Mécénat privé et art populaire

Votre serviteur ayant passé quelques jours en Loire-Inférieure, il eut le plaisir de visiter le château des marquis de Goulaine, musée privé et demeure des marquis depuis mille ans.

Une des ailes du château, grandeurs et misères de l’aristocratie ruinée, accueille le musée de la firme de biscuits LU. C’est pourtant là que nous fîmes la plus agréable rencontre de cette visite.
En effet, outre les panneaux descriptifs à la gloire de la compagnie et les expositions sous verres de biscuits défraîchis, cette galerie est le lieu d’exposition d’un siècle d’œuvres d’art commandées par LU ou réalisées par des admirateurs. Les affiches de réclames signées Mucha voisinaient avec les publicités du centenaire. Mais plus intéressantes étaient les scènes de genre représentant des écoliers penchés sur leurs tables de travail, les intérieurs bourgeois provençaux, les natures mortes pastichant les chefs d’oeuvre de l’art flamand, les dîners bédouins dans la lignée des orientalistes du XIXe où à chaque fois se glissent des boudoirs, des petits beurres, des gaufres, etc. Il s’agit souvent d’œuvres de commande. Elles correspondent aux canons de l’art figuratif et pourtant chacune est unique. On ne reconnaît pas Rembrandt ou Van Eyck, on ne devine pas Dufy ou Brayer, on ne perçoit même pas Vernet et Detaille ; ce sont, à la vérité, des toiles originales, contemporaines, ayant embrassé les éléments de la modernité tout en conservant les harmonies des proportions, du jeu des couleurs, des formes réelles, quoi que chacune ait un éclairage particulier. En somme c’est de l’art contemporain et de l’art classique.

Allons plus loin, ces commandes, fruits du mécénat, car il s’agit bien de subvenir aux besoins d’un artiste en lui achetant des œuvres, sont des peintures d’art populaire, non pas en ce qu’elles utiliseraient des sujets populaires, voire populaciers, mais populaire en ce que n’importe qui, même le plus inculte des hommes, est à même de s’y reconnaître et d’apprécier l’harmonie du sujet. C’est de l’art pour tous.

Il est plaisant de trouver les trésors cachés de l’art contemporain authentique dans la galerie de promotion d’une firme de biscuits, perdue au fond d’un château du pays nantais. Nous sommes loin des artistes officiels, subventionnés par l’administration du ministère de la culture. Nous sommes loin de Beaubourg, centre d’art réservé à une élite bourgeoise restreinte. En somme, jusque dans l’art, le pays réel, c’est à dire fait d’hommes d’action, de corps constitués, de terroirs, affirme son accessibilité et son bon sens face à l’art éthéré des centres culturels d’Etat. Non pas qu’il ne s’y fasse rien d’intéressant, mais on peut douter de la vocation universelle d’une oeuvre qui nécessite, pour être comprise et même appréciée, une notice explicative fouillée. On peut même douter de la supériorité de cette oeuvre, soit disant d’artiste, qui serait plus respectable que celles de ceux que le critique n’hésite pas à appeler, avec mépris, des « artisans » ou des « dessinateurs ». Cet art officiel parisien devrait pourtant se remettre en cause. Il se voulait subversif et répète, ad nauseam, les mêmes poncifs de l’abstraction, de la déconstruction des harmonies de formes et de couleurs, faisant la fortune d’incroyables escrocs, « peinturlureurs » de halls de gares TGV et de salles de concerts rénovées… Et si la vraie subversion, celle qui propose de renouer avec l’équilibre artistique qui nous est propre, n’était pas plutôt parmi tous ces petits maîtres sans prétention qui ornent les galeries privées des provinces perdues et les quais de la Seine ? Et si la créativité authentique ne naissait pas plus de la stimulation de commandes privées plutôt que des canons de l’art d’Etat ?

Sempé pourrait en faire des caricatures merveilleuses !

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