Doctrine sociale de l’Eglise (V) La personne humaine et ses droits

(Pie XII parmi les Romains après un bombardement. La sollicitude de l’Eglise)

Au commencement de la réflexion de l’Eglise sur la question des droits humains est la dignité humaine. La conception que l’Eglise promeut de cette dignité est spécialement exigeante. En effet, elle réside dans la relation de l’homme avec Dieu.

L’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Cette nature à part en fait une créature hors normes dans la création. Elle est au sommet de l’ordre naturel. Cette dignité exige une mise en conformité avec le dessein de Dieu pour être à la hauteur de ce que nous sommes, « imago Dei ». Elle exige également une relation à Dieu, qui peut se comprendre dans l’exigence d’imitation. « Soyez saints comme votre Père est saint. » Cette relation fait de l’homme un être social par nature. Cette sociabilité commence dans l’altérité homme-femme, voulue dès la création « homme et femme il les créa. » Il y a, dans cette optique, une égalité de dignité entre l’homme et la femme. Il y a également la prise en compte de la nature sociale de l’homme.

La dignité de l’homme nécessite certains droits qui la magnifient et la respectent, lui donnent le champ libre nécessaire pour se réaliser.

Mais cette dignité n’élude pas le péché originel, qui demeure en nous, héritage de nos premiers parents. Ce péché originel est une blessure transmise de génération en génération qui a altéré notre relation à Dieu, sans pour autant minorer la valeur de la création. Cependant, le péché doit être pris en compte. Il engage une responsabilité personnelle et sociale.

La DSE est claire sur ce point. Tout péché personnel est également, dans une mesure ou une autre, un péché social. En effet, le péché que nous commettons, sur nous-mêmes ou sur les autres, aura, de manière mystérieuse et invisible, ou de manière visible et concrète, un contrecoup sur la communauté. On le voit bien dans l’influence que le péché privé a dans nos comportements, nos relations, nos appréhensions. Par ailleurs, à l’origine de tout péché social, il y a le péché d’une personne. Il n’est pas possible, explique la DSE, de masquer les responsabilités personnelles sous le voile du péché commun, comme par exemple une loi mauvaise, ou des exactions commises par les autorités publiques.

Par ailleurs, comme l’explique fort bien la DSE, le péché a une dimension transgénérationnelle. Il peut se consolider, se répandre, créer des structures de péché, et porter ses mauvais fruits dans des dimensions incalculables. « Les conséquences du péché alimentent les structures du péché. Celles-ci s’enracinent dans le péché personnel et, partant, sont toujours liées à des actes concrets des personnes qui les engendrent, les consolident et les rendent difficiles à éliminer. C’est ainsi qu’elles se renforcent, qu’elles se répandent, qu’elles deviennent source d’autres péchés et conditionnent la conduite des hommes. Il s’agit de conditionnements et d’obstacles qui durent beaucoup plus longtemps que les actions accomplies dans le bref laps de temps de la vie d’un individu et qui interfèrent aussi dans le processus du développement des peuples, dont le retard ou la lenteur doivent aussi être jugés sous cet aspect. »

S’il y a une universalité du péché, cette notion ne doit pas être séparée de l’universalité du salut, enseigne l’Eglise.  Ce salut est en Jésus-Christ.  La DSE dispose ainsi que « le réalisme chrétien voit les abîmes du péché, mais dans la lumière de l’espérance, plus grande que tout mal, donnée par l’acte rédempteur de Jésus-Christ, qui a détruit le péché et la mort. » C’est par la personne de Jésus-Christ que passe ce salut. Il est celui qui place parfaitement l’homme sauvé dans la ressemblance de Dieu.

Pour bâtir sa doctrine sociale à l’aune de cette dignité humaine marquée par le péché et rétablie par le Christ, l’Eglise a choisi de prendre en compte la personne humaine selon ses multiples profils. L’Eglise met en garde contre deux tendances mauvaises, celle qui consiste à voir l’individu comme atome du corps social, et celle qui ne voit en lui que la personne seule, individualisée.

La personne humaine a été créée âme et corps. La corporéité lui fait toucher à la matière de ce monde, mais son âme lui donne l’ampleur qui lui permet d’aller au fond du sens des objets matériels, de conceptualiser ces objets, de les penser. Cette unicité de l’âme et du corps en fait un être qui peut s’auto-comprendre, s’auto-mesurer, dotée d’une conscience. Le respect de la dignité humaine commence par le respect de cette unicité et de cette capacité de l’homme à se maîtriser lui-même, qui est sa liberté. Il s’agit donc de respecter son intégrité d’âme et de corps avec ses conséquences. C’est pourquoi, une société n’est juste que dans la mesure où elle respecte cette dignité et s’y ordonne. Tout projet qui utiliserait la personne humaine à des fins étrangères à son plein développement serait injuste. Le plein accomplissement de la personne humaine, son plein développement, est dans la magnificence de sa dignité, qui est en Dieu, source de sa vie.

