Ordre nouveau

(La tempête, Joseph Vernet)

Peu de gens semblent avoir compris le sens véritable de la montée irrésistible du Front national. La victoire de Brignolles devrait pourtant nous éclairer, ainsi que les excellents sondages en vue des municipales qui, regardés à la loupe, nous montrent qu’il ne s’agit pas d’une montée du nationalisme, ni de l’extrême droite, vieux fanstame de l’ultra gauche, mais bien d’un mouvement de fond dans l’opinion française et européenne.

Ce n’est pas un hasard si Mme Le Pen a abandonné le discours moral de son père sur la natalité ou contre l’avortement. Ce n’est pas un hasard si elle a laissé de côté le libéralisme thatcherien du mouvement des années 1980 pour un socialisme populacier. Ce n’est pas pour se rendre respectable, c’est tout simplement parce que les anciens thèmes ne font plus recette.

Il y a, en Europe, depuis la deuxième moitié des années 1990, l’émergence d’un mouvement de fond paradoxal qui est, en quelque sorte, l’apothéose des égoïsmes d’un Occident malade. Ce mouvement, né aux Pays-Bas et dans les Flandres, perce également dans les pays scandinaves, en Autriche, en Italie, de plus en plus au Royaume-Uni et même marginalement en Allemagne. Il combine l’attachement à un modèle social protecteur mis en danger par le coût de l’immigration étrangère, l’attachement à l’hédonisme occidental, attaqué de front par l’islam (pour lequel, modéré ou intégriste ces valeurs sont signes de graves impuretés), le désir d’ordre face à la montée des incertitudes. Il ne s’agit plus d’une Europe des valeurs contre le laisser faire libéral. Il s’agit bien au contraire de l’émergence d’un libéralisme violent, où socialistes et libéraux se retrouvent. Ce modèle de société s’appui sur le laisser faire, notamment en matières de mœurs, où la référence unique est la volonté libre du sujet. Dans ce régime, on peut euthanasier, se marier comme on veut avec qui nous voulons, avoir les enfants que nous souhaitons de la manière qui nous arrange et faire sauter le fœtus s’il ne convient plus, et presque jusqu’à terme. On ne peut pas même parler de projections d’avenir, ces pratiques sont une réalité actuelle en Belgique, aux Pays-Bas et dans les pays du nord, elles ont le vent en poupe au Royaume-Uni et en France. Ce modèle est également celui, contradictoire, de la protection sociale infantilisante et du laisser aller économique, où l’on peut travailler le dimanche, faire du profit au mépris des vies humaines, revenir avec des larmes de crocodiles pour mieux recommencer, etc.
Pourquoi est-ce un mouvement de fond et un mouvement montant ? Il suffit de regarder les études d’opinion, notamment en France, parmi les moins de cinquante ans. La population active et jeune y est majoritairement favorable à toutes les dérives déjà mentionnées et manie avec maestria l’art de la contradiction en appelant de ses vœux la protection sociale de l’Etat, l’ordre public sécuritaire, le laisser aller dans les mœurs et l’assouplissement des règles de travail. C’est une équation impossible, mais désirée.

Dans ce mouvement européen, l’ennemi n’est plus le communisme, en route pour la maison de retraite, avec l’euthanasie au bout du couloir. Ce n’est plus le socialisme, acquis pas à pas à toutes ces perversions. C’est encore moins le camp conservateur, qui mène cette drôle de barque. Le seul ennemi désigné c’est l’immigration extra-européenne en générale et plus précisément l’islam qui, par le coût social qu’ils représentent, la menace morale qu’ils incarnent, sont les adversaires tous désignés des égoïsmes européens. Dans la montée du laïcisme français, tous camps confondus, même si en façade c’est l’Eglise qui trinque, derrière le rideau, c’est l’islam qui reste dan le viseur. Cet islam, lui-même, en cherchant à vivre sa vie, de manière modérée ou intransigeante, se place, par sa nature, en porte à faux avec l’Occident tel qu’il est.

Tous nos grands chefs politiques l’ont compris, mais empêtrés dans leurs vieilles habitudes, ils ne peuvent évoluer qu’à pas de loup, en prenant garde à ne pas mourir sous les derniers coups de feux des bobos bien pensants, eux-mêmes entrés en phase d’évolution. On le dit peu, mais Marine Le Pen fait recette dans les milieux homosexuels parisiens, hantés par la peur de l’islamisme. La seule qui, justement, se permet toutes les outrances et engrange des voix à la pelle, est Marine Le Pen, qui avance au rythme de la vague.

Quel sera l’aboutissement de cette vague européenne ?

On ne peut encore le savoir.

En réalité, c’est une course contre la montre, où l’hédonisme européen décadent fait jouer tous ses anticorps pour sauver son modèle, quitte à prendre le risque d’un ordre nouveau (à écrire en lettres gothiques) où le laisser faire ne pourra être protégé que par un ordre public contraignant, notamment contre l’islam et les migrants extra-européens.

