Le nucléaire iranien, gagnants et perdants, point de situation sur les enjeux

(Alexandre le Grand, vainqueur de Darius à la bataille de Gaugamèles. Charles Le Brun, 1669)

Notre ami Bougainville nous livre, ici, son analyse de la situation au Proche-Orient, suite aux accords sur le nucléaire iranien. Un point de situation intéressant, notamment sur le positionnement américain et israélien. A lire et diffuser.

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Dimanche 22 novembre, un accord a  été conclu à Genève entre l’Iran et les pays « du 5+1 » (États-Unis, Chine, Russie, Royaume-Uni, France et Allemagne) : Téhéran s’engage à réguler son programme nucléaire, contre un assouplissement des sanctions occidentales.

Dans le détail, l’accord prévoit que l’Iran arrête d’enrichir l’uranium au-dessus de 5 % et d’installer de nouvelles centrifugeuses. En échange, le Conseil de sécurité et l’Allemagne n’imposeront pas de nouvelles sanctions à l’Iran, et débloqueront 3 milliards d’euros provenant des ventes du pétrole.  Des prêts pour des médicaments et des biens de première nécessité pour les civils iraniens seront également débloqués.

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a été accueilli en héros dimanche soir. Cet anglophone parfait, courtois et habile, est très impliqué dans la nouvelle stratégie de communication du régime iranien (il avait souhaité un bon nouvel an juif sur Twitter, et a déclaré que l’Iran ne niait pas l’existence de l’Holocauste) : sitôt l’accord signé, ses services se sont félicités sur Facebook et sur Twitter. Il a cependant précisé devant les journalistes à l’issue des négociations que l’accord autorisait implicitement l’Iran à poursuivre son programme nucléaire « pacifique » : « le droit à la technologie nucléaire est un droit inaliénable », a-t-il déclaré.

Qui sort donc victorieux de cet accord ? Les Occidentaux, qui ont obtenu un compromis énorme de la part d’un Iran très affaibli par les sanctions économiques ? Ou bien les Iraniens, qui ont arraché la reconnaissance officieuse de leur programme nucléaire ? Il faudrait attendre quelques mois pour voir les enjeux se clarifier.

Dans tous les cas, il est clair que nous sommes désormais loin de la tension qui prévalait jusqu’en fin 2011 : à l’époque, des exercices avaient lieu en Israël, en cas d’attaque aérienne sur les centrales iraniennes, et de riposte de Téhéran sur Tel Aviv. Elu en juin 2013, le nouveau président iranien Hassan Rohani est décidé à faire revenir l’Iran dans le concert des nations. Ayant compris que le moindre tweet pouvait faire la une des médias occidentaux, il s’est attaché à désamorcer la réputation extrémiste du régime, cultivée par son prédécesseur Mahmoud Ahmadinejad. Cette posture n’est pas feinte : l’intérêt géopolitique bien compris de l’Iran est de desserrer l’étau des sanctions économiques. L’inflation a atteint un niveau insupportable pour sa population civile, qui souffre du manque de médicaments et d’autres produits de première nécessité.

Téhéran souhaite également renouer avec les Américains. Cela passe par l’abandon de la posture anti-israélienne hier prisée par le régime iranien. Ce n’est pas seulement un revirement : l’Iran, pays non-arabe, a été dès le début un partenaire privilégié de l’Etat hébreu contre ses ennemis. Même après le renversement du shah en 1979 et l’avènement de la République islamique, Israël a fourni des armes aux Iraniens contre l’Irak de Saddam Hussein.

Les Etats-Unis, qui peuvent de moins en moins prétendre à régenter le monde, et dont l’attention se tourne désormais vers l’Asie-Pacifique,  semblent avoir entériné cette nouvelle donne. La véritable puissance du Proche-Orient, l’Iran, qui demeure la Perse éternelle, doit pouvoir jouer un rôle dans l’équilibre de la région. Cette perspective irrite Israël et l’Arabie Saoudite : ils ne peuvent accepter de voir l’Iran asseoir ce statut de puissance régionale.

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu a fait passer le message parmi ses relais aux Etats-Unis : l’accord de Genève est une « erreur historique ». Eduqué à Boston, longtemps diplomate à Washington et à New York, « Bibi » est convaincu que le sort d’Israël se joue autant dans les ruelles de Jérusalem et de Hébron que dans les couloirs du Congrès américain. Ses discours sur l’Iran, dignes du club d’éloquence de Georgetown, sont destinés à passer en boucle sur les chaînes de télévisions d’outre-Atlantique. Pourtant, sa rhétorique s’étiole, comme le poids de ses alliés aux Etats-Unis. Le puissant lobby pro-israélien American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), qui imposait en 2011 à Barack Obama de maintenir la menace d’une action militaire contre l’Iran, est désormais en perte de vitesse. Même situation pour les réseaux évangéliques, ardemment sionistes, dont l’influence au sein du Parti républicain décroît considérablement.

Israël se retrouve donc isolé dans sa position dure face à l’Iran, aux côtés de la France, qui a adopté avec Laurent Fabius une position encore moins nuancée que sous Nicolas Sarkozy. Si François Hollande en tire une popularité toute nouvelle à Tel Aviv, Paris se ferme au marché iranien. Renault accuse des pertes considérables à cause des sanctions en Iran, alors que les entreprises automobiles américaines, anticipant sur leur retour en Perse, manœuvrent, avec le soutien du Trésor américain, pour évincer les Français.

Le faucon américain garde toutefois ses griffes : il maintient une pression suffisante sur l’Iran pour éviter l’obtention trop rapide et trop spectaculaire de la bombe par le régime islamique. Il attend un changement politique, sous la pression de sa population jeune et urbaine. Sans doute, par ailleurs, les services secrets américains ne s’opposeront pas à la poursuite de la guerre souterraine menée en Iran par le Mossad, pour éliminer des dignitaires et scientifiques iraniens, qui a beaucoup contribué à faire plier l’Iran.

Mais les Américains se sont bien résolus, par pragmatisme, à renouer avec la Perse. Sans doute essayeront-ils de convaincre les Israéliens du bénéfice d’un Iran rétablit comme puissance régionale. Surtout face à leur ennemi commun, qui progresse au Proche-Orient : l’extrémisme sunnite, dopé par les pétromonarchies du Golfe, qui prend pour cible l’Etat hébreu et les chiites liés à l’Iran.

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