Pour que l’homme puisse suivre ce chemin, il lui faut des conditions nécessaires de liberté, afin qu’il puisse chercher librement la vérité, adhérer librement à Dieu. C’est pourquoi la DSE estime que « l’homme apprécie la liberté et la cherche passionnément : à juste titre, il veut et doit former et conduire, de sa libre initiative, sa vie personnelle et sociale, en en assumant personnellement la responsabilité. » Cependant, si l’homme choisit librement, comprend et reçoit le monde en pleine liberté, il ne détermine pas le monde. Le bien et le mal sont déterminés par Dieu depuis le commencement. L’homme jouit d’une pleine liberté qui s’arrête à ce qui est déterminé par Dieu. La liberté vraie de connaître et accepter par la volonté propre, ce qui existe de toute manière dans la vérité objective et transcendante voulue par Dieu. La liberté acceptée de cette manière amène à un discours de vérité qui augmente la liberté. La liberté débridée qui déterminerait le bien et le mal, au contraire, serait un subjectivisme enchaînant, en ce sens qu’il masquerait par des faux semblants ce qui est bien ou mal de manière extérieure.

Pour que la liberté de l’homme puisse s’exprimer, il convient également que soit promue des conditions de vie économique, sociale, juridique, politique et culturelle, dignes de lui et propres à soutenir son épanouissement. Hélas, souligne la DSE, ces conditions sont souvent violées. Le catéchisme de l’Eglise catholique rappelle notamment : « En s’écartant de la loi morale, l’homme porte atteinte à sa propre liberté, il s’enchaîne à lui-même, rompt la fraternité de ses semblables et se rebelle contre la vérité divine ». En obéissant à la vérité et à la loi naturelle, c’est à dire en ordonnant le monde tout en reconnaissant les règles qui ont été instituées par plus grand que lui, de manière objective, il rend possible sa vraie liberté.

La loi naturelle est le lien qui unifie les hommes en dépit de tous les régimes juridiques et culturels particuliers.

Ces exigences de dignité se retrouvent dans la proclamation de droits humains, ou de droits de l’homme qui, concrètement, peuvent les protéger.

Pour le bienheureux pape Jean-Paul II, et avant lui pour la déclaration Dignitatis humanae, du deuxième concile du Vatican, la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 est une occasion extraordinaire de défendre et de promouvoir la dignité humaine de manière concrète, parmi les hommes. Il faut noter que ce concile et ce pontife ne font pas référence à la déclaration de 1789.

La source des droits de l’homme n’est pas dans l’Etat ou le droit, mais en l’homme lui-même et en Dieu son créateur. Le bienheureux Jean XXIII qualifiait ces droits « d’universels, inviolables et inaliénables ».

L’exigence de la DSE est de protéger ces droits dans leur ensemble, et non de façon partielle. La défense partielle correspondant à un manque de reconnaissance de leur valeur. Ces droits sont donc indivisibles. La DSE appelle à approfondir le caractère juridique de ces droits afin d’améliorer leur respect.

Le magistère de l’Eglise a défini ce qu’il entendait précisément par ces droits de l’homme, contenus dans la déclaration de 1948.

– Le premier de tous est le droit à la vie, de la conception à la fin naturelle. Il rend possible l’exercice de tous les autres droits. Ce droit rend illicite, pour le magistère, toute forme d’avortement provoqué ou d’euthanasie.

– Le second est le droit à la liberté religieuse. Nul ne doit être contraint d’agir contre sa conscience, ni empêché d’agir, en matière religieuse, nous dit la DSE. Cette liberté absolue ne peut recevoir que de « justes limites ». (on suppose que par ce terme, la DSE entend les limites nécessaires au respect de la liberté religieuse des autres groupes, ou au respect légitime de l’ordre public.)

L’homme a également des devoirs, insiste le magistère, liés indissolublement aux droits. La DSE entend ces devoirs dans le sens où les droits engagent automatiquement une responsabilité.

Ces droits ne sont pas seulement ceux des personnes privées, il sont également ceux des nations. C’est le domaine du droit international, auquel s’intéresse la DSE. Le bienheureux Jean-Paul II écrivait ainsi, en 1989, que le droit international « repose sur le principe de l’égal respect des Etats, du droit à l’autodétermination de chaque peuple et de leur libre coopération en vue du bien commun supérieur de l’humanité. » Les droits des nations sont les droits humains considérés au niveau de la vie communautaire. Quels sont-ils pour l’Eglise ?

– Le droit de la nation à l’existence.
– Son droit à conserver sa langue et sa culture, signes de sa « souveraineté spirituelle originelle ».
-Son droit à vivre selon ses traditions, dans la mesure où elles ne vont pas à l’encontre des droits humains personnels.
-Son droit à préparer le futur en donnant une éducation appropriée à ses enfants.

L’ordre international doit veiller à l’équilibre entre le respect des droits universels de l’homme et celui des particularités nationales. Le premier devoir des nations pour réaliser cet équilibre est celui de maintenir « une attitude de paix, de respect et de solidarité avec les autres nations ».

La DSE déplore la persistance des guerres et des violences. Pour elle, il y a un écart douloureux entre la proclamation des droits humains dans la lettre, mais leur violation dans l’esprit. Ces droits humains ne sont souvent respectés que de manière formelle, y compris par les grandes nations. L’engagement pastoral de l’Eglise dans ce domaine, conclut la DSE, doit porter « dans une double direction, d’annonce du fondement chrétien des droits de l’homme et de dénonciation des violations de ces droits ».

A suivre avec… « les principes de la doctrine sociale de l’Eglise »

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