Qu’est-ce qu’un maître ?

(Réception du Grand Condé à Versailles, par Louis XIV. Gérôme 1878)

Qui s’adresse encore à un homme en l’appelant maître ? Qui parle de son maître ou de ses maîtres ? Hormis les avocats et les notaires, qui se fait appeler maître ? L’idée du maître sent bon la naphtaline. C’est l’image poussiéreuse du vieux sage grec, ou du féodal en armure. Du vieux sage au vieux singe, dans l’esprit commun, il n’y a qu’un pas. Les maîtres ont disparu. Soit, mais au profit de qui ou de quoi ?

Dans les universités ou les écoles, il n’y a plus de maîtres, et on demande aux enseignants de faire sortir la parole savante de la bouche de l’étudiant qui, par sa propre réflexion va trouver le savoir. La parole ex cathedra a été bannie. Pourtant, les enfants, les adolescents et les jeunes adultes, s’ils repoussent l’autorité d’une main, attendent la parole de la chaire d’une autre. Les rapports d’autorité, et notamment l’autorité de la science enseignée sont brouillés dans cette nouvelle hiérarchie des apprentissages.

Dans l’entreprise, le patron, le cadre, le contremaître ne sont plus des maîtres, ce sont des copains avec lesquels on prend des pots deux ou trois fois par an, auxquels on dit « tu » et qui insistent pour « tutoyer ». Il faut renverser les hiérarchies qui éloignent, cultiver la proximité des rapports humains. Mais quel copain ferait travailler son jeune ami jusqu’à 23h30 un vendredi soir en lui demandant de revenir le samedi matin pour finir en urgence une réponse à un appel d’offre ? Quel copain accepterait d’ailleurs ? Quel copain programmerait le licenciement de ses amis pour améliorer les bénéfices de leur entreprise commune ? Il n’y a pas d’amitié dans ces rapports où les repères hiérarchiques ont été brouillés, rendant plus facile l’exploitation et plus difficile l’obéissance.

Dans les grands corps de métier il est rare encore d’en voir les membres porter l’habit distinctif aux heures de service. L’effet en est un brouillage des signes visibles de l’autorité qui se rappellent aux contrevenants par la coercition de la loi ou du règlement intérieur. Mais auraient-ils fauté s’ils avaient été d’emblée placés face aux signes de l’autorité du maître ? Beaucoup se seraient arrêtés de suite, attentifs aux barrières symboliques.

La liste serait encore longue, dans les métiers de l’artisanat, les ordres professionnels, les congrégations religieuses, les cercles littéraires, les aristocraties, et même l’armée. La société française et plus largement européenne n’a plus de maîtres. Elle a des chefs, bien souvent des petits chefs, avec tout ce que cela implique de mesquineries et d’abus de pouvoirs, mais elle n’a plus ces maîtres qui n’ont rien à imposer et se contentent d’être, qui donnent une parole de science et gouvernent les hommes.

L’image du maître a été détruite parce qu’elle est une image hautement virile et aristocratique. Le coup d’Etat intellectuel de la bourgeoisie aux XVIIIe et XIXe siècles a assimilé cette conception du maître à l’ordre bourgeois conservateur. La double victoire, communiste en 1945 avec l’épuration, et gauchiste en 1968 a jeté aux orties l’image du maître. Soixante ans de magistère des nouveaux maîtres se faisant passer pour des copains, d’éditoriaux du Nouvel Observateur en chroniques de Libération et du Monde, ont achevé le travail. Pour quel bien ? Les rapports d’autorité et d’acquisition du savoir par la transmission sont brouillés durablement et les hiérarchies se rappellent à nous soit par l’aura individuelle de tel ou tel, soit par la coercition.

Mais alors, qu’est-ce qu’un maître ?

Un maître n’est pas lié à une classe sociale ou un ordre particulier. Le maître peut aussi bien être un universitaire, un artisan, un officier, un religieux, un contremaître, un cadre d’entreprise, un administrateur civil, un grand commis de l’Etat ou un chef de bureau. Le maître occupe avant tout une charge ou une fonction qui  le place intellectuellement, spirituellement, juridiquement, en position d’autorité. C’est position est avant tout obligeante. Le maître doit, avec naturel, tenir son rang, en ayant toujours le langage et la vêture adaptés, notamment l’habit de sa charge s’il y en a un. Le maître dirige naturellement. Il n’a pas à s’imposer, il doit être ce pour quoi il a été formé, rien de plus, rien de moins. La noblesse de sa fonction l’oblige à chaque instant. « Noblesse oblige » doit être sa devise.

