Désobéisance civile : Jusqu’où ? Comment ?

(L’assassinat d’Henri IV, second tyrannicide de l’histoire de France)

Chers lecteurs,

Il y a quelques mois déjà, nous appelions, sur ce bloc notes, à la désobéissance civile contre la loi Taubira ouvrant le mariage à deux personnes de sexe identique. Nous appelions à braver les interdictions de manifester ou de se réunir, les considérant illégales et illégitimes. Le 11 novembre dernier, dans le cadre privé, nous condamnions les huées contre le Président de la République, estimant qu’elles intervenaient un jour d’unité nationale, donc de trêve.
Un ami invoquait alors le droit de manifester, même les jours de trêves sacrées que sont les fêtes nationales, afin de s’opposer à un pouvoir rendu illégitime et usurpé par ses détenteurs. Nous nous étions opposés à cette rhétorique en estimant que s’il y avait illégitimité dans la loi Taubira ou dans des actions ponctuelles du gouvernement, les détenteurs du pouvoir ne pouvaient être considérés comme usurpateurs.

Notre ami a la mémoire longue et, il y a quelques jours, il nous a fait la grâce de nous renvoyer vers un article de M. l’abbé de Tanouarn sur la désobéissance civile. Cet article commence par une longue description du sens erroné de l’obéissance chez Eichmann, et la critique qu’en fait Arendt. Puis il déploie, dans un deuxième temps, une réflexion sur la question de la désobéissance face à un gouvernement qui « travaille habituellement au mal commun ».

Le passage exact de l’abbé, qui nous intéresse, est le suivant :

« Je veux bien croire qu’elles sont fort peu nombreuses [Les situations où l’on peut désobéir en faisant valoir sa conscience]. Mais elles existent : à parler en général, disons qu’un pouvoir qui travaille habituellement pour le mal commun perd sa légitimité en démocratie. En République au contraire, il la garde, puisque ce pouvoir lui a été légalement conféré par le peuple. C’est la même chose dans une Monarchie de droit divin, mais dans ce dernier cas, le pouvoir a été conféré par le hasard de l’hérédité. »

Nous voici en face de nos propos d’il y a quelques mois et de ceux d’il y a quelques jours.

Etablissons tout de suite une nuance de taille, concernant l’ampleur de la désobéissance civile en monarchie et en république. Dans le premier cas, historiquement, les lois sont signées du roi ou de son ministre. Aussi, ce n’est pas le régime politique qui endosse la responsabilité de la loi. C’est-à-dire que l’institution reste au-dessus de ces lois contingentes, passagères. Si ces lois sont intrinsèquement mauvaises, on peut s’en prendre au roi ou à son gouvernement et leur désobéir tout en restant fidèle au régime. Le risque est celui du précédent, qui peut amoindrir la puissance du régime, mais la distinction demeure possible.
Le défi est d’une autre taille en République où les lois sont l’émanation même de l’institution. Elles sont les lois de la République, aussi, la désobéissance à ces lois injustes ou iniques devient une désobéissance à la République, au régime lui-même. Il s’agit donc de s’attaquer à l’Etat tout entier.

La question est comment désobéir à l’Etat tout entier ? Lui dénie-t-on sa légitimité sur le point précis ? C’est à dire que nous refuserions de marier deux hommes ou deux femmes, mais nous accepterions de payer nos impôts et de remplir consciencieusement les formulaires administratifs de la vie courante. Ou bien estime-t-on que la guerre doit être totale contre le régime qui endosse en son entier la loi mauvaise ? Dans ce cas, toutes les tactiques sont bonnes tant qu’elles restent droites et en vue du bien. On peut donc insulter le chef de l’Etat les jours de trêve, on peut refuser de payer l’impôt, on peut renvoyer les documents administratifs avec la mention « inconnu à cet adresse », etc. Mais on prend le risque d’être broyé par l’Etat. C’est un risque. Mais il fallait le prendre contre le nazisme et le communisme, alors pourquoi pas contre l’hyper libéralisme athée ?
La question aussi est celle de la légitimité à la carte. Quand l’Etat a-t-il perdu sa légitimité ? Quand il a ouvert le mariage aux personnes de sexe identique ? Quand il a dépénalisé l’avortement ? Quand il a autorisé le divorce ? Autant de lois qui ont peu à peu amoindri l’unité de l’institution familiale.
A vouloir faire son tri, on risque de tomber dans le libre examen protestant où l’on fait son marché et où la conscience n’est plus éclairée par la raison et la foi enseignées, mais par ses propres lueurs.
A tout rejeter, on prend le risque de se trouver en marge de la société et ainsi de désobéir à un régime qui vous broiera sans avoir réussi à changer le cœur des hommes.

Ce dernier point a son importance. Nous sommes dans une République démocratique où la loi est l’expression de ce que veut la majorité des hommes. Même si cela fait mal au cœur de l’avouer, le divorce, l’avortement, les fécondations artificielles, le mariage et l’adoption par des couples homosexuels sont acceptés et voulus par une majorité parfois écrasante de Français, et jusqu’à la quasi unanimité dans les domaines anciens comme le divorce ou l’avortement.

On peut estimer, avec Antigone, et contre Créon, que la justice des dieux n’a que faire de la loi du nombre et de la loi des hommes, mais une fois dit cela, il faut traduire cette position de refus en doctrine d’action. La simple désobéissance ne peut être qu’un volet du combat, et elle semble difficile à pratiquer lorsque l’ensemble de la société est hostile à la position que l’on défend jusqu’à ne plus être capable de la comprendre et l’entendre. Il reste à tenter un patient et lent travail de persuasion, de conversion des cœurs, afin de promouvoir une sortie par le haut, par le positif, de la crise en cours.

En disant cela, on ne règle pas la question de la désobéissance civile. Le catéchisme de l’Eglise catholique et le second concile du Vatican appellent à la désobéissance civile face aux tyrannies ou aux régimes qui violent ouvertement la loi naturelle. Pourtant, on a montré combien cette désobéissance était difficile à vivre et à mener dans le cas qui nous intéresse, celui de la France du XXIe siècle.
La pratique constante de l’Eglise est faite de prudence. C’est là, peut-être, que l’on trouvera la solution de notre problème. Désobéir certes, mais comment ? Il faut conserver clairement en tête, et sans biaiser, quelles sont nos valeurs et quels sont nos objectifs. Mais sur les moyens il faut savoir, selon la parole de l’évangile, « être doux comme la colombe et rusé comme le serpent. » En somme, il faut savoir prendre le risque de désobéir avec candeur aux ordres manifestement illégaux de la police lorsqu’elle veut interdire les veilleurs assis ou les sentinelles devant les bâtiments publics. En somme, il faut savoir dénoncer avec force les manquements à la morale permis par la loi. Mais il faut également savoir se faire petit et discret lorsqu’il apparaît que l’intervention que l’on se propose de faire ne porte que sur un événement marginal dans lequel nous ne retirerons que des maux et aucun bénéfice. Il faut savoir obéir à César quand il donne un ordre juste, et lui rappeler la vérité lorsqu’il donne un ordre injuste, quitte à lui désobéir et à en subir les conséquences.
Mais il ne faut pas aller insulter César lorsqu’il passe dans son cortège de misère sans dire mot. La guerre juste n’est pas une guerre à outrance.

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