Syrie, nous jouons avec le feu

(Le Pandémonium, John Martin, 1841)

Ira ou n’ira pas ? Irons-nous ou n’irons-nous pas ? C’est la question pendante qui suit immédiatement le visionnage des discours martiaux des chefs d’Etat Américains et Français contre la Syrie de Bachar el Assad. 

L’utilisation de gaz toxiques sur le théâtre des opérations en Syrie a été le déclencheur d’une montée des passions jusqu’à une éventuelle attaque armée des puissances occidentales contre Damas. Mais ce gaz, s’il y a de fortes présomptions contre le gouvernement légal, nous ne savons pas avec certitude qui l’a utilisé. Les experts onusiens, à pied d’oeuvre en Syrie, ont été priés par le gouvernement américain de se retirer. Il est donc probable que nous n’en saurons jamais plus. Ce gazage, d’où qu’il vienne, est donc bel et bien le prétexte nécessaire et suffisant pour une intervention militaire directe ou l’envoi de forces spéciales.

Mais en fait, des agents et des troupes spéciales des puissances occidentales, en Syrie, il y en a déjà depuis le début de la rébellion. Disons donc plutôt que désormais les interventions se feront à visage découvert. Dans ces conditions, on ne peut plus guère compter sur la résistance du régime de Bachar.

Il apparaît que les Etats-Unis étant les seuls présents de façon importante dans la région, une attaque brusquée sera de leur fait.

Une attaque sans mandat onusien ? Sans déclaration de guerre ? Contre un gouvernement légal ? C’est un acte de brigandage, quelle que soit la nature détestable du régime en place. On serait en droit d’attendre au moins une déclaration de guerre contre le régime en place, à tout le moins la reconnaissance comme unique gouvernement légal du conseil de la rébellion. Mais ces éléments essentiels de droit risqueraient d’avoir d’autres conséquences.

En effet, il faut compter avec les alliés de la Syrie, la Russie et la Chine tout particulièrement. La Russie entretient-elle des troupes de choc et des instructeurs en Syrie ? On ne le sait pas, mais c’est très possible. Il y a un an, après tout, des navires russes croisaient au large de la Syrie pour affirmer le soutien de Moscou à Damas.

Pour les Américains, il est évident que la chute de la dictature syrienne sera une victoire diplomatique de taille contre la Russie et la Chine. Ce sera une manière d’affirmer, mais au prix de vies humaines hélas, que le gendarme de la Méditerranée et du Proche-Orient demeure les Etats-Unis, et que ni la Russie sur le retour, ni la Chine émergente, n’ont à s’y opposer. Sans doute Washington fait le pari facile que Moscou ne bougera pas pour soutenir militairement son allié syrien. Vladimir Poutine ne risquera pas, en effet, de perdre les fruits du redressement russe dans un conflit perdu d’avance. Le sort de Bachar est scellé.

Mais quid de l’avenir ? La coalition des rebelles compte des groupes djihadistes, des groupes laïcs et des groupes d’islamistes dits modérés. Cette dernière catégorie est la tendance majoritaire dans la coalition, celle qui, le plus certainement, assurera le gouvernement de transition une fois le régime de Bachar el Assad abattu.

Mais entendons-nous bien. Le terme d’islamistes modérés est celui employé par le parti majoritaire en Tunisie et le parti au pouvoir en Turquie. Ces deux mouvements n’ont absolument rien de modérés et rêvent d’établir la loi islamique comme principe de gouvernement dans leurs Etats. Ils en sont empêchés par l’élite éclairée de leur pays, la classe moyenne urbaine laïque et l’armée. Mais ces forces perdent du terrain chaque jour et les islamistes soutenus par la masse populaire sont vainqueurs au jeu des urnes. En Syrie, l’armée fidèle au régime s’effondrera avec lui, la bourgeoisie laïque sera certainement épurée à cause de sa proximité avec le parti Baas. De même les Druzes et les chrétiens paieront le prix fort. Les exactions commises par l’un et l’autre camp depuis le début de la guerre le laissent pressentir. Dès lors, aucune force sociale ne barrera la route à des islamistes qui retireront le terme modéré de leur titulature.

Les forces occidentales ont déjà joué avec le feu une fois en abandonnant les militaires égyptiens à leur sort en 2010. Désormais ils font profil bas et laissent ces mêmes militaires reprendre les affaires en main au prix d’une guerre civile qui ne dit pas son nom.