La maîtrise implique plus de devoirs que de droits. A vrai dire, les droits que le maître a sur ses subalternes ne sont effectifs que dans la mesure où il est habité de ses devoirs.

Le maître, parce qu’il représente une charge qui le dépasse, doit maintenir toujours une distance nécessaire avec ses subalternes, et une courtoisie mesurée avec ses égaux. Mais cette distance n’est pas de la hauteur. Si le maître vouvoie et se fait vouvoyer, il a cependant le devoir moral de s’intéresser à ceux qui le servent ou l’écoutent. Le maître est attentif car il sait que sa position est justifiée par le service qu’il rend, et que sa mission n’a plus de sens si ceux qui en bénéficient ne sont plus en mesure de la recevoir ou d’y participer. Le maître est donc à l’écoute des besoins de ses subordonnés, de leurs soucis. En somme, il est un bon père.

Le maître, vous l’aurez compris, sait servir autant qu’être servi, obéir autant que commander. L’art de se faire servir avec naturel et douceur est aussi difficile à acquérir que celui de servir avec constance et effacement. L’art d’obéir avec fidélité est aussi difficile que celui de commander avec autorité. Le maître doit savoir maîtriser les deux faces, car il s’inscrit lui-même dans une hiérarchie dont il est un membre.

C’est faute de savoir se faire servir et de savoir servir, faute de savoir obéir et commander, que beaucoup de faux maîtres étaient de vrais petits chefs, espèce dont le genre est omniprésente aujourd’hui.

Ces arts difficiles s’acquièrent plus facilement lorsque l’on sait que la question de savoir si l’on a mérité sa charge n’a pas lieu d’être. La seule qui vaille est celle de savoir comment répondre à l’appel qui a été donné pour remplir cette charge. La charge, qu’elle ait été reçue à la naissance, acquise par un concours ou conquise par la force ou l’achat, est toujours imméritée. Au nom de quoi sommes-nous plus dignes qu’un autre ? Ce n’est donc pas par le mérite, mais par le don fait par une autorité supérieure, que nous exerçons cette charge voulue ou subie, choisie ou imposée, et qu’il convient d’endosser parce qu’en ce monde, une multitude plus ou moins grande attend de nous que nous l’exercions et ne pourra vivre pleinement que si cette charge est exercée. Cela est aussi vrai pour l’enseignement que l’artisanat, la direction d’entreprise que la haute fonction publique, la prêtrise que la vie de famille. Dans tous les cas, il convient d’exercer sans faillir la fonction à laquelle nous avons été appelés et d’en endosser les avantages et les inconvénients car le bon fonctionnement de l’institution en dépend.

L’homme qui fait sienne cette idée a déjà mis le premier pas sur le chemin qui lui apprendra à savoir obéir et commander, servir et être servi.

Le maître, dans sa charge, cultive son autorité naturelle en mesurant sa parole et en ne la donnant qu’à toutes fins utiles. Il utilise son pouvoir uniquement lorsque cela est nécessaire. Il n’abat jamais les barrières qui le séparent de ses subordonnés. Il tend vers eux, sans cesse, une main pleine de miséricorde pour les soutenir dans leur marche. Il se fait servir sans sourciller lorsque cela s’impose. Il élève son esprit et son âme par l’étude et la lecture, le sport et le travail manuel, dans la mesure de ce qu’il convient à son état de vie, afin de préserver sa dignité, d’épanouir son être. Car dans la mesure où la qualité de l’homme influe sur la dignité de la charge, autant que celle-ci élève l’homme, il est nécessaire d’entretenir ce cercle vertueux par l’élévation morale du titulaire.

Voici, en quelque sorte, ce qu’est un maître. A chaque niveau de la société, tâchons d’être, là où nous avons été placés, des maîtres, pour faire advenir une cité d’hommes libres et dignes.

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