Egypte. La démocratie et après ?

(Bonaparte devant le sphinx. Jean-Léon Gérôme)

Depuis quelques jours, le gouvernement intérimaire de l’Egypte est assuré par les militaires laïcs, à l’issue d’un coup d’Etat ayant mis fin à l’exercice du pouvoir par les frères musulmans, démocratiquement élus. La force armée, avec le soutien d’une part de la population égyptienne, dont on ne veut pas savoir si elle est majoritaire ou minoritaire, a stoppé nette la frêle démocratie du pays au titre qu’elle menait au pouvoir des islamistes purs et durs.

Le pays est actuellement coupé en deux, livré à de douloureux affrontements, entre partisans des Frères musulmans et opposants soutenus par l’armée. Des attentats, des attaques, des émeutes se multiplient. On ne sait pas ce qui sortira de ces troubles.

Ce que l’on sait, c’est que l’Egypte a échappé à un régime où le port du voile serait devenu obligatoire, où la loi religieuse serait devenue la loi civile, où on aurait pu lapider l’adultère et restaurer la polygamie, où les minorités religieuses n’auraient qu’à se convertir ou plier bagages. Certes, le régime précédent n’était pas tendre. On rappellera à toutes fins utiles qu’il condamnait à mort les homosexuels. Mais il était laïc et menait la vie dure aux islamistes tout en offrant aux chrétiens coptes une sécurité relative, émaillée d’incidents, qui a bel et bien disparu pour faire place à la crainte et la persécution.

Après la révolution qui a mis fin au régime du Président Moubarak, ce sont des élections libres, où le peuple s’est sincèrement expliqué, qui ont rendu possible l’émergence de ce mouvement islamiste. C’est le cœur des citoyens qui a parlé et ouvert la voie aux Frères musulmans en Egypte. Au même titre, c’est le cœur des citoyens qui a tracé la route aux « islamistes modérés » en Turquie après des années de gouvernement militaire, en 2003. La démocratie s’est encore exprimée en Tunisie en donnant une part importante des voix aux islamistes. En Syrie, la rébellion contre la dictature est essentiellement constituée de djihadistes ultras.

Certes, ces quatre situations sont différentes. La Tunisie dispose d’une classe moyenne laïcisée et attachée au libéralisme politique bien plus importante qu’en Egypte, de même pour la Turquie, où le fond laïc est suffisamment important pour s’opposer à des islamistes qui n’ont en fait de modérés que le nom et rêveraient bien d’un régime mêlant loi civile et loi religieuse. Pour la Turquie, l’effondrement du nombre de chrétiens durant le dernier demi siècle et spécialement depuis les dernières décennies, parle de lui-même. En Syrie c’est violence infâme contre violence infâme. En Egypte enfin, la situation est dans une confusion telle qu’il est trop tôt pour tirer les moindres conclusions.

Cependant, elles doivent nous interroger sur la valeur d’absolu que nous accordons à la démocratie. Nous portons, en Occident, un culte à la démocratie dans sa forme libérale, en la considérant comme la forme la plus achevée et la plus parfaite du bon gouvernement. A tel point que nous nous réjouissons de voir un pays l’adopter, quitte à faire mentir notre relativisme post-moderne en laissant poindre le bout de son nez à notre vieux démon universaliste et missionnaire. La démocratie est un mode de gouvernement occidental, mais nous souhaitons bien voir tous les pays l’adopter et par la même, s’occidentaliser.

Hélas ! En terre d’islam, la démocratie s’est accompagnée de la fin de la liberté religieuse pour les autres cultes, de la confusion entre loi civile et loi religieuse, opprimant les femmes et repoussant hors de la cité les voix dissidentes. Pourtant, en Iran, les élections sont relativement libres et le peuple éduqué. C’est dans un pays de haute et ancienne civilisation que ces déboires démocratiques ont lieu. L’occidental n’y comprend rien, persuadé qu’il est que la démocratie engendre obligatoirement le bien.

Avec une certaine condescendance, le commentateur en mal d’explications conclura que certains peuples ne sont pas encore prêts pour la démocratie (il faut entendre, « pas assez évolués ».) Mais c’est un suprême mépris pour ces peuples, et pour  nous-mêmes, car autant que l’on sache, l’Occident a connu l’éclosion de la liberté politique et civile, l’expansion conquérante, les grandes révolutions techniques et scientifiques, ses plus grands philosophes hors de tout régime démocratique.

