Pape François, erreur sur la personne

(Couverture de l’album L’amnésie des Dalton)

Dès le soir de son élection, le pape François était l’objet des commentaires idéologiques du très orienté Frédéric Lenoir, rédacteur en chef du Monde des Religions. Grâce à lui, quinze minutes après l’élection du pape, nous savions que ce serait un grand réformateur, un homme d’ouverture au monde, que le fait de s’appeler François, comme le Poverello, était un signe positif pour les pauvres, les divorcés remariés, les théologiens de la libération etc. (complétez la liste si le cœur vous en dit.)

De leur côté, les catholiques conservateurs ou traditionalistes, dans un temps aussi court, s’inquiétaient déjà des signes négatifs envoyés par le pape, comme le refus de porter ses brodequins rouges, sa croix pectorale en or ou la mosette.  Après ces gamineries, les premières déclarations du pape ont sans cesse donné de l’eau à leur moulin, au point que la critique des propos du pontife soit devenue, chez eux, une ritournelle lancinante.

Cependant, il semble qu’il y ait erreur sur la personne. Dans un cas comme dans l’autre, les deux groupes souhaitent trouver dans la bouche ou sous la plume du pape des idées qui ne sont pas les siennes et des propos qu’il ne dira jamais.

Que ce soit sur le mariage des prêtres, l’ordination d’hommes mariés, la place des personnes homosexuelles, la communion des divorcés remariés, la priorité accordée sur les questions de foi par rapport aux questions de mœurs, son propos reprend la doctrine catholique la plus classique.

Que se passe-t-il alors ?

Il y a fort à parier qu’avec quarante ans de décalage, les commentateurs aient décidé de revivre le film de la crise des années 1970. Du haut de leurs 60 à 80 ans, les hardis soutiens de Mgr Gaillot, du Comité de la jupe ou de la revue Golias, les supporters de l’association David et Jonathan et tous les exilés inconsolables des marges de l’Eglise qui aimeraient, comme Gide le reprochait à Mauriac sur le ton de l’ironie, « pouvoir pêcher en toute bonne conscience », tous ceux là ont décidé, depuis l’origine, d’interpréter les propos du pape sous un angle révolutionnaire afin de clôturer ce qui pour eux est une désagréable parenthèse, ouverte en 1968 par la bulle Humanae vitae de Paul VI et qu’ils espèrent finie avec la renonciation de Benoît XVI. Pour eux le pape est une sorte de baba cool sympathique, de François d’Assise pour caramels mous ouvert à toutes les tendances du monde. Un crypto-marxiste pourfendeur de la haute finance, amateur des étoles en laine et promoteur du tolérantisme bêlant.

La lecture attentive des propos du pape montre à quel point ces gens se trompent. La simplicité de François est austérité. Son souci des pauvres est don total de la personne au nom du Christ. Son désir de faire passer la foi avant la morale est un sens des priorités et une conscience aigüe de la primauté de l’annonce de Jésus Christ.

Les courants traditionalistes, dans cette situation, font preuve d’une certaine sottise. Loin de lire les discours du pape avec attention, ils se placent à la remorque des modernistes dont ils prennent les interprétations pour la parole du pontife. Ils adoptent leur vision biaisée et en retirent, évidemment, la peur de voir revenir ce que certains appellent les « années de plomb » de la crise de l’Eglise. Une certaine forme de jouissance n’est peut-être pas tout à fait absente de l’esprit de certains lansquenets en mal de causes à défendre et heureux de ranimer les vieux démons.

Ce que révèlent ces erreurs c’est l’incapacité de ces deux courants à écouter dans son entièreté la parole de l’Eglise ; leur incapacité à recevoir la parole du pape comme destinée à l’Eglise universelle et la parole de Dieu pour tous les hommes. Ils reçoivent chaque discours, chaque geste, chaque nomination comme étant favorable ou hostile à leurs idées, à leur camp. Ils ont le sens du clan, mais ont-ils encore le sens de l’Eglise ? Dans cette faculté à faire son petit marché pour ne prendre dans le magistère que ce qui va dans le sens qu’ils souhaitent, ne font-ils pas preuve d’un usage luthérien du libre-examen ? En tout cas, il n’y a plus grand chose de catholique dans cette posture.

Où est la foi de ceux qui donnent les bons et les mauvais points et menacent de partir lorsque la voie choisie leur déplaît ?

Il faut cependant noter à leur décharge un défaut du pontife :
– Le pape François s’exprime publiquement, dans les médias, au téléphone à la sortie de la messe comme un simple prêtre de paroisse ou un évêque parmi d’autres. Jusqu’à présent, chaque discours du pape était revêtu de l’autorité de sa charge. Le pape ne s’exprimait que par la voie de documents ou d’interventions officiels, préparés avec minutie. Tout ce qui était dit pouvait être considéré, à divers degrés d’autorité, comme la parole de l’Eglise.
Désormais, il faudra faire la part des choses entre les discours officiels, durant les homélies, les lettres apostoliques, les encycliques, les constitutions, les motu proprio ; et les discours privés n’ayant pas d’autre autorité que la stature intellectuelle de leur auteur comme les entretiens donnés à la presse ou les coups de téléphone.
En revêtant d’une autorité quasi-magistérielle les discours informels ou donnés à la presse, les tenants du modernisme ou du traditionalisme risquent de donner trop de crédit à des propos qui parfois s’amenderont, se moduleront dans le temps, parce que donnés au fil de la vie de leur auteur.

