas dans le sens d’un philosémitisme, mais dans le sens où tout homme serait appelé à cultiver une bienveillance vis-à-vis de son prochain. Il s’agit donc d’emporter la conviction du pécheur par des arguments, sous forme de débats contradictoires, d’écrits, de films, etc. La rencontre et le dialogue sont nécessaires. Il ne faut pas avoir peur de la rencontre, il faut quitter sa posture de maître censeur et descendre dans l’arène.

La justice civile ne peut pas mener ce combat car son rôle est de maintenir l’ordre public. Parce que l’antisémitisme est considéré comme un désordre, elle doit réprimer ce désordre. Mais elle ne peut pas le faire dans le débat d’idée, elle n’est armée que pour le faire en jugeant et condamnant les personnes. Or, la condamnation des personnes sur des bases juridiques ne change pas leur cœur, au mieux elle les fait taire, au pire elle anime leur opposition et les renforce dans leur haine.

Ce fut, au Moyen Age, toute la différence entre l’inquisition et les tribunaux civils face aux hérétiques. Dans le premier cas, le tribunal de l’inquisition avait pour but la conversion du pécheur et usait de tous les moyens intellectuels, notamment la disputatio théologique, pour convaincre le pécheur de son erreur et le ramener à la pleine orthodoxie de la foi. L’inquisition ne se réservait les peines carcérales ou la peine capitale que pour les cas d’entêtement extrême ou les relapses. Hormis dans l’Espagne du XVe siècle, cette institution a relativement peu tué en 500 ans. A la différence, les tribunaux civils avaient pour but de réprimer un désordre public et condamnaient facilement à mort ou à la réclusion les hérétiques ou réputés tels.

Même si on ne condamne plus à mort, les choses n’ont pas tellement changé aujourd’hui. La violence de la répression n’a pas changé les idées de Dieudonné ou des ses amis, elle les a fait taire en surface et les a renforcé dans leur opposition. Il n’y a pas eu de dialogue. Les intellectuels ou proclamés tels se sont bien gardés de discuter, ils ont eux-mêmes appelé à la répression. Il ne s’agit pas de tout tolérer, il s’agit de vouloir faire changer les cœurs. Or, notre société qui ne sait plus dialoguer et qui n’a plus de notion de la vérité, pour se préserver, ne connaît que la répression. Nous nous trouvons, toute proportion gardée, dans la même situation que les tribunaux civils du Moyen Age face aux hérétiques.

Mais la chose est ridicule, car un crime moral ou intellectuel est, en quelque sorte, un crime contre l’intelligence et l’âme des hommes, autrement dit un crime contre ce qu’ils ont de plus sacré. Condamner à des amendes ou des peines de sursis des hommes coupables de ce genre de crime semble ridicule. Pour eux, il ne semble pas qu’il y ait beaucoup d’autres alternatives entre la miséricorde ou les peines inexpiables. C’est pourquoi le dialogue doit être privilégié.

Toutes proportions gardées, quand on regarde le procès de Nuremberg, on est frappé par le ridicule de certaines peines. On y invente le chef d’accusation de crime contre l’humanité, dont sont coupables les accusés. C’est, par son intitulé même, un crime contre le genre humain, un crime général contre l’être, même si sa réalisation concrète est limitée dans le temps et l’espace. Dès lors, on envisage pas autre chose que des peines extrêmes, soit l’acquittement pur et simple, soit la prison à vie, le bannissement perpétuel ou la peine de mort. Ces peines frappèrent un grand nombre des accusés comme Keitel ou Göring, ou Hess. Mais on a vu des hommes comme Albert Speer, coupables d’avoir organisé la mise au travail des déportés dans les usines d’armement, condamnés à vingt ans de prison, peine qui semble risible, car elle se réfère à une hiérarchie des peines qui est celle des crimes ordinaires, alors que le chef d’accusation fait référence à un crime spirituel porté contre le genre humain tout entier dans son intégrité.

Evidemment, le terrain de Nuremberg est glissant. Mais il est très éclairant sur la manière délicate dont on peut traiter les crimes moraux ou spirituels. Et on revient à la question de savoir si la justice civile peut les juger, et si elle le peut, doit-elle appliquer des hiérarchies classiques de peines, ou des sentences inhabituelles.

Dans des situations plus récentes comme le Rwanda ou la Yougoslavie, il apparaît qu’il aurait été plus judicieux de parler de crimes de guerre et de condamner les accusés selon cette base, car la notion de crime contre l’humanité, à moins de recourir à la peine de mort ou la prison perpétuelle, semble ridiculisée par des peines de vingt ou trente ans de prison, qui sont celles de criminels lambda, alors qu’on accuse ces hommes d’avoir porté atteinte à l’âme commune des hommes.

Dans le débat public plus apaisé de la France du XXIe siècle, la question n’est pas très différente. La justice peut-elle juger normalement des crimes moraux ou spirituels ? L’échelle des peines semble inappropriée, à moins de qualifier ces crimes selon des critères plus classiques, comme la diffamation, l’appel au meurtre, l’injure publique, le trouble à l’ordre public, la discrimination à l’embauche, etc. Mais quand on parle d’antisémitisme, de xénophobie, de racisme, la justice semble appliquer des peines risibles en regard de la gravité du sujet, et en même temps, les peines exemplaires nous feraient tomber dans un régime de terreur tout aussi inapproprié, car il n’y a pas eu mort d’hommes.

Dès lors, il ne semble pas qu’il y ait d’autre échappatoire que d’abroger les lois pénalisant le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie, l’homophobie, tout en continuant de s’appuyer sur la législation existante en matière de diffamation, d’injure publique, de trouble à l’ordre public, ce qui permet d’appliquer une gestion pratique de l’ordre sans entrer dans une déviance de la justice s’assignant le rôle du philosophe mais frappant avec les armes du gendarme.

En contrepartie de cette libéralisation, il convient que les intellectuels, justement, et les médias, jouent le jeu d’un débat franc et massif ayant pour objectif l’information des citoyens et la conversion du pécheur, non sa mort. Pour cela, il faudrait que les mandarins descendent de leur estrade pour entrer dans l’arène. Vaste programme…

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