Ne risquons-nous pas de créer la même situation en Syrie ? Ce sera sans doute même pire, car à ces considérations religieuses et politiques internes, il faut rajouter le poids des Kurdes désireux de créer un Etat dont une part empiète sur le territoire syrien. Il faut également ajouter le poids du Hezbollah au Liban qui, débarrassé de l’influence pesante de la Syrie sur son voisin, aura les coudées franches pour mener une politique selon son goût au pays du cèdre. Enfin il convient de ne pas oublier les soutiens de Bachar el Assad dans le peuple, qui n’abandonneront sans doute pas la partie si facilement.

La guerre civile, en fait, est loin d’être terminée. La poursuite de la non intervention occidentale lui permettra de s’éterniser dans sa forme actuelle. L’intervention occidentale et notamment américaine accélérera la mutation de la guerre civile en une guerre de tribus, faite d’attentats et de coups de main.

Quels sont les bénéficiaires temporaires de ce désordre ?

En réalité, les deux bénéficiaires de ce désordre ne sont pas la France et les Etats-Unis, puissances va-t-en guerre depuis quelques jours. Ce sont la Turquie et Israël qui tireront temporairement les marrons du feu. La Turquie est le chef de file de cet islamisme modéré de la faction dominante des rebelles. En outre, avec l’effondrement du régime syrien, considérant l’affaiblissement de l’Irak, elle sera la puissance dominante du Moyen-Orient, contrôlant les sources du Tigre et de l’Euphrate, étant le seul Etat stable de la région. Pour la Turquie ce sont d’immenses opportunités politiques qui s’ouvrent dans la région en tant que leader. N’oublions pas que pour tout Turc connaissant l’histoire de son pays, cette région était son empire, il y a à peine cent ans.

Pour Israël, la fin de la dictature de Damas sera également la fin d’un vieil ennemi, qui a ourdi contre lui deux guerres et mené ou soutenu de nombreuses actions terroristes. Israël en tirera certainement la confirmation pour longtemps de sa présence sur le Golan, plateau dont il a besoin pour assurer la sécurité de sa frontière nord.

Mais si les bénéfices immédiats sont évidents pour l’Etat d’Israël, ils le sont moins pour le long terme.

En effet, l’étude rapide d’une carte de la région est éclairante. Le dernier Etat qui échappe pour l’heure à l’islamisme est la Jordanie, voisin bienveillant d’Israël, ami de l’Occident, mais secoué de violentes contestations internes contre son roi. On peut penser, légitimement, que la déstabilisation durable de la Syrie sera une catastrophe à moyen terme pour la Jordanie qui verra affluer vers elle, non plus seulement des réfugiés, mais également des djihadistes en mal de guerres.

Israël seul au milieu d’un océan islamiste ? C’est possible. Qui arrêtera le Hezbollah au Liban alors que la situation des chrétiens est un désastre démographique ? Qui fera entendre la voix de la modération en Syrie alors que l’élite laïque et les minorités chrétiennes et druzes sont directement menacées ? Qui sécurisera le Sinaï alors que l’Egypte est dans une situation chaotique sans doute durablement ? Enfin qui gardera le Jourdain si la Jordanie vient à basculer également ?

Il est stupéfiant que les puissances occidentales n’envisagent pas les risques de la région dans les années à venir, se contentant d’une vulgate démocrate et libérale inadaptée au Moyen-Orient, se contentant d’intérêts stratégiques et commerciaux immédiats, ne prenant pas en compte le long terme. Pourtant l’Occident ne manque pas de stratèges et de diplomates clairvoyants. Mais les démocraties voient à quatre ans, à cinq ans, six au plus. En somme elles voient pour la durée d’un mandat, ou d’un demi-mandat. Au-delà, que la majorité change, et les experts changent avec elle, laissant la place à leurs concurrents de l’autre écurie. Comment envisager une approche de long terme dans ces conditions ? Seules quelques vieilles traditions diplomatiques perdurent car les intérêts qui en dépendent sont trans-partisans. Pour le reste, c’est bien souvent la politique du court terme. Hélas, nous jouons des vies humaines.

Peut-être qu’en Syrie il est urgent de ne rien faire. Ou alors, si nous le faisons, de le faire vraiment, à fond, et d’organiser concrètement la suite. Pas, comme nous en avons le secret, d’achever la guerre d’un grand coup de hache puis de laisser les indigènes recoller les morceaux entre eux.

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