C’est une course contre la montre car, si ce courant est montant, s’il est majoritaire dans les sympathies sous-jacentes, il ne l’est pas encore, et de loin, dans les urnes. Pendant ce temps, la balance démographique est en sa défaveur. En effet, les hédonistes ne sont pas porteurs de vies nouvelles. Face à eux, l’immigration extra-européenne continue son bonhomme de chemin, et il se pourrait bien que dans des régions entières, la course ne soit vite perdue par les tenants de ce nouvel ordre occidental.
C’est la course contre la montre, à qui fera basculer une ville, une région, un pays, dans son camp le premier, et pourra ainsi prémunir son modèle contre l’autre. Si on regarde quelques exemples européens, on s’aperçoit que la Belgique et notamment Bruxelles, est au cœur de cette conflictualité à venir, opposant un très fort parti de musulmans et un important parti nationaliste défenseur de l’hédonisme moral autant que de la culture flamande. D’autres pays semblent en évolution dans divers camps. Ainsi, l’Irlande, que l’on croyait préservée des remous de la crise libérale de l’Occident, passe peu à peu de l’autre côté, tandis que la Pologne reste sur le fil du rasoir, sans savoir où elle tombera, quand la Hongrie, elle, a pris résolument le chemin de la contre-révolution face à l’hyper libéralisme moral. Mais il est vrai que ces deux pays ne sont pas confrontés au phénomène de l’islam, auxquels ils ne pourraient d’ailleurs pas répondre, considérant leur faible natalité.

Dans les deux cas, côté hédonisme décadent qui se préserve, ou côté modèle islamique souhaitant se tailler une part de pouvoir correspondant à sa vitalité démographique et culturelle, c’est un régime de violence et de défiance qui monte à cause des confrontations qu’il génère.

Ce nouvel ordre européen, s’il voit le jour comme il semble en prendre doucement le chemin, sera implacable.

Dans cette course, il n’y a pas que la France. Il y a toute l’Europe, il y a tous les courants. Curieusement, les Etats-Unis semblent dépassés par les événements, en phase de repli, tandis qu’un autre acteur monte lui aussi silencieusement, c’est la Russie. La Russie post-communiste, revigorée par ses pétro-dollars, réorganisée, en pleine croissance en dépit d’handicaps encore lourds à dépasser, apparaît comme le fer de lance d’un autre modèle, chrétien lui, opposé aux dérives morales, soutenu par un clergé en pleine expansion. Ce modèle est-il plus rassurant quand on sait qu’il utilise l’orthodoxie comme une arme ? Ce n’est pas sûr. Mais c’est un acteur à prendre en compte. Ses roubles sonnant et trébuchant ont stoppé les Etats-Unis en Syrie. Ils pourraient bien également soutenir, soit les mouvements nationalistes hédonistes européens contre un islam qui fait peur au Kremlin, soit des mouvements chrétiens de résistance tant à l’islam qu’à l’hédonisme, soit tout simplement les pays frères, au milieu de la tempête, à savoir les Etats orthodoxes d’Europe de l’Est, Chypre, la Grèce et la Serbie.

Cet autre acteur joue également la montre, car s’il est en position montante, il sait que ses alliés sont, eux, en état de faiblesse.

Enfin, dernier acteur de la pièce qui va se jouer, ce sont les chrétiens de l’Ouest. Ils semblent hors jeu, hors de la lutte contre l’islam, hors du nationalisme, hors de l’hédonisme, hors de l’échiquier russe, mais ils proposent un contre-modèle de société en adéquation avec les valeurs traditionnelles de l’Occident, celles fondées par la rencontre miraculeuse entre Jérusalem, Athènes et Rome, celles qui ont donné la Chrétienté médiévale autant que l’universalisme des Lumières, l’aventure européenne outre-mer et le raffinement des belles lettres. Ces chrétiens ont deux faces qui pourraient se retrouver en terrain commun face à leurs adversaires, ce sont d’une part les protestants évangéliques, les seuls à faire recette dans les banlieues islamisées et les seuls à porter le combat du prosélytisme religieux au cœur des pays musulmans ; et les chrétiens catholiques, à la fois en pleine restauration interne, en plein processus de réaffirmation décomplexée, et en décomposition d’une autre main sur leurs marges progressistes, en Autriche, en Suisse, en Allemagne, dans certains diocèses de France, où empêtrés dans le déclin démographique et la tentation du monde. Ces deux forces qui constituent l’acteur chrétien jouent également la montre. Les évangéliques auront-ils assez de convertis pour tenir contre les persécutions qui ne manqueront pas d’arriver, sous formes de vexations administratives ou d’attaques directes ? Les catholiques auront-ils suffisamment redynamisé leur foi pour faire face à la vague et serrer les rangs tout en baptisant ? Tout est en route, mais c’est une question de temps.

En somme, chacun avance, sans le savoir, vers des chemins de conflits qui pourraient passer de la phase intellectuelle ou politique à la phase armée et violente en un rien de temps. L’Occident, vieille maison délabrée, est à une croisée des chemins vers d’autres temps. L’affaire est à suivre.

On ne sait pas ce que cela donnera.

Vous vous en doutez, l’auteur de ces lignes penche pour l’alliance clairvoyante de Jérusalem-Athènes et Rome, la seule capable de transmettre un monde de paix et de libertés, sans pour autant céder aux sirènes du tolérantisme suicidaire ou de l’hédonisme intransigeant.

Mais en attendant, devant la montée des périls, nous en connaissons un qui astique ses cornes, fait chauffer ses marmites et se frotte les pattes. Il se prépare un barbecue du Tonnerre de Brest !

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2 réflexions sur “Ordre nouveau

  1. Forte éclairante, cette analyse! Merci!
    Je me permets de signaler qq fautes de frappes :
    « c’est l’Egilse qui trinque, derrière le rideau, c’est l’islam qui reste dan le viseur »
    « Ses roubles sonnant et trébuchant ont stoppés les Etats-Unis en Syrie. »
    et une construction bizarre : . »…et en décomposition d’une autre main sur leurs marges progressistes, en Autriche, en Suisse, en Allemagne, dans certains diocèses de France, où empêtrés dans le déclin démographique et la tentation du monde »

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