L’Eglise dialogue-t-elle encore ?

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(Luther devant la diète d’empire à Worms, par Anton von Werner, 1877)

En ce moment, en Autriche, un groupe d’une trentaine de prêtres hostiles au magistère de l’Eglise se réunit pour débattre sur l’ordination des femmes, le mariage des prêtres, la communion des divorcés remariés. Venus de tous les pays du monde, ils font suite au mouvement de contestation de quelques 300 prêtres autrichiens il y a peu. On sait que les communautés catholiques autrichiennes, suisses et allemandes sont largement sensibles à cette tendance.

Sans doute des négociations secrètes sont-elles menées entre la congrégation pour la doctrine de la foi et ces groupes, mais au grand jour, le peuple de Dieu a l’impression d’une absence de dialogue et d’écoute, entre des prêtres ou des fidèles en rupture de ban et une institution hiérarchique qui soit condamne, soit recule, et avant de donner son avis, semble ignorer, refuser tout commentaire, faire la sourde oreille. Ces pratiques sont celles du rapport de force, pas du dialogue. Ces pratiques, surtout, troublent le fidèle qui ne sait plus quoi penser, perdu entre les sirènes du monde, les groupes dissidents, la voix de l’Eglise qui n’est plus qu’une parmi d’autres à force de ne plus dire clairement, par ses évêques et ses prêtres, ce qui est et ce qui n’est pas.

On retrouve cette situation face à des cas plus localisés venant d’autres camps. Par exemple, les religieux membres de la Contre Réforme Catholique, groupe non reconnu par l’Eglise et accusé de pratiques sectaires, sont installés dans le diocèse de Troyes sans que l’évêque du lieu ait cru bon de s’adresser à eux, ou de mettre en garde les fidèles régulièrement contre la communauté.

De même, les relations entre les évêques et les prêtres de la Fraternité sacerdotale saint Pie X, qui officient sans statuts canoniques et en dépit de la suspens a divinis de 1976, sont des plus discrètes, voire souvent inexistantes, alors qu’il y a, dans ce cas précis, un viol très clair de la loi de l’Eglise et de la dignité des sacrements.

Et encore, il ne s’agit là que de dialogue, ou plutôt de non dialogue entre catholiques.

De même, avec les autres communautés chrétiennes, orthodoxes ou protestantes, s’il y a des rencontres fréquentes pour « apprendre à mieux se connaître », rencontres le plus souvent à sens unique, de la part de catholiques venant découvrir la richesse de leurs frères, il n’y a plus véritablement de dialogue, c’est à dire d’échange de points de vue sur un sujet commun dans le but de chercher ensemble la vérité. Benoît XVI fut l’un des rares, ces dernières années, à rechercher cet échange dans un but d’unité. Et cela lui fut reproché…

C’est bien ici que réside le cœur du problème. On a jamais autant parlé de dialogue. Il est sur toutes les lèvres ecclésiastiques et laïques. Il est soit disant la richesse de l’Eglise contemporaine en rupture avec une Eglise, « maîtresse de vérité », qui ne savait qu’imposer d’en haut et condamner les erreurs du monde.

Il faut nous regarder en face et admettre que cette Eglise de jadis, qui appelait les hérétiques à comparaître devant un tribunal, et qui parfois brûlait les livres interdits ou les relaps, cette Eglise avait la culture du dialogue car son urgence était la conversion des pécheurs et son désir ardent de ramener à la foi les égarés. Cette posture l’amenait à pratiquer sans cesse un art très prisé du Moyen âge,  la disputatio.

La presse religieuse du XIXe et de la première moitié du XXe siècle était encore fréquemment parsemée de ces échanges, parfois fructueux, parfois inutiles, visant à trouver ensemble la vérité. Le plus bel exemple demeure, pour le début du XXe siècle, la controverse qui opposa le chrétien Marc Sangnier et l’agnostique Charles Maurras.