C’est peut-être une erreur du pape que de brouiller les cartes avec ce double niveau d’autorité. Mais il faut le prendre comme tel et en tenir compte pour éviter toute erreur sur la personne.

A titre d’exemple, dans une interview donnée à un journaliste italien connu pour son athéisme militant, le pape a condamné le prosélytisme et affirmé la suprématie de la conscience personnelle pour juger du bien et du mal, estimant que la notion de ceux-ci pouvait varier selon les consciences, et donc leur valeur également. Ces deux propos ont fait hurler les foules traditionalistes. Mais notons-le tout de suite, ils ont été donné dans le cadre d’un entretien informel. Faut-il les rejeter d’un bloc ? Non, ils méritent d’être écoutés puisqu’ils proviennent du pape. Faut-il les revêtir de l’autorité du magistère de l’Eglise à quelque niveau que ce soit ? Non, puisqu’il s’agit d’un article de presse.
Pas la peine d’en faire tout une affaire en quelque sorte…

Attendons les vrais motifs de fâcheries avant de monter au créneau pour rien. Dans les temps que nous vivons, ils ne manqueront pas.

PS
A l’occasion de cet article, et sur un tout autre sujet, nous rappelons aux courageux qui auront lu jusqu’au bout que les Veilleurs continuent de se réunir à Paris et en provinces. Ne les abandonnez pas. Ils sont une lumière dans la nuit. Ils peuvent faire vaciller les remparts de l’ennemi. Mais même les meilleurs sapeurs ont besoin de réconfort et parfois de renforts.

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8 commentaires sur “Pape François, erreur sur la personne

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  1. Bravo, j’aime bien ce que vous dites et comment vous le dites. Une petite erreur sur la date de l’encyclique Humanae vitae : c’était le 25 juillet 1968. Inutile de vous dire l’effet que cela a fait après les fameux « évènements » où l’une des principales revendications était de » jouir sans entraves » !
    Je m’en souviens… Je suis moins jeune que vous mais vous êtes historien, alors vous ne pouvez laisser passer cette (petite) erreur sur votre blog, TB par ailleurs

  2. Merci pour ce billet, dans lequel je me retrouve bien. Je vous suis parfaitement sur la collaboration involontaire entre les « tradis » et les « progros », les premiers prenant appui sur ce que les seconds ont cru lire, et s’effrayant de l’enthousiasme mal fondé des seconds.

  3. Bonjour à vous,
    Votre réflexion est pertinente. Cependant les divergences entre le nouveau Pape et les catholiques traditionnalistes portent sur des points que vous n’évoquez pas tout à fait et entre autres celui de la question liturgique. Outre la perte du sens du sacré, la signification des symboles, des problèmes théologiques apparaissent quant à l’aspect sacrificiel de la Messe. Ainsi par exemple l’obligation d’adopter le nouvel ordo imposée aux Franciscains de l’Immaculée, venant contrarier les directives de Benoît XVI, a suscité des interrogations.

    1. Bonsoir,

      Je vous remercie pour votre commentaire. En effet, je n’ai pas abordé la question liturgique pour expliquer le désaccord profond entre une part des traditionnalistes et le pape. Pourtant, je crains en effet que bon nombre de critiques sans appel, allant chercher dans des détails décontextualisés de quoi attaquer le pape, ne trouvent leur source dans la différence liturgique qui a blessé certains de ces catholiques.
      Cependant, il convient de noter que si Benoit XVI choyait cette partie de l’Eglise comme représentante d’une grande richesse culturelle, historique et spirituelle, lui même à toujours continué de dire la messe selon sa forme ordinnaire. Les tradis ont aimé le retour des chasubles brodées, des manipules, des calices finement ciselés, et sans doute ils ne supportent pas les godillots noirs du nouveau pontife ou le retour de la férule de Paul VI, mais cela n’est-il pas un peu superficiel ? La messe dite par les deux pontifes est strictement la même.
      Par ailleurs, concernant l’obligation de retour au nouvel ordo pour les franciscains de l’immaculée, les traditionnalistes ont pu être, à juste titre, blessés par cette décision brutale. Cependant, nous ne sommes pas dans le secret des dieux, et encore moins du cœur du pape. Il me semble que, nous autres amis de la messe selon la forme extraordinaire du rite latin, avons trop tendance à voir les décisions du pape selon le prisme de nos intérêts ou de nos communautés, alors qu’il agit, lui, en fonction de l’Eglise universelle, 400 000 prêtres et religieux, 1,3 milliards de catholiques dans le monde. Laissons lui le bénéfice du doute et, sans être naïfs, faisons confiance.
      Concernant l’écart théologique entre les deux messes, je crains qu’il ne soit plus le fait des prêtres célébrants que des missels. Il est vrai que le sacrifice est plus manifeste dans l’ancien missel, car sa mention est répétée un grand nombre de fois, dans la messe des catéchumènes et le canon. Il faut lire le canon I de la messe moderne pour y trouver une marque aussi évidente de la présence du sacrifice. Pourtant, on ne peut parler d’une moindre présence du sacrifice dans la messe moderne. Cela reviendrait à évoquer une hiérarchie entre les deux messes, voire la co existence de deux rites, alors que justement Benoit XVI insistait pour parler des deux formes d’un même et unique rite latin. Mieux sans tenir à l’évocation d’une différence de visibilité du sacrifice dans le missel, qu’à une différence de valeur. Sachant bien qu’il s’agit du missel, ce qui ne remet donc pas en cause la réalité du sacrifice lors de la messe, mais pose la question de la manière dont les fidèles y sont préparés.

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