Ariel Sharon, Janus dieu à deux faces, ou les revers de la Fortune

Jean Fouquet, <i>Construction du Temple de Jérusalem par ordre de Salomon</i>
(Jean Fouquet, la construction du temple de Salomon)

 

Après plusieurs années de coma suite à son attaque cérébrale en 2006, Ariel Sharon est mort, ce 11 janvier 2014.

Il sera, pour des années encore, l’homme d’Etat le plus incompris de son temps.  Général israélien, il a aquis une stature de sauveur en 1973 lors de la guerre du Kippour, en franchissant le canal de Suez avec ses troupes, en dépit des ordres, faisant ployer l’Egypte et la contraignant à la paix. Lui, le vieux réserviste, devenait un héros.

Depuis, il n’a cessé d’être critiqué, sur sa droite et sur sa gauche. C’est sans doute le drame des hommes qui, n’ayant cure des idéologies, tracent une ligne droite avec un seul objectif, le bien de leur patrie, quitte à en passer par quelques meurtrissures de part et d’autre. Loin de nous l’idée de comparer Ariel Sharon à Richelieu, mais il y a dans la vision politique de cette homme et son implacabilité souvent sans concession, un comportement de connétable.

Lui qui fit la guerre à l’Egypte, il participa à l’évacuation du Sinaï, en dépit des injures et des menaces des colons. Presque trente ans plus tard, il organisa l’évacuation de la bande de Gaza, provoquant de nouveau l’ire de sa droite nationaliste, afin d’en confier la pleine souveraineté à l’autorité palestinienne. Mais c’est le même homme qui, en 1982, avait laissé les milices chrétiennes du Liban massacrer les réfugiés palestiniens de Sabra et Shatila. Cette erreur politique lui colla à la peau. En fit la bête noire des travaillistes. Il se fit encore leur ennemi en se rendant en 2001 sur l’esplanade du temple de Jérusalem, alors que les émeutes de la deuxième intifida venaient de commencer. C’était mettre de l’huile sur le feu. Mais Ariel Sharon sait ce qu’il fait. D’une main il donne Gaza aux Palestiniens, de l’autre il fait construire tout autour des territoires de Cisjordanie un mur de sécurité cent fois décrié en Occident et dans le monde arabe, mais dont le résultat pratique est la presque disparition des attentats sur le sol israélien, sauvant des centaines de vies humaines. Il n’a qu’un seul objectif, le bien de son Etat. C’est sa seule priorité, elle prime toute autre considération, au point d’oublier parfois ses alliés extérieurs.

Au bout du compte, ayant tranché en tous sens, il parvint, en 2006, à mettre à genoux ses ennemis du Likoud, le parti conservateur dont il était le leader, et ses adversaires de l’OLP (organisation de libération de la Palestine).

Il semblait parvenu à son objectif, sans ménagement. Un accord de paix avec Yasser Arafat était en bonne voie et la réélection du leader semblait assurée. Lâché par le Likoud il venait de fonder Kadima, parti de centre droit entièrement dévoué à son projet politique. Economiquement également, Israël sortait de la crise.

C’était, en tous points, un succès ; et les lignes de force d’une politique qui avait semblé, jusque-là, brouillonne, se dégageaient. Mais la déesse Fortune prend parfois les traits de Janus, le dieu au double visage. Parvenu à son objectif de triomphe politique de l’Etat hébreu, Ariel Sharon fut terrassé par une attaque cérébrale.

Privé de son chef, Kadima ne remporta qu’une victoire partielle, menant au pouvoir le très décevant Ehoud Olmert qui, à peine élu, lançait son pays dans la délicate opération du Liban durant l’été 2006. Nous connaissons la suite, avec les malheurs de « Plomb durci », sur la bande de Gaza en 2009, puis l’élection de Benjamin Netanyahu et le retour du Likoud au pouvoir.

Israël, en 2006, avec l’éviction d’Ariel Sharon, a subi le même coup du destin qu’en 1995 avec l’assassinat  d’Isaac Rabin au moment où étaient signés des accords de paix. A chaque fois la paix s’éloigne lorsque l’Etat hébreu y touche. A chaque fois qu’un homme à la vision claire parvient à garder son Etat de ses propres chimères, il disparaît et Israël renoue avec ses vieux démons, qui lui font tant d’ennemis même parmi ses alliés de jadis comme les chrétiens du Liban, abandonnés à leur sort. A chaque fois, ce fut le même homme, louvoyant et sinueux, Netanyahu, qui fut choisi par les Israéliens. Mal leur en a pris. Car si aujourd’hui une paix relative règne au Proche-Orient, la vraie paix n’a jamais semblé si lointaine.

Le monde s’en moque sans doute, mais ce soir Israël peut pleurer un grand homme d’Etat et se demander, comme les rabbins des petits villages de Pologne de jadis : « Dieu, pourquoi te ris-tu de nous ? »

 

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