Ces grands débats ont disparu. On les retrouve, parfois, de manière édulcorée, et plus sous la forme de la présentation commune que de la recherche, dans des livres entretiens, comme celui du cardinal Barbarin et du rabbin Bernheim.

Cette urgence du salut a-t-elle désertée ? Le relativisme du « à chacun sa vérité », « à chacun son petit pré carré », « surtout pas de vagues et pas de prosélytisme », a-t-il contaminé l’Eglise ? On peut le craindre. D’après le cardinal de Lubac, l’actuelle tolérance entre les cultes ne vient  pas d’un plus grand sens de la charité, mais d’un affadissement de l’attachement à la foi.

Dans les très nombreuses discussions œcuméniques du dernier demi-siècle, un seul groupe s’inscrit toujours dans cette culture du dialogue en vue de trouver la vérité, le groupe des Dombes, fondé en 1937, assemblée de théologiens catholiques et protestants publiant fréquemment les conclusions de leurs discussions. Il est certainement le seul groupe à avoir tenté de trouver une voie commune sur la question de l’eucharistie, du ministère presbytérale, de l’autorité du magistère de l’Eglise, etc. Au-delà, il faut monter jusqu’à Rome pour trouver un équivalent dans le domaine du dialogue.

Pourtant, dialoguer pour chercher la vérité est une priorité afin d’accueillir ceux qui se sentent exclus, afin de ramener les égarés et de leur faire découvrir le visage aimant de Dieu. Il ne s’agit pas de dialoguer pour trouver un modus vivendi ou pour expliquer, la bouche en cœur, que l’on va tout faire pour accueillir tout le monde sans demander à personne de changer. Il s’agit de dialoguer pour apprendre, ensemble, à mieux aimer la voie du Seigneur et à mieux la suivre.

A ce titre, si les négociations entre Rome et la FSSPX furent édifiantes quoique inachevées, il serait bien plus heureux, bien plus agréable, de voir les évêques, là où ils se trouvent, aller chercher un à un les prêtres de cette congrégation pour leur parler et confondre leurs erreurs. Il serait bien plus heureux de voir les archevêques rappeler leurs devoirs aux évêques. Les prêtres en errance pouvoir être écoutés et recevoir une réponse qui ne soit pas seulement humaine, mais théologique, spirituelle.
Il y a comme l’impression que ces questions sont périphériques et inintéressantes alors qu’il s’agit de problème centraux, puisqu’il ne s’agit pas d’autre chose que de la façon dont nous percevons Dieu, tâchons de vivre avec lui et de marcher vers lui. Puisqu’il est question du Salut éternel, il ne devrait pas y avoir plus urgent que de renouer ce dialogue avec les schismatiques, les hérétiques, les blessés de l’Eglise qui se trouvent parfois jusqu’en son cœur.

L’excès de respect humain, la crainte exagérée de blesser, sont également une autre facette de cette défaillance dans le dialogue. Mais combien plus forte est la blessure quand il n’y a plus d’échange vers une voie commune. Combien plus forte est la blessure lorsque chacun reste dans son erreur. Car celui qui détient la vérité et ne veut pas la communiquer est dans une grave erreur.

Dialoguer veut dire également prendre le risque d’accueillir, donc de faire bouger les lignes et les petites boutiques bien maîtrisées par leurs enseignes dans le supermarché de la foi. Les anglicans en savent quelque chose, eux qui ont perdu une partie de leurs églises, revenues à la foi catholique suite à un dialogue fructueux avec Rome ces dernières années. Dialoguer enfin, signifie prendre le risque de juger et de condamner. Mais ne faut-il pas savoir nommer franchement les points de rupture et les points d’accord pour savoir où l’on marche ?

Oui l’Eglise parle sans cesse de dialogue, mais maintenant, il faut le faire.

A son précepteur qui lui disait « Sire il faut aimer la justice », Louis XIII répondit : « Non, il faut faire la justice ». 

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