Pour en revenir à ces pays musulmans qui nous occupent, il faut malgré tout noter que si la démocratie semble pour eux d’un effet pour le moins mitigé, la dictature militaire n’apportait pas plus de satisfactions. En effet, si l’ordre régnait, c’était avec l’aide de la police militaire. Si les minorités religieuses étaient protégées, c’était à conditions qu’elles acceptent de n’accomplir aucun prosélytisme et fassent profil bas. Si la loi religieuse n’était pas imposée à tous les hommes, la loi civile ne valait guère mieux. Enfin, à tout seigneur, tout honneur, il faut bien reconnaître aux islamistes tunisiens ou turcs un plus grand souci du bien être matériel de leurs peuples que les anciennes dictatures peu pressées d’améliorer le quotidien des citoyens de ces Etats.

Cette mise en perspective lapidaire entre les jeunes démocraties arabes islamisées, à l’image de la volonté populaire, et les dictatures laïques presque toutes défuntes doit nous amener à remettre en cause l’approche occidentalisée faussée que nous avons de ces Etats.

Nous faisons, avec le risque de se méprendre cruellement, de la démocratie, une sorte de sésame les faisant sortir d’un obscurantisme supposé. A la vérité, la démocratie apparaît, dans ces situations, pour ce qu’elle est véritablement, un mode de gouvernement parmi d’autres, rien de plus.

Si la démocratie libérale nous plait tant, c’est plus par son libéralisme protecteur que par ses qualités démocratiques. Le libéralisme politique nous offre l’assurance de la protection des voix dissonantes dans la sphère politique, la liberté d’expression et de réunion, le consentement répété des peuples pour tout changement majeur dans la constitution politique ou sociale du pays. Ce libéralisme qui habille aujourd’hui la démocratie est la vieille survivance de l’aristocratisme féodal chrétien, laïcisé par les Lumières. C’est la société féodale qui, pensant s’inspirer de l’héritage antique et créant en fait des régimes neufs, imposa aux dirigeants le consentement des peuples à l’impôt, la sûreté des personnes et des biens, la liberté d’expression dans un débat contradictoire. Ces libertés issues d’un moule aristocratique sont la garantie que la démocratie en Occident n’opprime pas ses peuples. Ces libertés font partie de notre code génétique institutionnel. Elles demeurent fragiles, cependant, et doivent être sans cesse réaffirmées. Nous sommes, aujourd’hui, en Occident, dans une période de creux, que ce soit aux Etats-Unis avec le Patriot Act, que ce soit en France avec la rétroactivité de nombreuses lois pénales et les lois idéologiques réprimant la parole, que ce soit au Royaume-Uni avec la persécution douce  oppressant les chrétiens affirmés qui pourraient faire de l’ombre au multi-culturalisme britannique. Dans ces Etats, avec modération, les libertés ont reculé.

Elles ont reculé au même rythme que s’est effilochée la société civile dans sa hiérarchie organique avec ses réseaux de familles soudées, de corporations professionnelles, de solidarités régionales, d’aristocraties politiques et foncières. En Occident, à pas de loups, les libertés reculent au rythme de l’avance de la parfaite atomisation sociale, condition d’une égalité authentique garantie par la loi, où chacun est l’égal parfait de l’autre, pouvant cependant mener la vie qu’il souhaite quitte à pratiquer une schizophrénie inégalitaire.

On voit la fragilité du libéralisme politique chez nous, couplé cependant à la solidité d’une démocratie faisant l’unanimité.

Quoi que nos pays soient encore des havres de paix et des sanctuaires de libertés en comparaison des Etats dont on parlait plus haut, cela devrait nous faire réfléchir à deux fois, en comparant leur situation et la nôtre.

Cela devrait nous amener à conclure que la démocratie n’est rien si elle n’est pas soutenue par un socle de valeurs qui dépassent, transcendent, la forme du gouvernement et garantissent le respect réel des libertés qui donnent le loisir à la personne humaine de s’épanouir dignement. Cela devrait nous interroger sur notre avenir dans nos sociétés où le cadre social tissé de longue date par les familles, les métiers, les régions et les aristocraties s’est effondré peu à peu. Cela devrait nous inciter à le rebâtir au plus vite partout où nous le pouvons, en créant des législations le permettant, en soutenant les actions sociales le promouvant.

Dans cet embrouillamini, il serait cocasse que, contre toute attente, l’Egypte, avec sa structure sociale traditionnelle, nous donne une leçon de conduite en réussissant le tour de force de rétablir les libertés et le pluralisme en-dehors du cadre démocratique…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s